‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 82 sur 201 · POUR LE SAMEDI DE LA NEUVIEME SEMAINE D'APRÈS LA PENTECÔTE · texte numérisé non relu

POUR LE SAMEDI DE LA NEUVIEME SEMAINE D'APRÈS LA PENTECÔTE

Pratique pour imiter l'impeccàbilitê de Jésus-Christ et parvenir à un haut degré d'innocence et de pureté.

Rupert (1) dit que le chef-d'œuvre de la puissance d» Dieu est d'avoir fait une créature qui ne peut pécher, non pas tant en la tirant du néant, qu'en l'unissant à la source de tous les êtres. Cette créature n'est auEre que l'humanité sainte de son Fils, que saint Athanase appelle pour cet effet un spécimen d'impeccabiULé (2), u 11 chef-d'œuvre d'innocence , que Dieu nous propose, non-seulement pour l'admirer, mais encore pour l'imiter. Il veut, comme dit saint Denis, que nous regardions s ns cesse ce divin original 9 pour imiter son impeccabiiité, et ilme semble que depuis qu'il a détruit par sa mort ]n tyrannie du péché , il dit à chacun de nous ce qu'il dit au paralytique de l'Évangile, après l'avoir guéri : Gardez-vous désormais de pécher (3); conservez la grâce que je vous ai acquise , imitez l'innocence de ma vie, qui doit vous servir d'exemple. 11 ne peut se dire combien il est jaloux de la pureté et de Iabeautô de nos àases , jusque là qu'il n'y peut voir la moindre tache. îi faut, dit Salvien (4), que la vie d'un chrétien

(1) Rupert. I. 3. de volunt, Deiy c. II.

(2) lmpeccabilitatis spécimen. S. Ath. I. 'de Incarnat. Christi. (S) Noli ampliùs peccare.

(4)Perfect8e siquidem ac sincerissimae sanciitatis volcns cultores sues facere Salvator, jussit ab ils exactissimè minima vitari, scihcet ut quàm pura est pupilla oculi, tàm pura esset chfistiani horoinisvita, et sicut saivâ inluitus incolumitate pnlyeni labem in se oculus non reciperet, sic vita nostra labem

203 L'HOMàiE D'OIUISON.

soit aussi pure que la prunelle de l'œil , et comme l'a il ne peut souffrir un grain de poussière , de même il désire que ceux qui le servent soient si éloignés du vice , que les plus légères offenses leur soient tout-à-fait insupportables. C'est pourquoi nous ne pouvons rien faire qui lui soit plus agréable, que de nous rendre, s'il est possible, impeccables comme lui, non par égalité, car cela surpasse nos forces , mais par proportion , en approchant le plus près que nous pourrons de cet admirable modèle : ce que nous ferons en quatre manières , qui ont rapport aux principes de son impeccabilité.

Premier moyen de nous rendre en quelque façon impeccables à l'exemple de Jésus-Christ.

Le premier est l'union bypostatique , en vertu de laquelle le Verbe fait trois choses au regard de son humanité. Il la soutient et lui donne une manière d'être tout divin ; et comme la manière d'agir suit la manière d'être , son être étant tout divin , son action doit l'être aussi, et se ressentir de la noblesse de son principe.En second lieu il la régit et la gouverne comme une chose qui iui appartient en propre , comme une épouse qui est sous la conduite de son époux. C'est pourquoi il est obligé de la faire vivre divinement, et de la porter à des opérations conformes à son divin Esprit, et d'en éloigner tout péché qui lui serait infiniment messéant. En troisième lieu, non-seulement il la régit, mais encore il agit par elle, en sorte que toutes ses opérations sont théandriques , c'est-à-dire divinement humaines , et par suite il la rend impeccable. Car si l'on ne peut agir avant que d'être, ni être sans quelque subsistance, selon cette maxime du prince des philosophes , que les actions sont personnelles (1), ïi s'ensuit q„io l'âme du Fils de Dieu ne peut faire aucune

in se penitùs impudiciliai non haberet. Satvian. LLU. 3, de Pro* vid. et Gubernat. DeU (1) Acliones sunt suppositoruai.

action qui ne dépende du Verbe , qui ne doive êlre imputée au Verbe; par conséquent , qui ne soit sainte. Vous me direz que l'humanité de Jésus-Christ est le principe de ses actions humaines , et non pas la personne divine ; mais je réponds, au contraire , qu'elle n'en peut produire aucune qui soit purement humaine s aucune qui ne soit théandrique, tandis qu'elle est unie au Verbe , parce que ia personne du Verbe est le principe qui agit, et la nature humaine est le principe par lequel elle agit: si bien que celle-ci ne peut produire aucune action sans îa participation du Verbe, par lequel elle subsiste, à moins que d'en êlre auparavant séparée , et de subsister par elle-même. D'où je conclus qu'elle ne peut, en péchant, détruire l'union hyposta tique qui l'unit avec le Verbe, parce qu'avant que de pouvoir pécher, il faudrait qu'elle l'eût déjà perdue.

