III. CONSIDÉRATION
Ajoutez au sentiment que vous avez de votre bassesse , le respect et l'amour que vous devez au prochain. Car , d'un côté , l'amour est la source de la douceur : on ne se fâche pas facilement contre '. ceux que l'on aime , aussi ont-ils un grand soin d'en éviter les occasions. Que s'il arrive quelquefois entre amis qu'on donne sujet de fâcherie de part ou d'autre, elle passe bientôt et s'efface aussi promptement qu'une légère vapeur que le vent emporte, laissant les esprits aussi calmes que le ciel durant le silence d'une belle nuit, quand il est serein et qu'il est semé d'étoiles. Car comme ils savent que les avis qu'ils se donnent réciproquement, viennent du bien qu'ils se veulent l'un à l'autre , après que la première chaleur est passée, cette connaissance adoucit leurs cœurs, et affermit l'amitié au lieu de l'affaiblir; outre que la confiance mutuelle qu'ils ont entre eux , est un doux lénitif, qui corrige aisément toute l'aigreur qui s'y pourrait mêler. D'ailleurs le respect que nous portons aux autres, est un frein puissant pour retenir la colère, comme nous voyons , au contraire , que la dureté et la rigueur que nous leur tenons , est toujours accompagnée de quelque mépris , vu qu'on n'a pas accoutumé d'en user envers ceux qu'on honore et qu'on respecte. Or il n'y a personne, pour vile ou méchante qu'elle -soit, que nous ne devions traiter avec honneur, soit parce que les plus méchants peuvent devenir meilleurs, et prendre place parmi les saints, soit parce qu'étant fragiles et fort portés au mal , il
ne faut pas leur donner occasion de rompre , et de s'abandonner au désespoir. Que si le respect est dû aux méchants, il n'y a point d'apparence de le refuser aux gens de bien, que vous devez considérer comme les enfants de Dieu et les princes 0*e l'éternité , qui vous précéderont peut-être dans f^ciel, quelque prééminence ou autorité que vous ayez sur la terre. C'est pourquoi , encore qu'à l'extérieur vous deviez avoir égard à la bienséance , et les traiter selon que leur état et leur condition le demandent, néanmoins intérieurement vous devez les respecter, et agir avec eux , s'ils sont sous votre charge, comme les gouverneurs des princes, qui les redressent quand ils l'aillent , sans s'oublier du respect qu'ils doivent à leur personne. La nature nous apprend à manier avec plus de circonspection et de réserve les choses précieuses , surtout quand elles sont fragiles. Or les gens de bien ontj'un et l'autre : ils sont hommes, et, en cette qualité , ils sont fragiles; ils sont saints, et, en cette qualité, leur ârr.n est infiniment précieuse. Il faut les traiter avec une grande révérence, vu principalement qu'étant amoureux de la vertu , ils ne se ressentent point du mauvais traitement qu'on leur fait, tenant à faveur d'avoir quelque part à la croix de Jésus-Christ : d'où vient qu'on ne s'aperçoit pas sitôt de la faute qu'on fait en leur tenant trop de rigueur, parce qu'ils se donnent toujours le tort , et excusent volontiers les autres ; au lieu qu'une personne mal mortifiée, s\ vous manquez en quelque chose, en vient aussitôt aux plaintes, et vous fait connaître le défaut où vous êtes tombé, soit par vengeance, si elle peut, soit par reproches et par murmures, si elle n'a pas le pouvoir de se venger.