‹ L'homme d'oraison (volume 3)Chapitre 72 sur 164 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

Le second office d'un roi est de défendre ses sujets, an combattant et surmontant leurs ennemis. C'est pourquoi saint Augustin appelle le Fils de Dieu le Prince qui commande l'armée du Seigneur (1); Pierre Damien, l'Auteur des vertus, et ie Chef des guerriers spirituels (2) ; Eusèbe, l'Ange du grand conseil, le chef de la milice céleste, le Général des armées du Seigneur (3). Mais avant tous, saint Jean dans son Apocalypse nous le

(1) Principem exercitûs Domini. S. Aug. orat. de 5. hœves. c. 7.

(2) Auctorern virtutum , et Ducem spiritualium bellatorum. Petrus Damiaiu serm. 28.

(3) Magni consilii Angelum , cœlestis militiee Ducem , et maximum copiarum Domini Imperatorem. Euseb* L 4,£>emonst. c. 10.

*$2 l'homme d\ xaïson.

représente comme un chef victorieux qui va au cornbat, la couronne en lêle et l'arc à la main, parce qu'il est assuré de la victoire : Je vis paraître un cheval blanc; celui qui était monté dessus , avait un arc , et on lui donna une couronne; et il partit victorieux, pour vaincre nos ennemis invisibles (1). Saint Paul ajoute que la passion de cet admirable vainqueur est plutôt un triomphe qu'un combat : Dépouillant les principautés et les puissances^ il les a exposées à V infamie } triomphant d'elles publiquement par lui-même sans emprunter d'autre secours que de sapropre puissance (2). Saint Léon dit que c'est par cette raison que notre Seigneur ne voulut pas que les femmes dévotes de la ville de Jérusalem pleurassent sa mort, parce que les pleurs ne conviennent pas~au triomphe , ni les plaintes, à la victoire (3). Ce qui nous doit d'autant plus consoler, que le fruit et l'honneur de cette victoire s'étendent jusqu'à nous, et que la passion du Sauveur est rentière destruction de nos ennemis invisibles, dont elle nous fait triompher par lui et avec lui (4).

Considérez donc, en premier lieu, que le Sauveur de nos âmes' a voulu triompher le premier de l'ennemi du genre humain , pour nous en ôter la peur , et nous donner le courage de le combattre et de le vaincre à son exemple. Avant sa passion , ce cruel tyran tenait la plupart des hommes sous son empire, et se faisait adorer comme le prince du monde et comme le Dieu du siècle ; mais depuis que Jésus-Christ a pris les armes de la croix

(!) Ecce equus albus , et qui sedebat super illum, habebat arcura , et data est ei corona, et exivit vincens ut vinceret. Apoc. 6.

(2) Exspolians principatus et potestates traduxit confidenler, palàm triumphansillos in semetipso. Coloss. 2.65.

(3) Quia non decebat luctus triumphum , neque lamenta victoriam. S. Léo, Serm. 10. de Pass.

(4) Domini pœna inimicarum fuit interfectio potestatum , sic suam Christo consummante victoriam , ut in ipso , et cum ipso, omncsquiin eum crederent, triumpharent. Idem,

pour le combattre, il a anéanti le pouvoir de cette bote farouche (1). II a contraint ce corbeau de sortir de l'arche de son Église, comme dit saint Chrysostome; il a chassé le prince du monde de son empire, qu'il avait usurpé par rapine et par injustice, comme dit saint Cyrille; et il n'y a aucun lieu dans l'univers, où ce glorieux vainqueur n'ait laissé des marques de son triomphe, et d'où il n'ait banni l'esprit de ténèbres, qui n'a plus d'autres forces, après une si honteuse défaite, que celles que notre lâcheté lui donne.

Il s'était insolemment emparé de toute la terre, où il exerçait une cruelle tyrannie : le Fils de Dieu l'en a banni dès sa naissance, et sans employer d'autres forces que la tendresse de ses larmes, d'un soupir et d'un cri d'enfant, il l'a mis en désordre et lui a fait prendre la fuite. Aux premiers rayons du soleil , ce lion s'est retiré dans sa caverne, ne pouvant souffrir la clarté d'un si beau jour ; il s'est enfoncé dans les enfers ; et s'il n'est pas descendu plus bas que le néant, il est devenu plus misérable que s'il était anéanti, dit saint Bernard (2).

