‹ L'homme d'oraison (volume 3)Chapitre 76 sur 164 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

6'est un grand honneur , comme dit saint Chrysos* tome , d'être soldat de Jésus-Christ , et la victoire qu'il nous a acquise par ses mérites , est un don signalé qui nous oblige à le bénir à jamais ; mais grâces soient rendues à Dieu qui nous a donné la victoire par Jésus- Christ notre Seigneur (l). Mais il ne faut pas croire que, pour nous l'avoir acquise , il nous dispense de veiller sur nous , et d'être toujours en garde. Bien loin de nous exempter de ce soin et de cette crainte salutaire, c'est le^premier effet de sa grâce et le premier mouvement que son esprit nous donne pour vaincre nos ennemis ; et comme il ne peut souffrir auprès de

(1) Deo autem gratias , qui dédit nobis victoriam, per Domi* mim nostrum Jesum Christum. 1. Cor. 15. 57.

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lui des courages lâches et timides , il ne veut point non plusde téméraires. C'est pourquoi il nous avertit de veiller et de recourir à la prière, de peur de succomber et d'entrer dans la tentation (1). 11 nous oblige d'avoir toujours le flambeau à la main , et de tenir tellement nos passions en devoir, que nous soyons toujours prêts à combattre (2). Il nous défend , par son Apôtre, de présumer de nos forces, et de nous lier aux lumières de notre esprit, si nous voulons conserver celles de la foi (3). Il nous avertit que celui qui croit être bien établi dans la vertu , ne doit rien pourtant relâcher de ses soins, ni perdre la crainte de tomber, parce qu'il n'y a point de sainteté qui ne puisse être ébranlée et renversée , si elle n'a la crainte de Dieu pour son appui (4).

Et véritablement , pour en juger autrement, il faudrait ignorer le lieu où nous sommes, et les périls qui nous environnent de toutes parts. Si nous étions dans le ciel, qui est le lieu de notre éternelle demeure , où l'ennemi n'entre jamais, et d'où les amis ne sortent point, nous n'aurions pas sujet de craindre; mais le chemin par où nous marchons, est si glissant et si couvert, que les plus saints sont en danger de tomber , s'ils n'y vont avec une grande retenue. Il arrive rarement entre les hommes, que l'on donne des batailles sur des mers ou des rivières glacées. Les Romains et les Scythes se rencontrèrent une fois sur le Danube , que le froid avait glacé : cette occasion imprévue est assez extraordinaire, et l'on peut juger du lieu de leur combat , que ce ne fut pas tant une bataille qu'une déroute, et une confusion horrible d'hommes et de chevaux ? de vainqueurs et de vaincus, qui faisaient couler un

(1) Vigilate et orate , ut non intretis in tentationem. Matth. 26.

(2) Sint lumbi vestri praecincti , et lucernae ardentes in manibus vestris. Luc. 12. 35.

(3) Tu fide stas, noli altnmsapere, sed time. Rom. \\.

(4) Qui se existimat slare9 videat ne cadat. 1. Cor. JO.

LECTCRES SPIRITUELLES. 20?

torrent de sang sur une rivière de glace. Mais nous, qui sommes toujours aux prises avec les ennemis do notre salut, nous combattons dans le monde comme sur une mer glacée , une mer de cristal (1) : c'est ainsi que TÉcriture nous le dépeint, et le Prophèîe-Roi dit avec beaucoup de raison, que le chemin des pécheurs est couvert déglaces et de ténèbres (2). Chemin effroyable, dit saint Augustin sur ces paroles! quand il ne serait couvert que de ténèbres , qui est celui qui n'en dût avoir de rhorreur ? et quand il ne serait couvert que de glace v qui est celui qui ne dût prendre garde à soi ? Et donc quel sujet avez-vous de craindre, vous qui marchez dans les ténèbres et sur la glace ? savez-vous bien où vous allez, et où vous devez mettre le pied? vous êtes sur le bord de l'abîme, proche du précipice, en danger de vous perdre pour l'éternité , et vous n'y pensez pas (3).

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