IV. CONSIDÉRATION
Considérez, en dernier lieu, que c'est le plus sublime et le plus élevé de tous les mystères , parce que tous les autres sont des secrets de la sagesse incarnée ; mais celui ci est la sagesse même qui s'est cachée dans son ouvrage d'une manière si nouvelle et si inouïe, qu'elle ne serait jamais entrée dans notre esprit , si lui-même ne nous l'avait révélée. Qui est-ce, dit le prophète Isaïe , qui pourra raconter les merveilles de ri génération éternelle et temporelle (1) ? Les cieux racontent la gloire de Dieu , et les créatures visibles nous parlent en quelque façon des perfections invisibles du Créateur ; mais pour l'Incarnation du Verbe , qui oserait entreprendre de l'expliquer ? Serait-ce l'esprit humain? il n'y a point d'homme qui sache ni qui puisse savoir à fond combien ce sublime et impénétrable mystère renferme de biens et de richesses de la grâce , combien il est convenable à la sagesse de Dieu, combien il est avantageux à sa gloire, combien il est utile au salut de tout le monde (2). Sera-ce la na-
(1) Cencrationem ejus quis enarrabit ? Is. 53. 8.
(2) Nerno hominum novit, nec noscere ad plénum potest, qui.î
Nouet. Œuv. XVII. 3
60 l'homme déraison.
ture angélique ? l'avènement de Jésus en la chair est ineffable et incomprthensibte à toutes les intelligences célestes, elle surpasse rmVvvJ la connaissance du premier de tous les ang^o (!)• Sera-ce toute la nature créée ? Si vous me demandez, dit saint Jérôme , ce que Fange Gabriel promet à Marie , et ce que le Saint-Esprit accomplit en elle, c'est ce qui n'est point au pouvoir de la nature, ce que l'expérience n'apprend point, ce que la raison ignore , ce que l'esprit humain ne conçoit point, ce qui étonne le ciel, ce qui épouvante la terre , ce que tous les esprits célestes admirent (2). Les théologiens en apportent quatre raisons : la première , parce qu'il n'y a rien dans toute la nature qui approche de la sublimité de ce mystère , ni qui en puisse donner aucune conjecture. Il y a trois choses , dit Salomon , qui me paraissent fort difficiles , à savoir, de remarquer les traces de l'aigle dans la région de l'air , celles du serpent sur la terre, et celles d'un vaisseau sur la mer; mais il y en a une quatrième que j'ignore absolument, qui est la génération d'un homme dans le sein d'une fille vierge ; car je n'en trouve aucune trace dans la nature. La seconde raison est que l'Incarnation est le plus grand de tous les ouvrages de Dieu , et le dernier effort de sa puissance : par conséquent la créature n'en peut faire la découverte, d'autant que pour arriver à ce terme , il faudrait qu'elle connût tout ce
bon: adgratiam, quid congruentise ad sapientiam, quid decoris ad gloriara, quid commodi ad salutera penès seipsum contineat hujus venerandi mysterii inscrutabilis altitude S.Bern. epistAQQ.
(i) IpsaJesu apparitio incarne et ineffabilis est sermoneomni, et omni ignota intelligentiae, ipsi quoque Angelorum primatî non cognita. S. Dionys. c, 2. de divinis nom,
(2) Quodnatura non habet, usus nescivit, ignorât ratio , mens non concipit humana, pavetcœlum,slupet terra, creatura etiam cœlestls miratur, hoc totwm est quod per Gabrielem Mariée pre- Kittitur, et per Spiritum sanctum adimpletur. S. Hier, serm* de Awimpt. tom.i.
que la puissance de Dieu peut faire , ce qui est impossible , autrement il no serait pas incompréhensible. De plus , pour connaître Kî mystère du Verbe incarné , iï faudrait premièrement savoir qui est le Verbe , et par suite er tr dans le secret ineffable de la très-sainte Trinité qui est au-dessus de tout esprit créé. Enfin il est constant, entre les savants , que ce qui dépend de îa liberté , comme le secret du cœur, est plus difficile à connaître que ce qui est nécessaire : or est-il que l'Incarnation est le plus grand secret du cœur de Dieu, qui est aussi libre dans ses desseins que nécessaire dans son être. Si donc il est impossible de connaitre naturellement le mystère de la Trinité, qui est absolument nécessaire, il sera encore plus difficile en quelque façon de connaitre celui de l'Incarnation ? qui est le premier projet des trois divines personnes, concerté, formé et résolu par un mouvement d'amour plein de franchise et de liberté.
D'où je conclus, en premier lieu , que pour méditer les grandeurs du Verbe incarné , il faut y apporter un esprit humble et soumis, confessant notre ignorance avec un profond respect , cachant notre visage comme Moïse avant que de nous approcher de ce buison ardent, et criant avec les Séraphins qui couvrent leurs têtes et leurs pieds : Saint, Saint, Saint (1): ô le Saint des saints, que vous êtes incompréhensible î l'esprit bumain n'est pas capable de vous connaître.
Je conclus, en second lieu , que nous devons recourir au Saint-Esprit avec une particulière dévotion, parce que, comme c'est un mystère d'amour , il n'y a que lui qui nous en puisse donner la connaissance , et former Jésus-Christ dans nos cœurs , comme il n'y a que lui qui l'ait pu former dans le sein de la bienheureuse Vierge.
Venez donc amour incréé, et envoyez d'en haut les
(1) Sanctuâ, Sanclus, Sanctus. îs. S» 3.—- Jpoc. 4. S,
H l'homme d'orajsow.
rayons de votre lumière céleste. Donnez-moi le don de sagesse et d'intelligence, pour pénétrer dans cet abîme de grandeurs que vous avez cachées sous le voile de notre humanité, afin que, connaissant mo Sauveur et mon souverain bien, je l'aime très-ardem ment „ et méprise ce qui est périssable, par la ferveu de son tmour.
LECTURKs SPIRITUELLE». 63
ENTRETIEN