Il s'était rendu maître de la mer, et la fureur de cet élément orageux revenant à son humeur farouche et pleine d'inquiétude, il régnaitavec une violence extrême sur ce théâtre d'inconstance parmi les tempêtes et les naufrages. Le Fils de Dieu l'en a banni, ou plutôt iil'a étouffé sous les eaux, en marchant dessus, comme pour écraser la tête de ce dragon par dédain et par mépris (3).

11 avait pris possession de lair, qui était occupé par ces esprits rebelles, que saint Paul appelle des rois de ténèbres (4). Le Fils de Dieu l'en a banni , et , comme dit saint Atftâpase , il a voulu être élevé de terre en mou- Ci) Bestia, quam vidisti, fuit , et non est.

(2) Minime quidem extremiusnihilo, miserius tamen. S. Bern. serm. 72. in cant.

(3) Contribulàsticapita draconura in aquis. Psal. 73. 13.

(4) Redoras tenebrarum. Ephes- 6. 12.

Noubt. Œuv. X*7/« 9

rant, parce qu'il était venu pour précipiter le tyran de Pair, m purifier cet élément qu'il avait souillé de crimes ()).

Enfin , il avait voulu établir son trône sur le firmament, et Fégaler au trône du Créateur : le Fils de Dieu l'en a banni d'un seul regard de sa divinité , et Ta fait tomber comme la foudre dans les abîmes; si bien qu'étant chassé du ciel, de l'air, de la mer et de la terre , il ne lui reste plus que le feu , qui est la prison destinée à la punition de ses crimes. Le feu lui appartient, le feu est le lieu de son empire : qu'il y retourne , puisqu'il est venu; qu'il y règne , puisqu'il est le chef et le prince des malheureux. La vipère qui piqua saint Paul, sortit du feu : aussi il la secoua dans le feu. Le veau d'or, qui servait d'idole aux Israélites, était sorti de la flamme : aussi Moïse le brisa , et le jeta dans la flamme. Il faut donc que ce serpent s'aille cacher dans les enfers, et qu'il retourne dans le feu, puisqu'il est sorti du feu.

Auparavant il bravait toutes les nations, il se jouait de la puissance des hommes, comme le vent se joue delà poussière, et les plus grands empires ne lui semblaient quëwdes nids, pour me servir des termes de l'Écriture (2). Mais aujourd'hui il est le jouet des enfants : il ny a point d'homme si faible, si infirme, si débile , qui ne le puisse vaincre, s'il veut.

Auparavant il régnait dans le cœur des hommes; le Fils de Dieu l'en a banni : Le Sage, comme ditSalomon, a prévalu sur le fort , et l'obligeant à rendre la place , il a détruitla forteresse où ilcroyait être en assurance (3).

Auparavant c'était le fléau de la terre, et le funeste

(i) Dominus venit ut diabolum praecipilaret? aeremquepurgaret, et idquânam alià morte fieri oportebat, nisi eâ quse in aère tolcraretur. S. Ath. de Jncarnatione Ferbi*

(2) Invenit quasi nidum manus mea fortitudinem populorum, et non fuit qui moveret pennam. /s, 10.14.

(3) Civitatem fortium ascendit sapiens, et destruxit robur fiducie ejus. Prop, 2t. 22.

marteau qui brisait et renversait les rochers : maintenant ce n'est qu'un faible roseau; et ceux qui connaissent sa faiblesse, auraient sujet de s'étonner, et de demander, avec le Prophète, quelle main Ta pu détruire (1), s'ils né savaient que la gloire en est due à Jésus-Christ, qui Ta premièrement vaincu dans le désert, et depuis sur la croix, où ils furent tous deux attachés d'une manière fort différente : Jésus-Christ pour un moment, et Satan pour jamais, dit le cardinal Pierre Damien (2). Les clous qui percèrent les main& innocentes du Fils de Dieu frappèrent d'une plaie incurable ce voleur, dont les mains sont pleines de sang : la douleur que Jésus-Christ souffrit en son corps , fut la ruine de cet esprit de malice. Jésus vainquit en mourant, et le diable fut vaincu, parce qu'il le fit mourir : Jésus monta de la croix dans le ciel, et le diable tomba dans les abîmes (3).