Cela étant véritable , je dis que ce que le Verbe fait au regard de son humanité sacrée, il l'opère à proportion au regard d'une âme vertueuse qui lui est intimement unie. Il raffermit tellement dans le bien , qu'elle devient en quelque façon impeccable. Car ce qui nous rend si fragiles, c'est l'attache que nous avons à nousmêmes et à la créature, et le peu d'union que nous avons avec Dieu : qui s'appuie sur un fondement caduc et mobile, ne peut pas être ferm^, ni assuré. Si vous aimez les louanges humaines, vous tomberez souvent dans ia vanité et dans des complaisances fort basses ; si vous aimez le plaisir, vous tomberez facilement dans l'impureté ; si vous avez de l'attache à votre propre jugement, vous tomberez en plusieurs murmures et mécontentements ; si vous êtes esclave de vos volontés, vous tomberez dans la désobéissance. L/amourpropre es£ un mal caduc , qui vous portera à tout moment dans fe précipice. Voulez-vous éviter ces chutes fréquentes auxquelles vous êtes sujet : élevez-vous au dessus de toutes l^s choses mortelles , séparez-vous de la terre , séparez-vous de vous-même , unissez-vous â

Jésus-Christ par une adhérence intime , appuyez-vous ur lui , suivez le mouvement de son esprit , vous mon ierez comme l'Épouse au plus haut point de la perfec Hon, sans retomber si souvent comme vous faites. Les ...nges , admirant voire progrès, diront avec étonnèrent: Qui est celle-ci, qui monte du désert, abondante en délices et consolations spirituelles, appuyée sur son bien-aimé (\) ? Verbe incarné, qu'il est bon de s'unir à vous ! Quand est-ce que je mourrai à moi-même, pour ne vivre et n'agir désormais que par votre Esprit ? Quand est-ce que vous serez mon support , mon appui, mon unique force? Quand est-ce que je me dégagerai des créatures, pour adhérer inséparablement à vous, qui files le Saint des saints et la source de toute pureté? C'est pour moi un grand bien de m'attacher à Dieu (2).

Second moyen d'imiter l'impeccabilité de Jésus-Christ

Le second principe de son imppccabiiilé est la lumière de gloire, qui produit en lui la claire vue de Dieu, et ensuite i'arnourbéa-iiîiQue, qui résulte nécessairement de cette vue continuelle des perfections divines. A la vérité, vous ne pouvez pas prétendre à cet heureux état pendant que vous êtes sur la terre : Personne , dit saint Jean, n'a vu Dieu durant le cours de cette vie (3). Vous ne pouvez donc pas, sans mourir, avoir la claire vue de Dieu , mais vous en pouvez avoir le souvenir; et ce souvenir amoureux est capable de vous établir dans une excellente pureté, et dans un grand éloignement du péché. Le chaste Joseph, repoussant les insolentes poursuites de sa maîtresse, disait : Comment pourrai-je pécher en la présence de mon Dieu (4)? La vue de Dieu était un lien sacré et inviolable qui le retenait dans son devoir, et

(1) Quae est ista quae ascendit de dcserlo , deliciis affiuens, innixa super dileclum? Cant. 8,

(2) Mihi autem adhserere Deo bonum est. Ps. 72. 28.

(3) Deum nemo vidit unquàm. i. Joan. 4. 12.

(4) Quomodô peccabo coràm IJeemeo? Gènes» 39. secundùm (0, Interprète •

ce fut la même vue qui affermit Susanne , et lui fit préférer la perte de sa vie à celle de la chasteté. Elle avait devant les yeux deux méchants juges , qui menaçaient de la faire mourir avec infamie ; mais elle méprisa leurs menaces, el ne considéra que ce juge invisible qui voit tout , et qui peut perdre ceux qui l'offensent, non-seulement pour un lemps , mais pour l'éternité. Cette pensée l'empêcha de pêcher, et sans doute elle eût aussi empêché ces deux misérables vieillards de lui Rendre des pièges, s'ils n'eussent détourné les yeux de peur de voir le ciel (1). L'oubli de Dieu fut la source de leur malheur , comme il l'est encore de la perte de tant de pécheurs , qui ne seraient pas si hardis à pécher, s'ils ne fermaient les yeux et s'ils ne s'aveuglaient eux-mêmes, de peur devoir le précipice où ils se jettent. 0 pécheur, que gagnes-tu en fuyant les yeux de ton juge? Tu ne pe^x pas les éviter ; de quelque côté que tu te i )urnes,tu le rencontreras dans ton chemin : ii n'y a point de lieu où il ne soit présent; il remplit .i-rnême tout l'univers, qui est son ouvrage(2), 0 mon Sauveur, qu'heureux est celui qui contemple à découvert votre divin visage ! car il est assuré de ne vous offenser jamais. Ah! Seigneur, il faut mourir, pour jouir de ce bonheur: que je meure pour vous voir , que je meure de peur de pécher. Que si vous voulez que je vive , faites que je vive continuellement en votre divins présence, et que je soupire après vous, autant de fois que je respire.

Troisième moyen.

