‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 81 sur 201 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

îl y a ceUe différence entre les chrétiens et le peuple juif, que les Juifs élaient fort jaloux de la pureté légale et extérieure, tandis que les chrétiens sontamoureux de la pureté intérieure et divine. Cet amour, que le Fils de Dieu leur inspire , comprend trois choses dans son étendue: la première est une haute estime de l'innocence; la seconde , un grand désir de l'acquérir; la troisième , un grand soin pour veiller sur les mouvements du cœur.

Pour l'estime , il est aisé d'en juger par ce que nous venons de dire dans l'Entretien précédent , et parle sentiment commun des Pères. SaintGrégoire de Nazianze dit qu'un chrétien , qui est véritablement saint, n'a rien de plus précieux, ni qu'il estime davantage , que ia pureté et le soin de se purifier de plus en plus (1). Cassien assure que c'est îe centre de la perfection , le

(1) OùcTÈv ovitcu vu xciBoc/iÇ «utw gjs xurotp6~ys wca0*/îciç. S> Gre* sor. Nazian. orat. 6.

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but de tous nos désirs, la fia à laquelle non» devons rapporter toutes nos actions ; que c'est pour elle que cous devons aimer la solitude, embrasser les jeûnes, les veilles, les mortifications, les travaux du corps, la pauvreté , la lecture des bons livres , l'exercice de toutes les vertus, afin de modérer les mouvements du cœur et de le garantir des désordres de nos passions déréglées (1). Saint Bernardin estime qu'entre toutes les pratiques de la perfection, celle-ci est la première et la plus excellente ; que c'est la fin de tous nos desseins et la récompense de tous nos travaux; que de là dépendent la tranquillité de l'esprit , et ce repos bienheureux où l'âme , ayant trouvé le port après plusieurs orages, jouit en silence de l'amour de son créateur. Taulère dit que c'est la source de la joie, et que celui qui a la conscience nette, et le cœur dégagé des créatures, est toujours content en quelque état qu'il se trouve, soit dans la pauvreté ou dans l'abondance, dans la prospérité ou dans l'adversité, et que tout son intérieur est rempli d'une divine allégresse, qui le fait triompher magnifiquement de toutes les misères de la vie (2). Saint Augustin en fait le paradis de l'âme et le palais de Jésus-Christ. Heureuse pureté de conscience! bienheureuses délices d'une conscience pure , qui faites mourir le ver intérieur, qui délivrez l'esprit des liens dont la douleur captive la liberté , et qui faites sortir toutes les impureté: de l'âme ! Cette vertu, mes frères, est le paradis terrestre, où Dieu plante l'arbre de vie et

(1) Pro hâc solitude sectanda est, pro hàc jejunia, vigilias , labores corporis, nuditatem , leclionem, cœterasque virtutes debere nos suscipere noverimus, ut scilicet per illas ab omnibus passionibus noxiis illœsum pararecor nostrum etc?nserv*re possicuis. Cassianus, collât. I. c. 6. El cap. 7. ail : Omnia hujus gratià facienda appelendaque esse.

(2) Conscientiamunda nulliquecreaturœ permixta plénum cordi gar.dium prœslat. Hanc quisquis hahet , in commodis et incommodis, io pj^speris etadversis aequè laetatur, et inleriora ejusin Oeo uuo magnifiée exsultaut. Tauler, Inslit. <?. 39.

de sagesse céleste. C'est la couche du Père éternel , le palais de Jésus-Christ, et la demeure du Sainl-Esprit (1).

