II. CONSIDÉRATION
Si nous n'avions un extrême besoin de travailler à notre rénovation , il ne nous y obligerait pas par des semonces si fréquentes, et par des commandements si souvent réitérés. Il ne nous dirait pas par son Apôtre:
Renouvelez-vous dans l'intérieur de votre âme , et revêtezvous du nouvel homme qui est créé selon Dieu dans la justice et dans la véritable sainteté (2). Ne mentez point les uns aux autres ; mais dépouillez-vous du vieil homme avec ses œuvres , et revêtez-vous du nouveau qui se renouvelle par la connaissance à l'image de celui qui l'a créé (3). Purifiez-vous du vieux levain } afin que vous soyez une nouvelle pâte ; comme en effet vous êtes ou vous devez être sans aucun levain de malice (4). Ne vous conformez point à ce siècle } mais réformez-vous par le renouvellement de votre esprit , afin que vous reconnaissiez quelle est la volonté de Dieu, bonne, agréable et parfaite (5). Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons été baptisés en sa mort? Car nous avons été ensevelis avec lui par le baptême pour
(1) Quia dat quod jubet, cùm adjuvat ut faciat , cui jubet. S. Aug. lib. de grat. et liber, arbitr. c. 15.
(2) Renovamini spiritu mentis vestrae et induite novum hominem qui secundùm Deumcreatus est injustitiâ, etsanctitate veritatis.
(3) Nolite menliri invicem exspolianles vos veterem hominem cum actibus suis, et induenles novum , eum qui renovatur in agnitionem secundùm imaginem ejus qui creavit illum. Coloss. 3.9.
(4) Expurgate vêtus fermenlum , ut sitisnova conspersio,sicut çstis azymi. 1. Cor. 5. 7.
(5) Nolite conformare huicsecuïo, sed reformamini in novitale sensûs vestri, ut probetis quse sitvoluntas Dei bona , ctbenè placens, et perfecta. Rom. 12.2.
mourir avec lui, afin que comme Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts parla gloire du Père, nous marchions aussi dans une nouvelle vie. Il ne faut pas s'étonner si saint Paul rebat si souvent la même chose ; on ne peut assez se défier du vieil homme , ni trop recommander le nouveau (1).
En effet, il n'y a point de maladie plus dangereuse que la vieillesse; parce qu'aux autres il y a du remède, mois celle-ci est incurable, elle nous conduit à la mort par une nécessité inévitable. Je puis dire presque le même de la vieillesse spirituelle , tant il est difficile de s'en défendre et plus encore d'en guérir. Je dis qu'il est difficile de s'en défendre, parce que nous y avons une pente naturelle, nous y tombons insensiblement par notre lâcheté , nos ennemis nous lassent ,les difficultés nous rebutent, l'amour-propre étouffe la vigueur de l'esprit ; et comme dit saint Grégoire , à me-, sure que la vie s'use , notre ferveur se ralentit, nos forces s'affaiblissent, l'éclat des vertus se ternit, et le vieil homme l'emporte peu à peu sur le nouveau (2). C'est pourquoi le Père Claude Aquaviva dit avec beaucoup de raison que l'homme spirituel ne doit rien craindre davantage que le refroidissement et la langueur dans la poursuite de la perfection, parce qu'en effet il n'y a rien qui soit plus dangereux et qui ait de plus mauvaises suites (3). Car premièrement depuis qu'un homme vient à se relâcher , il perd le fruit de toutes ses bonnes actions , qu'il ne fait plus que par coutume et
(1) An ignoratis quia quicuraque baptizati sumus in Christo Jesn , in morte cjus baplitali sumus. Consepulti enim sumus cum illo per haptismum in mortem , ut quomodô Chrislus surrexit à mortuis per gloriam Patris, ità et nos in novilate vite amhulcraus. Rom. 6. 3.
(2) A fervore enim mentis vcl inler spirilalcs inimicos, vel inter carnales quosque proximos, ipso aliquo modo Vivendi Uiu veterascimus, et utampCn novilatis specicm fuscamus. S* Grtg* lib. 19. M or. c. 16.
(3) P. Claud. Aqaavlva , rp. 2. de Renov. spirit.
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pour sauver les apparences ; souvent même la suite des difficultés les lui fait abandonner ; et quoiqu'il en conserve encore l'estime et le désir, il en quitte néanmoins la pratique. La vertu lui paraît aimable dans laspé» culation, parce qu'il s'en forme une idée agréable, qui ne produit en lui que des complaisances et des résolutions inutiles : mais quand il en faut venir à l'effet , la difficulté qu'il n'avait pas prévue l'arrête et lui fait tour* ner le dos. Voilà l'écueil de ces esprits lâches , qui aiment le bien , mais qui n'en veulent pas avoir la peine. Us veulent bien être humbles, mais sans sou6 frir le mépris ; ils veulent bien être contents de ce qu'ili ont, mais sans manquer de rien ; ils veulent bien être gàtés,mais sans mortifier leur corps ; enfin ils veulent bien être patients , mais sans souffrir aucune injure. En vérité, vouloir ainsi acquérir la vertu et n'en vouloir pas prendre la peine , qu'est-ce autre chose sinon ne savoir pas combattre, et vouloir emporter le prix de la victoire (1) ? N'est-ce pas se tromper soi-même par ses propres désirs , et renoncer effectivement à la perfection en la désirant? car enfin le travail est le prix de la vertu , c'est ce qui en relève la gloire et le mérite ; par conséquent estimer la vertu et fuir ce qui la rend précieuse, ce n'est pas l'estimer , c'est la déshonorer. Aussi l'expérience nous montre que ces désirs inefficaces ne sont pas de longue durée; et que, demeurant toujours sans effet, ils se changent bientôt en chagrin et en dégoût , d'où naissent ensuite mille défauts dont le cœur se remplit : comme l'eau qui ne coule pas se corrompt en peu de temps, et n'engendre que de la pourriture et des vers. Car que peut-on attendre d'un homme lâche , qui a perdu le goût du bien,
(1) Esse quippè humiles , sed sine despectu ; esse cootenti propriis,sed sine necessitate j esse casti , sed sine maceralionecorporis j esse patientes, sed sine contumeliis volunt : cùmque adipisci virtutes quœrunt , sed labores virtutum fugiunt, quid aliud quàm exhihere belli certaminain campo nesciunt, et tnumphare in urbe de bello concupiscunt. S. Greg. lib. 7. Mor. c. 19..