Ce troisième principe de son impeccabiîité est la plénitude de la grâce qu'ii a reçue , grâce sanctifiante , non-seulement créée, mais incréée : car il est sanctifié

(1) 4verterunt sensum suum, et deciinaverunt oculos suos, ut non vidèrent cœlum, neque recordarentur judiciorum justorum

(2) Quocuraquè te llexeris, ibi illum videbis occurrenlem tibt: nihil ab illo vacat ; opus suura implet ipse» Seneca.

par la divinité même, et cette onction ineffable l'élève à un état de sainteté si sublime , que les anges, bienheureux dans la plénitude de la gloire qu'ils possèdent, n'ont rien qui en approche ; Dieu même ne peut rien faire de plus saint que cette adorable Humanité , qui est la chose du monde la plus sacrée; et de là vient qu'étant remplie d'une grâce substantielle si excellente et si noble , il est impossible que le péché y puisse trouver accès, pour y faire couler son venin. Ajoutez à cela que ce sacré parfum, cette onction divine et royale, qui se répand pleinement dans l'âme de Jésus- Christ, la relève à un degré de grandeur et de dignité qui surpasse tout. Car elle est digne de la vénération de toutes les créatures, digne de l'amour, de l'estime, des complaisances infinies du Père éternel , digne de tous les biens delà gloire, digne de toutes les richesses du ciel , digne de toutes les grâces les plus fortes , les plus efficaces, les plus victorieuses, les plus invincibles, digne de toute la protection d'un Dieu , dont la puissance est siabsolue , pour réussir en tout ce qu'elle veut, que ni le péché ni tous les assauts de l'enfer ne peuvent forcer un tel rempart. C'est pourquoi nous pouvons lui dire par merveille avec le Prophète-Roi: Seigneur, vous avez établi votre retraite dans une forteresse si haute , que le péché , qui est le seul mal que nous devons craindre, n'en peut pas approcher (1). Et c'est à cet asile de la protection divine que nous devons avoir recours, si nous voulons que notre innocence soit à couvert de tous nos ennemis invisibles , inaccessible au mal , impénétrable à tous les traits de la tentation. Mais pour nous en rendre dignes , il faut être fidèles à la grâce, la demander avec humilité, la conserver avec soin, y correspondre avec fidélité et persévérance*, car Dieu protège au besoin ceux qui le craignent, ceux qui se défient de leurs propres for ces, et qui mettent en lui leur espérance. 0 Seigneur ,

(1) Allissimum posuisli refugium luum, non acqedet ad te matom. Ps. 90.9, 10.

vous savez ma faiblesse, et le péril où je suis de tomber dans votre disgrâce, si vous ne prenez ma défense contre les ennemis qui m'environnent. Ouvrez-moi donc l'asile de votre miséricorde , cachez-moi dans le sein de votre amoureuse providence , gardez-moi comme la prunelle de l'œil ; car), sans vous, il n'y a rien en moi qui ne tende à la corruption et au péché (1).

Quatrième moyen de parvenir pir imitation à l'impec-

cabilitê de Jésus- Christ.

Le dernier principe de son inviolable pureté , est cet acte généreux d'amour qu'ii fit au premier moment de l'incarnation , qui était capable de le rendre impeccable , s'il ne l'eût point été d'aiileurs. Car d'un côté saint Thomas dit que la volonté des anges a cette perfection, qu'elle est immuable dans son choix, quand elle a pris une fois une forte résolution : d'où vient que les anges rebelles se perdirent sans ressource dès la première faute, parce que le premier mouvement d'amour qu'ils formèrent vers leur dernière fin frit fort lâche , et , au contraire , celui de l'orgueil et de l'amour de leur propre excellence , fort violent ; c'est pourquoi ils s'y attachèrent avec une opiniâtreté invlncible. Or , qui doute que la volonté du Fils de Dieu ne fût incomparablement plus parfaite que celle des auges, à cause de l'union hypostatique et de l'abondance delà grâce dont elle était fortifiée et ennoblie? Pourquoi donc ne dirons-nous pas que lepremieracte d'amour par lequel il s'attacha à la souveraine bonté, fut si fort et si généreux, qu'il s'y lia pour jamais par une union indissoluble? D'aiileurs, quand même cela ne serait pas, il est certain que cet acte était d'un mérite infini; par conséquent, il pouvait mériter l'irnpeecabilité; non-seulement pour lui, mais encore

(I) Sine tuo numine, nihil est in homine, nihil est innoxium»

pour nous, si sa sagesse n'eût jugé plus à propos de triompher par nous-mêmes de notre fragilité , nous laissant tellement sujets à faillir, que nous puissions néanmoins éviter toutes sortes de péchés en nous attachant fortement à son service par une élection immuable , et par une entière dépendance de sa bonté. C'est ce que nous devons faire tous les jours le matin, renouvelant, avant toutes choses, la donation que nous lui ayons faite de notre cœur, et la résolution sincère et constante de plutôt mourir que de blesser son amour par la plus légère offense. Mon divin Sauveur, recevez, s'il vous plaît, la donation irrévocable que je vous fais de moi-même ; soyez îe roi de mon cœur , et ne permettez jamais que la chair ni Je monde y aient aucune part : mais tenez- !e si étroitement daus vos mains , qu'il soit éternellement à vous. Amen.

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