IV. CONSIDERATION
La quatrième merveille est que depuis le triomphe du Sauveur du monde , non-seulement la mort n'est plus redoutable à l'homme juste , mais elle est devenue aimable, parce qu'ayant passé par les conduits et par les veines de la vie , elle a perdu le goût de la mort, qu'elle avait auparavant, et a pris les douceurs delà vie. La grâce du Rédempteur l'a rendue précieuse, et du plus grand de tous les maux elle a fait le plus grand de tous les biens (1). De là vient, comme dit saint Augustin (2) , qu'il ne faut plus dire que les saints souffrent la mort avec patience , mais qu'ils portent les misères de la vie avec patience , et qu'ils meurent avec joie. Pendant que la grêle des cailloux tombe sur saint Etienne, qiie les lions déchirent le corps de saint Ignace, que les bourreaux étendent saint Vincent sur une machine ardente , et qu'ils vont fouiller jusque dans ses entrailles , pour lui arracher l'âme du corps , ne pouvant lui arracher la foi de l'âme; le martyr, dit ►«aint Bernard , demeure ferme , et triomphe de joie au milieu de ses souffrances ; il voit couler son sang à gros bouillons de ses plaies, non-seulement avec un courage invincible, mais encore avec allégresse (3). Où est donc alors l'âme du généreux martyr? elle est en assurance , elle est dans les entrailles de Jésus- Christ, qui lui ouvre ses plaies , pour lui donner en-
(() Preliosa murs hœc est qua* émit immortalitatem preiio sui sanguinis , quae accepit coronam de consummatione virtutis. S. Cypr. /. 2. ep. 6.
(2) S. August. in ep. Joan,
(3) Stat martyr Christi tripudians , et triumphans , toto licèt lacero corpore,et rimante latera ferro , non modo fortiier, sed etiam alacriter sacrum à carne suà circumspicit ebullire cruorera. Vide Theodoretum, tib. 8. contra Grœcos et Granat. 3. part. Catech. tract, i. c. 24. S. Kern, in Cantica»
230 L'HOMME D'QfUlSOW.
trée (1) ; car si elle était dans ses propres entrailles,, elle sentirait la rigueur du fer qui les déchire : mais étant cachée dans ce sacré rocher , faut-il s'étonner si elle en retient les qualités , qui la rendent ferme et impénétrable à tous les traits de la douleur ? c'est ce qui ravissait saint Cyprien (2) , et lui faisait dire ces belles paroles, écrivant aux glorieux confesseurs de la foi : « De quels termes me sorvirai-je pour vous louer , » ô très-généreux martyrs ? avec quels éloges publie- » rai-je la grandeur de vos courages, et de votre con- » stance dans !a foi ? vous avez souffert jusqu'à la con- » sommation d'une mort glorieuse, de très-cruelles toril tures ; vous n'avez point été surmontés parles tour- * ments; au contraire, vous les avez plutôt surmontés.
> Le ciel en vous couronnant a fini vos douleurs , qui
> ne cessaient point dans les supplices. La cruauté des
> bourreaux , qui ne se lassaient point de vous tourj> menter, n'a pu ébranler votre foi, et n'a servi qu'à » vous envoyer plus tôt au ciel. » Tous ceux qui ont été présents à ces combats célestes , y ont vu avec admiration les serviteurs de Jésus-Christ demeurer invincibles avec une voix hardie et libre , et une âme ferme et sincère , une vertu toute divine , désarmés de toutes sortes d'armes temporelles , mais fort bien armés de celles delà foi. Ceux qui étaient tourmentés se sont trouvés plus forts que ceux qui les tourmentaient , et, les membres déchirés, ont vaincu les griffes de fer qui les déchiraient. Leur foi immuable n'a point cédé aux tourments , quoiqu'on les redoublât si souvent, qu'après avoir déchiré toutes leurs entrailles , il ne restait plus que des plaies à tourmenter , pendant que le sang précieux qui coulait de ces plaies éteignait également les flammes de la persécution et celles de l'enfer. O
(1; Ubi ergo est tune anima Martyris? nempè in tuto, ncmpè in viscerihus Jesu Christi, vulnerihus scilicet patentibus ad introeundum.
(2) S. Cyprian. L 2. epist. G.
que ce spectacle était beau aux yeux de Dieu! qu'il était grand, qu'ilétait précieux et agréable ! quelle joie n'a point ressentie Jésus-Christ, qui s'y est trouvé présent ? avec combien de plaisir a-t-iHcombattu et vaincu avec eux! combien a-t-il puissamment fortifié les braves et généreux défenseurs et confesseurs de son nom? Car il a une fois vaincu la mort pour nous, mais il la surmonte toujours en nous (1). Après cela que peut-on se figurer qui soit plus digne du Fils de Dieu, que d'avoir été cause par 3e mérite de sa passion d'un si grand nombre de glorieux martyrs, et par un seul triomphe d'avoir rendu tant de saints victorieux de la mort ? 0 admirable vainqueur! que votre mort a été bien employée, puisqu'elle a causé tant de victoires! que Fignominie de la croix a été heureuse, d'avoir causé tant de gloire ! Eh ! que sera-ce, quand vous ferez revivre un jour tous ces morts, et qu'on les verra sortir de leurs tombeaux au sou de votre voix, pendant que la mort, après une entière défaite , s'ira cacher dans le^ enfers?ô précieux grain de froment, qui par sa chute et par sa mort produira des fruits de vie si admirables ! Il a déjà rendu la vie à nos âmes , mais il la donnera un jour à nos corps , si toutefois nous conservons celle de l'àme, et alors sa victoire sera parfaite, et la mort sera entièrement détruite (2).
(1) Qui pro nobis morteni seaiel vieil , semper vincit in nobifc
(2) Kovissimè ilestruelur iuimica mors. t. Cor. 15.
232 L'HOMME D'ORAlSOtl.
ENTRETIEN