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Voilà l'estime que les Pères font de l'innocence et de la pureté chrétienne , qui doit être la règle de la vôtre et la mesure du désir que vous en devez concevoir: désir qui vous doit faire soupirer jour et nuit après ce divin époux des âmes pures et innocentes, lui disant avec le Prophète-Roi: Faites, mon Dieu, que mon cœur garde si fidèlement vos lois, qu'il ne se souille jamais d'aucune tache (2). Car qui est-ce., comme dit Job , qui peut rendre pur celui qui est conçu dans l'impureté , sinon vous , ô mon tout aimable Sauveur (3) ? C'était la prière ordinaire de sainte Cécile , de sainte Catherine de Sienne, et de la bienheureuse Catherine de Raconis, (lu tiers-ordre de Saint-Dominique, qui ne se lassait point de dire ces amoureuses paroles : Mon Dieu, donnez-moi la pureté de cœur (4). Aussi notre Seigneur exauça son désir par une singulière merveille ; car il lui anparut un jour (c'était la veille de Saint-Dominique) à l'heure de prime, avec un grand nombre de saints qui raccompagnaient. La sainte aussitôt se prosternantavec un profond respect, lui demanda, selon sa coutume, qu'il iui donnât un cœur pur. Et alors notre Seigneur, se laissant vaincre à ses soupirs , lui arracha le cœur de

(1) O felix conscient iœ pnrilas! ô felix sanctse conscientise juçunditas, quie vermem inleriorem excludis , quae à carcere doloris libéras rationem, quae ab omni immundiliâ purgas mentem I Haec est, fralres mei, Paradisus, in quà plamatur lignum viUe, et cœlestis sapientia ; haec est thalamus Dei , palatium Christi>babitaculum Spiritûs Sancti. S. Aug. adfratresin eremo. se.vm. Î0. vel quisquis est auctor illorum serm.

(2) Fiat cor nieum immaculatum in juslificationibus tuis. Psal, 118. 8.

(3) Nonne tu qui soluses ? Job. 14. 4.

(4) Cor mundum créa if» œe, Deus.

la poitrine, qui parut tout couvert de poussière et tout languissant, excepté un seul endroit, où étaient gravés ces trois mots en lettres d'argent: jesus>spes me a. (Jésus, mon espérance). Mais IeFiis de Di^u qui le tenait entre ses mains le nettoya, en la présence de cette céleste compagnie, et changeantes lettres d'argent en lettres d'or , il le remit ainsi dans sa place , avec une si grande abondance de grâces , que depuis ce temps-là elle fit de notables progrès dans !a perfection (1). Que cet exemple vous anime au désir de ia pureté ; recourez souvent à Jésus-Christ, présentez-lui votre cœur couvert de poussière, et dites-lui, avec ce pauvre lépreux de TÉvangiie: Seigneur , si vous voulez , vous pouvez purifier la lèpre de mon cœur (2). Accordez-moi cette grâce, mon Sauveur, que mes pensées soient pures en votre divine présence, mes affections pures, mon âme sans tache et sans défaut. Hélas ! les cieux ne sont pas assez purs devant vous , que sera-ce de moi, si vous ne me faites miséricorde? Lavez-moi de plus en plus de mon iniquité, et purifiez-moi de monpéehé{'d).

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Mais ce n'est pas assez d'exciter en nous un désir insatiable de la pureté, il faut passer à la pratique , et donner nos soins à la garde de notre cœur. Premièrement, parce que c'est la sosirce de la vie spirituelle : caria charité , qui est la vie da l'âme , est répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit, et par conséquent, tandis que le cœur sera bien gardé , la vie de l'esprit sera en sûreté , de même que la vie du corps ne peut être éteinte tandis que le cœur est sain, quelque autre partie que la mort attaque. Qui nous séparera de la cha-

(1) Jean de Sainte-Marie, tom. 1. des Vies des SS.de l'Ordre de S. Dominique.

(2) Domine, si vis , potes me mundare.

