IV. CONSIDÉRATION
Le quatrième moyen d'acquérir et de conserver la douceur, est de prendre garde à vos propres défauts et à vos infirmités. Ce moyen est excellent , parce que,
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comme dit saint Grégoire, celui qui connaît son faible , et qui sait combien il a besoin de support , n'a pas tant de peine à supporter les autres : il aurait honte de se rendre difficile à pardonner une faute qu'on a commise contre lui, se souvenant d'en avoir commis un grand nombre, soit contre Dieu, ou contre les hommes, dont il doit demander le pardon. Et puis s'il a un vif sentiment de ses péchés, il ne fera guère de réflexion sur ceux d'autrui. La colère ne règne point dans un cœur qui est pénétré de la douleur de ses offenses, et si elle s'enflamme quelquefois, les larmes d'une véritable componction éteignent bientôt le feu qu'elle allume. 11 mesure les autres par lui-même, et comme il est bien aise qu'on l'excuse quand il a failli, il excuse aussi les autres facilement : car il est juste de faire au prochain ce que nous voulons qu'il nous fasse. Or nous sommes bien aises qu'on nous traite humainement, et si la correction est toujours sensible, quelque douceur qu'on y apporte, elle est insupportable quand elle est accompagnée d'aigreur et de colère (1). Il faut donc que la débonnaireté prévienne nos actions, et qu'elle marche devant nous, si nous voulons que nos avis soient bien reçus ; il faut disposer notre cœur à la douceur, quand nous voulons nous plaindre du prochain, ou le reprendre et lui remontrer le tort qu'il nous fait , de peur que la colère ne nous échappe , et ne lui fasse perdre la patience (2).
▼. CONSIDÉRATION
Il est encore très-important de considérer, dans la lumière de l'oraison, les grands biens qu'apporte la douceur, et les bons effets qu'elle produit: par exemple,
(1) ride S. Greg. I. 5. Mor. c. 32.; et S. Chrys. hom. 59. in Joan,
(2) Supervenit mansuetudo, et corripiemur.
que les esprits doux sont aimés de tout le monde , parce que chacun désire la paix , et qu'on se retire de ceu& qui sont fâcheux et colères, et qu'on n'aime pas les querelles, ni les rixes, parce que l'esprit de Dieu est aimable, doux et pacifique; celui du diable, turbulent, cruel et odieux; parconséquent qu'il n'y a rien qui nous rende plus semblables à Dieu , que la mansuétude ; rien qui nous donne plus de force contre l'esprit de ténèbres , et que de toutes les vertus il n'y en a point qui nous soit plus nécessaire , soit pour traiter avec Dieu , soit pour traiter avec les hommes. Car c'est un abus de croire qu'un esprit violent soit plus propre à réussir dans les affaires , qu'un homme qui est doux et modéré. La colère est un ressort dangereux qui gâte tout, et ruine les meilleures entreprises, bien loin d'en avancer l'exécution. Elle éblouit le jugement et la raison , et ne sert qu'à effaroucher les hommes , au lieu de les gagner. Il semble qu'une goutte d'eau n'a point de force, tant elle est molle; et cependant elle perce les pierres, et entame les marbres les plus durs. 11 n'y a rien de plus doux que l'huile, mais il n'y a rien aussi ijui pénètre mieux, et qui se répande davantage : un esprit doux fera plus d'une parole, d'un regard, d'un geste, en commandant seulement de la main, que la colère en criant, en menaçant, en excitant des orages et des tonnerres.
Toutes ces considérations, étant sérieusement pesées, vous donneront de l'amour et de l'estime pour la douceur d'esprit : l'estime vous en fera naître le désir , et le désir vous obligera à recourir à Dieu, qui , étant l'auteur de toutes les vertus , ne vous refusera pas son secours pour acquérir celle-ci. Mais, après tout , souvenez- vous que tous les moyens que je viens de vous marquer, vous profiteront peu , si vous n'en venez à la pratique. Soyez donc présent à vous-même , et veillez aux occasions sur les mouvements de votre Ame , afin de l'apaiser aussitôt qu'elle commence à s'émouvoir» Accoutumez-vous à combattre dans ae pe-
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tîtes rencontres , afin vie n'être pas vaincu dans les grandes ; tenez pour suspectes les moindres attaques d'une mauvaise humeur, craignez-en les moindres approches , ne vous pardonnez pas les plus petites saillies; résistez aux premiers mouvements de leur promptitude, de peur qu'ils ne deviennent à la fin si violents, que vous n'en soyez plus le maître. Que si vous ne pouvez pas apaiser tout-à-fait l'impatience de votre cœur, au moins empêchez qu'elle n'éclate , et qu'elle ne remporte sur la raison. Étouffez, par le silence , le feu qui commence à s'allumer , au lieu de le souffler et de l'embraser davantage par les paroles. Abstenez-vous de rien dire et de rien faire , qui puisse donner de l'avantage à votre passion. Arrètez-ïa dans sa source , où elle commence sa révolte; tenez ferme contre ses assauts f et ne quittez point la place. C'est un sage conseil , dit saint Ambroise , de prévenir la colère , s'il est possible ; mais si vous ne pouvez la prévoir, si elle attaque votre cœur avant qu'il s'en puisse apercevoir, alors combattez fortement, et ne quittez point votre place. Votre place est la patience, qui souffre sans s'aigrir le tort qu'on lui fait. Votre place, c'est la sagesse qui s'élève au-dessus des considérations humaines pour adhérer à Dieu, comme à la source de la douceur même. Votre place, c'est la raison, qui vous montre combien il est honteux de céder à ces faiblesses d'esprit, et de perdre la tranquillité de votre âme , que vous devez préférer à toutes choses (1). Votre place est l'onction du Saint-Esprit et la suavité de Ja grâce, qui vous aidera peu à peu à calmer, et à apaiser l'orage qui s'élève dans votre intérieur. Gardez bien cette place, et faite* état qu'un esprit violent et colère pense toujours avoii raison de se fâcher , et que jamais il n'en a. S'emporter
(1) Si praevenerit et prœoccupaverit mentem tuam iracundia et ascenderit in te, non relinquas locum tuum. Locus tuus pa tientia est, locus tuus sapientia est, locus tuus ratio est, locus tuus sedatio indignalionig est. Vide .V. Ambr. L l.O/f.c. 21.
contre les supérieurs, c'est fureur; contre les égaux , c'est une indignité; contre les inférieurs, c'est une brutalité. Sic*est un enfant qui vous a offensé , vous devez pardonner l'âge. Si c'est une femme , vous devez excuser l'infirmité de son sexe. Si c'est un homme puissant, c'est sagesse de plier etde céder à la force. S'il est nomme de bien , ne suivez pas vos sentiments. S'il est méchant, ne vous en étonnez pas. S'il est fou, il ne saurait faire autrement. Enfin , quel qu'il soit, il ne peut vous faire tant de tort que vous vous en faites vousmême quand vous écoutez votre ressentiment, et que, pour un petit intérêt y vous perdez la paix, qui est le plus grand de tous les biens.
UN DU TOME SIXIthiL