I. CONSIDÉRATION
En effet, si vous le considérez dans la gloire de sa résurrection, qui fut comme le commencement de son règne, vous ne serez pas moins ravi de la douceur de son esprit que de l'éclat de sa grandeur. II retourne victorieux de la mort et de l'enfer avec une puissance absolue dans le ciel et sur la terre (2). Son Père le reconnaît pour l'héritier de sa couronne , et lui dit de nouveau ces magnifiques paroles : Vous êtes mon Fils, je vohs ai aujourd'hui donné une nouvelle naissance (3). Les anges reçoivent commandement de l'adorer (4). Ce grand pouvoir, celte gloire, celte magnificence, ces qualités célestes , qui environnaient son corps bienheureux, semblaient l'obliger à quitter la terre, qui est le séjour des mortels, et à monter au ciel, qui est J'e lieu destiné à la félicité des saints : néanmoins il 7oulut par un excès de bonté demeurer avec ses apôtres J'espace de quarante jours, pour les consoler amoureusement, et dissiper les nuages de la tristesse qu'ils avaient conçue par sa mort. Parcourez toutes les apparitions qui sont marquées dans l'Évangile, elles respirent toutes une certaine douceur du paradis,
(1) Verè agnus, qui se talem ubiquè manifestât : agnus in praesepio , ubi factus est cibus hominum, qui beliuis facti erant limiles : agnus inter ubera malris, ubi infantise nostrse more lactabat, el lactescebat dulcissimè : Agnus insidias Mande sustinens: Agnus inter publioanos et peccatores versans : agnus in contumeliis : agnus in Crucc : agnus in sacnficio incruento, in allari se ofiVfns; sed quod magis mirum, agnus est et in mcdio throni , ubi régnât in aelernura et régit suos , et ad vitas footei aquarum deducitsinè fine.
(2) Data est mihi omnis potestas in cœlo el i» terra.
(3) Ego hodiè genui te.
(4) Et adorent eum omnes angeli Oei. ^
LBCTURES SPIRITUELLES. 389
qui est ineffable. Qui peut dire avec quelle tendresse il salua les femmes dévotes qui étaient venues à son tombeau , et leur permit de baiser ses pieds (1)? Quelle joie il versa dans le) cœur de Magdeleirîe , lorsqu'il l'appela par son, nom, et qu'il lui ouvrit les yeux pour jouir de la douceur de sa présence(2)! Quelles larmes de consolation il tira des yeux de saint Pierre , lorsqu'il lui apparut en secret, non pour lui reprocher son infidélité , mais pour essuyer son ennui et relever son courage ! L'Écriture n'en dit que deux mots : Le Seigneur est vraiment ressuscité et apparut à Simon (3). Mais que ne peut-on présumer d'un cœur aussi amoureux que celui de Jésus? Que dirai je de cet entrelien qu'il eut avec ses deux disciples qui allaient à Emmaiïs ? Le seul souvenir d'une faveur aussi signalée ne les faisaitil pas fondre en douceur, lorsque, retournant sur leurs pas, ils s'entre-disaient avec des sentiments si tendres: Notre cœur ne brûlait-il pas d'une ardeur divine , lorsqu'il nous parlait en chemin (4)? Y a-t-il rien déplus ravissant que l'apparition générale qui arriva dans le renâcle, le jour même de sa résurrection, où il entra, les portes fermées, et se fit voir à tous les apôtres, à la réserve d'un seul qui ne s'y trouva pas. Représentez-vous Joseph qui se fait reconnaître à ses frères , et, se jetant à leur cou , les embrasse amoureusement les uns après les autres, les baigne de ses larmes , les comble de caresses et de témoignages d'affection, et leur dit ces paroles qu'on ne peut lire sans pleurer de joie : Je suis Joseph votre frère , ne craU gnez point (5). Si vous m'avez vendu , c'est un trait de la providence de Dieu , qui m'a conduit ici pour
(1) Avete.
(2) Maria.
^3) Surrexit Dominus verè et apparuit Simoni.
(4) Nonne cor nostrum ardens crat in nobis dùm loqueretur pobis in via ? lue. 24. 32.
(5) Ego sum Joseph frater vester, nolite pavera. Gen» 45, 4.
390 l'homme d'ormson.
votre bien. Si la figure est si charmante, que doit-on penser de l'original ? Qui peut assez admirer la débonnaireté de Jésus en cette rencontre ? Les plaies qu'il !eur fait voir,- les regards pleins d'amour qu'il jette sur chacun d'eux , cette familiarité avec laquelle il les entretient, ce pouvoir de remettre les péchés du monde , qu'il leur communique ; ces profonds mystères qu'il leur découvre , n'étaient-ils pas autant de traits de douceur, dont leur âme était pénétrée ? mais quand il revint huit jours après pour retirer saint Thomas du danger où son opiniâtreté l'avait jeté , ne fut-ce pas le dernier excès de sa clémence et le dernier effort de son amour ? L'incrédulité de cet apôtre était extrême et méritait sans doute un sévère châtiment; il y avait de l'orgueil et de la présomption , puisqu'il préférait son jugement à celui de tous les autres, qui l'assuraient de la résurrection du Fils de Dieu ; il y avait du mépris de ses frères, car il les îiccusait tacitement de légèreté et de faiblesse d'esprit , les traitant de visionnaires qui prenaient des illusions pour des vérités; il y avait du mépris de son maître , car demeurant dans son erreur, il croyait qu'il ne pouvait pas ressusciter, ou qu'il manquait à sa parole, vu qu'il leur avait prédit que dans trois jours il sortirait du tombeau. Il y avait de l'aheurtement et de l'obstination, car il était résolu de ne rien croire s'il ne voyait lui-même les plaies de Jésus-Christ, et s'il ne les touchait de ses mains. Quoi donc ? disciple infidèle, s'il vient un ange du ciel, ne l'en croirez-vous pas? non, je ne l'en croirai pas (1). Si la bienheureuse Vierge, qui est la reine des anges, vous le dit et vous assure qu'elle l'a vu, ne défèrerez-vous pas à sa parole? je ne croirai point. S'il vous parle lui-même sans vous montrer ses plaies , ne serez- vous pas convaincu ? je ne croirai point. S'il vous montre ses plaies sans vous permettre de les toucher, ne serez-vous pas satisfait?
(1) Nisi videro non credam. Joan. 20. 15.
je ne croirai point. 0 Thomas, que votre foi est malade! ô cœur de Jésus, que vous êtes pitoyable et débonnaire 1 ce bon maître s'accommode à la faiblesse de son disciple, et, pour ne pas le perdre, il fait par bonté tout ce que celui-ci désire par attache à son propre sens. La raison voulait que le serviteur s'accommodât à la volonté de son maître ; mais puisque vous ne voulez pas vous ranger à la mienne , je vois bien qu'il faut pour vous guérir que je fasse la vôtre. Venez, mettez votre doigt dans les plaies de mes mains, et votre main dam l'ouverture de mon côté , et ne soyez plus incrédule , mais fidèle (1). O douceur ineffable! ô abîme impénétrable de miséricorde! je ne puis résister à vos attraits : mon cœur se liquéfie, mon âme extasiée s'écoule dans vos plaies, se plonge dans cette source de délices éternelles, se perd dans cette mer. Vous êtes mon Seigneur , vous êtes mon Z)ieu (2), tant de bonté ne peut venir que d'un Dieu.