(3) Ampliùslava me ab iniquitale meà.et à peccato meo munda me. Ps. 50.

rite de Jésus-Christ , dit saint Paul ? sera- ce la tribulation Psera-cr la détresse, ou la faim , ou la pauvreté, ou la persécution , ou le glaive ? Voyez, je vous prie, que de maux il se propose ! Il donne le défi à la mort et à la vie , aux puissances , aux anges , à tout ce qu'il y a de plus formidable dans le ci<*l et dans les abîmes. Mais, comme remarque fort bien saint Bernard , ii ne le donne point à son cœur, je veux dire à sa propre volonté : car il n'y a qu'elle qui soit à craindre , dit ce Père (1). Les enfants qui ont reçu la vie de l'esprit par la grâce de leur baptême, ne la peuvent perdre par aucune violence, tandis qu'ils n'ont point encore de liberté ; mais depuis que la discrétion leur vient avec l'âge, et qu'ils sont maîtres de leurs actions , ils doivent se défier de leur propre volonté, qui est le seul ennemi qui peut leur ôter la vie. Ce ne fut point un lion qui trompa nos premiers parents, mais un serpent; et ce n'est point encore la violence ni la force des démons qui nous fait tomber dans le péché , c'est la fraude ; il ne peut nuire , s'il ne trompe la volonté : c'est elle qui donne entrée à ce fort armé , et qui le remet sur le trône de notre cœur, après que le Sauveur du monde l'en a chassé pnr !a grâce de notre renaissance spirituelle. Hélas ! Seigneur, nous sommes si forts par votre grâce , que personne ne peut nous- nuire, si nous voulons : mais nous sommes assez malheureux pour nous perdre nous-mêmes. Venez donc, mon doux Jésus, à noire secours , et chassez encore une fois cet ennemi que nous avons malheureusement reçu. Nous avons rompu l'accord que nous avions fait avec vous, et nous nous sommes rendus esclaves du diable: nous avons besoin d'un second baptême pour recouvrer la liberté. Venez, mon Seigneur Jésus , encore à ce coup , et chassez avec force ce tyran que nous avons laissé entrer avec tant d'imprudence et de folie (2).

(1) Praeter hanc enim nihil est quod timeamus. S. Ben serm. de duplici Baptismo et de veU prop. volunt.

2) Veni , Domine Jesu , etiam nunc; Jesu bone, e.iice forlitcr quem nos insipienter admisimiis.

Secondement, le cœur est le principe du mérite, c'est par lui seul que nous pouvons mériter ou démériter, et comme ,1a vie naturelle étant éteinte dans le cœur, tous les mouvements du corps et toutes les opérations des sens, soit intérieurs ou extérieurs, cessent tout à la fois: de même la vie spirituelle étant détruite par le consentement de notre liberté , tous les mérites cessent , et l'amené peut plus rien faire qui soit digne de la gloire , parce que tout le mérite et le démérite de l'homme dépend du cœur. 11 y a seulement cette différence, que le cœur et le libre arbitre peut démériter tout seul (carie péché ne le détruit pas, mais il l'affaiblit seulement; d'où vient qu'il penche de lui-même au mal, comme le malade va peu à peu à la mort); mais il ne peut mériter sans la grâce. C'est par la grâce de Jésus-Christ qu'il fait le bien , ou, pour mieux dire , c'est la grâce de Jésus-Christ qui fait le bien avec le cœur et par le cœur de l'homme, par nous et avec nous. Nos bonnes œuvres , dit saint Augustin , sont les semences que nous jetons pour moissonner un jour dans l'éternité bienheureuse (1). Le champ dans lequel nous semons, c'est Jésus-Christ : et quoique nous ayons peu de moyens, pour pratiquer des œuvres fortes , il suffit que nous ayons une bonne volonté. Sans elle, tous nos biens seraient inutiles ; mais si nous l'avons, ils ne nons sont pas nécessaires. Zachée avait beaucoup de biens, la pauvre veuve de l'Évangile en avait peu : qui des deux a plus donné ?Si vous regardez ce qu'ils donnant, il y a de l'inégalité; si vous regardez le cœur avec lequel ils donnent , vous n'y verrez point de différence (2). C'est le cœur qui est la source de nos mérites , c'est le cœur qui est la racine des bonnes œuvres. Si cette racine est vigoureuse . tous les fruits s'en ressentent; si elle est corrompue , elle corrompt toutes les actions de notre vie.

