‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 10 sur 201 · III. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

III. CONSIDÉRATION

C'est la troisième raison qui vous oblige absolument à l'imiter , si vous voulez qu'il vous aime. Car le cœur de Jésus-Christ est si noble, qu'il ne peut rien aimer qui soit moins que lui , et s'il fait quelque saillie hors de lui-même , c'est pour l'aimer dans son image , et dans le portrait de ses perfections qu'il met dans ses créatures. Si vous avez dans votre cabinet plusieurs portraits au naturel , et si vous êtes curieux de ramasser ceux des grands princes et des hommes d'état, vous les prisez , quand ils sont bien faits , et vous les conservez avec soin ; mais quelque rares qu'ils soient, ils ne vous touchent pas comme le vôtre ; vous le regardez avec une complaisance particulière, et, s'il avait de la raison , il aurait la même passion pour vous , il suivrait tous vos pas, il imiterait tous les mouvements de votre esprit , et ne vous perdrait jamais de vue. Entrons par cette comparaison dans les sentiments et dans les dispositions du cœur de Jésus. Pourquoi pensez-vous que le Père éternel aime son Fils d'un amour infini, et qu'il en fait l'unique objet de ses délices? parce que c'est son image , parce que c'est la splendeur de sa gloire , et la figure de sa substance. Pourquoi le Fils aime-t-il sa sainte humanité par préférence à tout le reste de ses ouvrages ? parce qu'il répand sur elle les plus clairs et les plus plus vifs rayons de sa beauté. Or ce que le Verbe est au Père, dont il exprime toutes les perfections, et ce que l'humanité sainte est au Verbe, par lequel elle subsiste, les saints le sont au regard de Jésus -Christ; et s'il les a aimés jusqu'à ce point de donner sa vie et son sang pour leur rançon , c'est qu'il en voulait faire les copies de son infinie sainteté. Je le regarde comme le soleil de la grâce , qui imprime son image sur tous les prédestinés, comme sur autant de miroirs qui l'environnent, et qui reçoivent deioutes parts les imoressions de sj lumière. Les aofiref

représentent les perfections de sa divinité, les hommes expriment celles de son humanité.Il jette dans les Séraphins les flammes de son amour ; dans les Chérubins, les rayons de sa sagesse ; sa majesté, dans les Trônes ; son pouvoir , dans les Principautés ; son activité , dans les Vertus. 11 communique sa pureté aux vierges; sa force, aux martyrs; sa science , aux docteurs ; son zèle, aux homme apostoliques.

Ouand ie vois saint Jean l'Aumônier exercer la charité avec une profusion qui n'a point de bornes , et faire de ses deux mains deux sources inépuisables, qui coulent sans cesse dans le sein des pauvres , je dis aussitôt en moi-même : Voilà une parfaite image de la libéralité et de la miséricorde de Jésus-Christ.

Quand je considère saint Alexis, que le mépris du monde a rendu si glorieux dans la mémoire de tous les siècles : voilà une fidèle copie de l'humilité de Jésus. Quand je me représente saint François, qui se dépouille de ses habits entre les mains d'un père avare , pour voler tout nu sur la croix : voilà le vif portrait de la pauvreté de Jésus. De ces montagnes éternelles, il jette ses rayons sur la terre, et donne une si grande saillie à la lumière de son exemple , qu'il n'y a cœur si rebelle qui lui échappe, et qu'il n'éclaire de sa splendeur (1). Mais il est à regretter qu'il ne les trouve pas tous également disposés. 11 y a une grande différence entre l'ombre du corps qui tombe sur la terre , et l'image qu'il imprime sur le miroir. L'ombre qu'il jette à ses pieds , le représente fort mal ; ce n'est qu'un crayon défectueux , qui n'a rien qui ne soit sombre , confus et mal ordonné; elle ne marque ni le teint , ni les traits les plus délicats de son visage. Mais le miroir représente toutj si naïvement, qu'il n'y manque que la parole; encore n'y manquerait-elle pas, si les yeux en pouvaientjuger. Toutes les autres images , dit un ancien, sont imparfaites. La plate peinture manque

(i) l lluminans *« wirabiliter à montibus seterois. Psal. 75.

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de relief; la sculpture, de coloris ; l'une et l'autre, de mouvement (1). Il y a certaines choses que le pinceau ne peut exprimer, comme le ris, la voix ,1e brillant des étoiles. Mais l'image du miroir semble tout imiter: elle représente le mouvement du corps, les passions du cœur, les affections de l'âme , rendant, à la vérité, de si simples apparences pour de véritables effets; mais ce n'est pas tant par feinte, que par une espèce de reconnaissance. On dirait qu'elle veut faire ce qu'elle peut , ne pouvant faire ce qu'elle veut. Telle est la différence des pécheurs et des gens de bien. Les pécheurs ne sont, à proprement parler , que des ombres. A voir leurs actions, leurs déportements et leur manière de vivre , on ne saurait dire s'ils sont chré • tiens. Quoi! des chrétiens médisants! des chrétiens voluptueux ! deschrétiens blasphémateurs! À-t-on jamais vu Jésus-Christ courir après les plaisirs, aspirer ambitieusement aux honneurs, briguer les charges, entasser dans ses trésors les richesses de la terre? Quittez, pécheurs, quittez ce beau nom de chrétiens , il ne vous appartient pas. C'est en vain qu'on nous appelle chrétiens, si nous ne sommes imitateurs de Jésus-Christ (2). Le nom de chrétien n'appartient proprement qu'aux âmes saintes et vertueuses, qui, par une grâce partU culière, contemplant la gloire de Jésus-Christ, c'est-à= dire la sainteté et l'innocence de sa vie souffrante , se transforment en lui , comme dit l'Apôtre , non par le changement de leur être, mais par l'imitation de sa vie (3), Voilà le caractère de tous les enfants de Dieu, voilà la marque par laquelle il reconnaît ses Élus au point de la mort : et quand nous lui demanderons à se

(i) Decst picturœ rigor, et sculpturse color, et omnibus motus. À /ut le iiis.

2) Frustra appellamur christiani , si imitatores non sumus r listi. S. Léo, serm. 5. de Nat. DominU

3) Nos autem revelatà facie gloriam Domini spéculantes, in eamdem imaginem transformamur, àclaritatc in claritatem lanquàm à Domini Suiritu. ? Cor, 3. 18*

moment l'entrée du ciel, il ne s'informera pas si nous avons été grands, riches, opulents dans le monde, mais si nous avons vécu selon l'esprit de son Fils , si nous avons aimé l'humilité comme lui , si nous avons été chastes , débonnaires , charitables comme lui , et enfin si nous avons souffert comme lui les opprobres et les mépris avec une patience invincible. Par conséquent, si nous craignons d'être exclus de son royaume , prenons désormais Jésus-Christ pour le modèle et le patron de notre vie ; ne soyons jamais contents ni assurés, que nous n'ayons achevé une excellente copie de cet original, et croyons indubitablement ce que dit saint Macaire (1) , que , comme une pièce d'or n'a point de cours, si elle n'est frappée au coin du prince,aussi un chrétien qui ne porte point l'image de son Sauveur est de nulle valeur devant Dieu, et ne mérite pas d'être admis au nombre de ses élus.

(I) S. Mac.hom. 30.

Nouet. Œuv. X1Z*

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