C'est là que ce serpent a tout loisir de déplorer son infortune, et de se désespérer d'avoir été chassé , avec tant de honte , de toutes les parties de son empire. C'est avec raison qu'il renouvelle tous les jours les plaintes qu'il faisait à saint Antoine. Je riiu plus aucun lieu qui puisse me servir de retraite ; il ne me reste pas une ville qui soit à moi; je n'ai plus d'armes pour attaquer ni pour me défendre : le nom de Christ se répand par toutes les provinces, et jusque dans les solitudes , où les religieux vannent en foule pour m'en

(1) Quis est ille sapiens, quihanc civitatem forlium ascendit? ille Filius Virginis , Dei virtus et sapientia qui tune civitatem hanc ascendit, quandô nalus in carne visibiliter mundo apparuit. Salonius , tom. 1. Biblloth. PP.— Quoniodô contractus est, et eontritus malleus univers terrse.

(2) Christus aliter, aliter ipse : Christus ad momenlum, illein leternum. Petr. Dam. Serm. 48.

(3) Clavi Christi perpetuis diabolura fixère vulneribus, etsanctorura pœna membrorum inimicarum fuit interfectio potestatum. S. Leo9 serm, 10. de Pas*.

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chasser (1). Mais s'il est en fureur de la perte qu'il ;t faite, son désespoir ne doit-il pas être le sujet de notrt! joie ? ne pouvons-nous pas lui insulter, avec saint Grégoire de Nazianze, et lui dire, lorsqu'il nous attaque: La croix t'a renversé, l'auteur de la vie t'a défait, tu es sans vîe, sans force , sans mouvement (2) ? n'est-il pas juste de nous réjouir de sa déroute, et de publier la puissance du Fils de Dieu, qui a détruit sa tyrannie? Juda, vous pouvez désormais célébrer vos fêtes en toute assurance , et rendre paisiblement à Dieu vos hommages et vos vœux. Vos ennemis ne sont plus en état de troubler votre joie , Bélial ne fera plus de courses sur vos terres; il est entièrement détruit (3), Ne dites plus, âme chrétienne , que vous n'avez pas assez de force pour résister aux assauts du tentateur, que sa violence vous emporte , que vous êtes trop faible pour un si puissant ennemi. Son pouvoir est anéanti , le Fils ci- Dieu l'a défait; vous n'avez plus à combattre qu'un ennemi vaincu. Pourquoi donc craindre le combat, puisque Jésus-Christ a remporté la victoire, et que, par un surcroît de faveur, il est prêt à combattre encore avec vous, si vous voulez, et à empêcher que vous ne soyez vaincu (4) ?

(1) En nullum jam habeo locum, nullara possideo civitalem ; jam mihi nulla sunt arma ; per omnes civitates cunctasque provincias Christi personat nomen ; solitudines quoque monachorum slipanlur choris. S. Athanasius, in vit. S. AntoniL

(2) Crux teprostravit, vitae auctor tibi necem atlulit , exanimises, morluus, immobilis. S. Greg. JSaz. oral. 42.

(3) Célébra, Juda, festivitates tuas, et redde vota, quia non adjiciet ultra, ut pertranseat in te Belial; universus inleriit. Nahum, c. 1.

(4) Rex noster est Jésus Christus, qui nobis et pugnandi eî vincendi prsebuit exemplum , in carne noslrâ mortali peccata nostra suscipiens,tentationibus inimici neque illecebrosis neque terribilibus cedens, postremô exuens se carne, prinoipatus et pôlestates exspolians fiducialiter , et triumphans eas in semetipso, S. Aug. I. 83. quœst. g, 61 post initium*

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