I. CONSIDÉRATION
Saint Bernard, écrivant au pape Eugène des droits du souverain Pontife , lui parle en ces termes considérables : Vous n'êtes pas celui de qui le Prophète dit que toute la terre sera sa possession. C'est Jésus-Christ qui la possède, et par le droit de la création, et par le droit de la rédemption , et par le don de son Père. Car à quel autre a-t-il jamais été dit: Demandez-moi , et je vous donnerai toutes les nations pour votre héritage > et toute rétendue de la terre pour votre possession. Cédezlui donc la possession et le domaine de la terre , et pour vous ayez-en soin (1).
(1) Non tu ille de quo Propheta : Et eritomnis terra possessia ejus, Christus hic est, qui possessionem sibi vindicat, et jure creationis, et jure redemptionis, et dono Patris. Cui enim alten dictum est : Postula à me , et dabo tibi gentes hœreditatem tuarn , §t pos*es*ioaem tuam terminos Urrae ? Possessionem et dominiuw
Ànastase le Sinaïte (1) dit que depuis que le Fils de Dieu s'est revêtu de notre chair, on lui a donné le nom de Seigneur par excellence; mais saint Athanase (2) semble dire tout le contraire, lorsqu'il assure que l'Écriture sainte attribue ce nom au Verbe, et non pas au Christ, comme si le domaine de l'univers n'appartenait au Verbe incarné qu'en vertu de la création et de la conservation du monde, et non pas de la rédemption. Les théologiens, sont partagés sur ce sujet, et la diversité de leurs opinions vient des différents domaines qu'ils distinguent en la personne de Jésus Christ. Comme Dieu égal à son Père, il a un domaine suprême sur toutes les créatures fondé sur sa toute-puissance, qui leur a donné l'être et qui le conserve , par conséquent qui en peut faire ce qu'il veut (3).
Comme homme il a un domaine surnaturel, qu'on appelle d'excellence, qui lui convient à raison de sa filiation divine. C'est pourquoi le Père étemel l'a établi %on héritier universel, et lui a mis toutes choses entre les mains, pour en user et disposer selon son gré (4).
Enfin il avait durant sa vie passible et mortelle un domaine temporel et humain , dont il est difficile de marquer l'étendue, parce que le droit naturel que quelques-uns lui donnent sur le royaume des Juifs, à cause qu'il était de la race royale de David, est fort douteux et incertain. Car qui sait s'il était le plus proche héritier de la couronne? il n'y a que le Pape Jeaa XXli qui a décide , comme un point de foi , que le
cède huic, lu curam îliius habe. S, Bem. /. 3, de consid. c. î. Flde Justin, in 1). Paulumpro leg.disp. t.c, 4. n. 25. Suaiem, totn. 2. in 3. p. disp. 28. sect. 2. Fasquem, in 3. p. disp. 8/. et tract de redit. Eccles. c. 1. 6. t. n. 5. Azor, tom, I. /. 12, c. ult. 4. 2.
{i) Lib. 8. initia.
(2) S Athanasius > oral, contra S tOell.
(3) Domiaus universorum tu es.
(4) Quem constiluit u&Tedeai uuiver*aim». fhb< t. Omnia dédit ei Pater in maaus. Joan. i3.
T>l l'homme d'oraison.
Verbe incarné avait eu durant sa vie mortelle, pour le moins quelque petit domaine temporel et humain , d'où Judas prit occasion de voler son maître, qui lui avait confié sa bourse.
Laissant donc à part ce dernier domaine , il faut voir sur quoi est fondé le second ; car on ne peut douter du premier, qui lui est commun avec son Père. Certainement, dit saint Bernard, celui qui ressuscitait les morts, qui guérissait les lépreux, qui rendait la vue aux aveugles, qui faisait marcher les boiteux, et qui chassait du souffle de sa bouche toutes sortes de maladies, était le Seigneur de toutes choses, et la mémo main avec laquelle il les avait faites, les refaisait, lorsqu'elles venaient à se défaire (1). Mais outre ce souverain domaine qui est commun aux trois divines personnes, les saints Pères et !es théologiens lui en donnent un subordonné au premier, et indépendant de tout autre, qui s'étend, non-seulement sur tous les biens spirituels, mais encore sur tous les biens temporels.
Il le possède par la donation de son Père, qui lui a soumis toutes choses, comme dit le Prophète-Roi : Vous avez mis tout sous ses pieds (2).
11 le possède par mérite, et par droit de rédemption; car, comme dit le cardinal Tolet (3) , s'étant offert à la mort dès le premier instant de sa vie, et réduit à la dernière pauvreté pour racheter les hommes, et les rétablir dans la possession de tous les biens spirituels, il a mérité d'avoir un domaine direct, supérieur et surnaturel sur leurs personnes et sur tous leurs biens, même temporels, comme sur les biens de ses esclaves, dont il peut absolument disposer : Vous n'êtes plus à
(1) Profeclô qui mortuos suscilavit , leprosos mundavifc, cjccos ilIuminavit,claudos firmavit, et omues exsuftlavit infirmitates, Domi ii us omnium fuit, eteadem manus quâ fecerat,quse dcie* cerant rcficiebat. £« Ber. serm. 2. de Ascens.
(25 Omnia subjecisti sub pedibus ejus. PsaL S.
(3) Tolet us, in c. 1. Luc.
vous • vous êtes à Jésus-Christ: il vous a achetés avec an grand prix (1); si bien qu'en mourant tout nu sur la croix par une singulière merveille, qui ravit saint Chrysostome , il a acquis par la dernière pauvreté, des richesses inestimables (2).
Il le possède encore par le droit de sa naissance , fondé sur l'union personnelle du Verbe , qui , prenant la forme de serviteur, n'en a pas pris pour cela la qualité, dit saint Grégoire de Nysse; mais au contraire , il a élevé ce qui était inférieur et sujet à la domination et à la royauté, revêtant une nature humaine , et abjecte d'elle-même , du titre de Seigneur et de Christ ^3).