(1) Non ego, sed gralia Dei mecum.

(2) Si attendas quod dederunt , diversa invenies; si attends andè dederunt, paria inventes. S, Aug. in Ps, 125-

Enfin, comme le cœur est la source de tous les biens et de tous les mérites de l'âme -, il est aussi la source de sa beauté. Qu'est-ce que la beauté du corps? c'est un effet de la santé (1), qui paraît au-dehors comme la fleur qui pare nos corps; mais elle tire sa principale force du cœur. 11 en est de même de la beauté de l'âme , c'est la fleur de toutes les vertus et de la sainteté chrétienne, qui tire toute sa perfection de l'amour divin résidant dans la volonté. Comme donc on apporte tant d'industrie à cultiver et à conserver la beauté du corps, ainsi faut-il veiller avec un soin tout extraordinaire à la conservation de celle do l'âme , qui est le seul objet des complaisances divines. ïl faut veiller sur les sens ; car c'est par là qu'entre la mort , et que les vices attaquent le cœur. 11 faut veiller sur l'imagination x parce qu'elle est extrêmement volage. Il faut veiller sur nos pensées, parce qu'elles sont comme les portières du cœur , qui nous trahissent souvent en faisant entrer l'ennemi en cachette , sans qu'on s'en aperçoive. 11 faut veiller sur nos attaches soit aux lieux ou aux personnes; car c'est de ià que vient l'impureté, qui n'est autre chose qu'un mélange du cœur avec des créatures basses et terrestres. Il faut veiller sur les passions de l'appétit irascibie et concupiscible , qui sont comme des torrents enllés , qui charient toujours beaucoup de boue. Mais quelque veille qu'on y apporte , il faut tenir pour certain que c'est inutilement que l'on veille à la garde de la cité , si Dieu n'en est lui-même le gardien. Mettez donc votre cœur, tous les jouis en vous éveillant, entre les mains de Jésus-Christ, et mette/ Jésus-Christ autant de foisdans votre cœur. Faites qu'il en soit le roi, obligez-le à veillera sa défense. Le? œuvres ne peuvent être mauvaises , si les pensées sont pures, parce que les œuvres naissent des pensées, comme tout ce qui se fait dans l'étendue d'un empire, vient des desseins que le prince prend dans

(1) Flos sauilalis.

sob conseil secret. Ainsi, dit saint Augustin, il y a dans chacun de nous un souverain, qui a son trône dans noire cœur. S'il est bon , il ne commande rien qui ne soit bon ; s'il est mauvais , il ne commande rien qui ne soit mauvais. Si c'est Jésus qui gouverne , que peut-il ordonner que de saint? si c'est le diable, que peut-il ordonner que du mal ? Or Dieu vous a laissé la liberté de donner cette place à qui des deux vous voudrez, à Dieu ou au diable. Regardez bien à qui vous la donnerez ; qiand il en aura pris possession il y commandera , il en sera le maître (1). Faites un choix qui ne soit p>int suivi du repentir, donnez votre cœur à Jésus-Christ, et prenez le sien pour votre modèle. Vous y trouverez un parfait original de toute pureté, que vous devez étudier toute votre vie, afin de le conîre-tirer, et d'en faire une fidèle expression dans vos mœurs.

(1) Sic in uno quoque nostiûm intùs est imperator, intùs in corde sedet. Si bonus, bona. jubet, et bona fiunt : si malus, mala jubet, et mala fiunt. Cùm ibi sedet Christus , quid potest jubere ^îisi bona? Cùm possidet diabolus, quid potest jubere nisi mala? In tuo autem arbitrio Deus esse voluit , cui pares ldcum , Deo, an diabok?. Chm paraveris, qui possidebit, ipse imperabil. S 't. in PsaU U8.

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