sinon qu'étant privé des consolations divines et des délices de l'esprit, il cherche le plaisir des sens et les consolations humaines? A quoi le démon, qui est le bienfaiteur du vice , ne manquera pas de le servir , pour l'engager de plus en plus dans le désordre. Car comme les anges tutélaires assistent puissamment ceux qui sont fervents dans la poursuite de leurs bons désirs ; de même , dit saint Grégoire , les malins esprits secondent et favorisent tant qu'ils peuvent les mauvais désirs de ceux qui se plaisent en des choses qui ne leur devraient causer que des regrets et des pleurs (1 ). Mais quand les démons n'allumeraient point le feu de la concupiscence dans le cœur des pécheurs et ne les porteraient point au mal , ils y ont assez de pente par leurs propres inclinations pour se perdre sans ressource; vu principalement qu'un vice en attire un autre, et lui tend la main en rappelant à soi et l'invitant à le suivre (2). Le mépris du silence, par exemple, provoque l'oisiveté et la perte du temps ; l'oisiveté est suivie de la médisance , la médisance blesse la charité , et de là suit une infinité de fautes. La légèreté attire la dissipation du cœur , celle-ci cause les distractions dans l'oraison , l'ennui survient aux distractions et attire le mépris de la prière ; et quand on a quitté la prière , en quel malheur ne tombe-t-on pas? 0 que l'amourpropre est aveugle, et qu'il s'engage en de grands précipices pour éviter un peu de peine ! Ceux qui craignent une petite rosée , se trouveront couverts de neige. En même temps qu'ils oublieront le soin de leur intérieur et qu'ils s'épancheront au dehors , ils périront (3). Lors même que les autres renouvelleront
(1) Maligni spirilus valdè eis ad volum dcserviunt , quos dciis jaudere conspiciunt , quse Acre debuerunt. S.Greg. Mor. c. 12. >. 7. de Mor.
(2) Perpctrata ncquiliaad aliam pcrpetrandam malitiam prorocat , et quasi quâdam cognalionis voce, commissa jam culpa :ulpam adhuc qiiSB committatur , invitât. Ibidem.
(8) Qui liment pruinam, Irrnet super eos nix : tempore quo
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leur ferveur, ils n'auront que des dégoûts de leur vocation , et du lieu qu'ils ont choisi pour assurer leur salut. Leur lâcheté et leur mauvaise conduite méritent bien ce châtiment : leurs intentions ne sont point droites leur vie n'est qu'une recherche continuelle d'euxmêmes ; ils ne sortent jamais du centre de l'amour-pro* pre , ou si la crainte des jugements de Dieu les oblige quelquefois à faire quelques efforts pour rentrer dans les voies du ciel, ils n'y sont pas plus tôt entrés qu'ils retournent sur leurs pas et reprennent leur chemin ordinaire, qui les conduit enfin à la mort. Car autant qu'il est aisé de perdre la ferveur de l'esprit , autant il est difficile de la recouvrer quand on l'a une fois perdue ; les mauvaises habitudes que l'on contracte dans cet état, exercent une espèce de tyrannie fort étrange, qui delà liberté forment une servitude, de la maladie une complexion , de la volonté une nécessité, et qui fait que les choses fortuites deviennent comme naturelles, et les contingentes comme impossibles (1). Les rechutes fréquentes qui précèdent et qui suivent les mauvaises habitudes, sont autant de liens dans lesquels une âme tiède s'engage , et desquels à peine se peut-elle défaire , lorsqu'elle s'y est engagée. 0 qu'une âme pécheresse est chargée de chaînes et de liens !elle a l'entendement lié du lien de l'ignorance qui l'empêche de voir la vérité; elle a la volonté liée d'un lien de malice, qui l'empêche d'aimer le bien; elle a les mains liées du lien de l'impuissance, quil'empêchede faire des œuvres de piété et de justice ; elle a les pieds liés du lien de la paresse , qui ne lui permet pas de suivre la sainteté ; elle a les sens liés du lien
fuerint dissipati , peribunt , et ut incalueril , solvenlur de loco suo. Involutse sunt semitae gressuum eorum : ambulabunt in vacuuni et peribunt. Job. 6. 17.
(I) 0 violentia consuetudinis, quanta est tua pofentia , quse de libertate facisservitutem, de morbo complexionem, de voluntatc neoessilatem, de casualibusnaturalia, de contingentibusimpossibiiia! Hellinandus monachus apud Vincent. Bellova.l. £9. Ci
au
de la concupiscence , qui l'empêche de s'attacher à ce qui est honnête ; elle a la langue liée du lien d'une mauvaise honte qui l'empêche de confesser ses péchés ; enfin elle a le cou lié du lien d'un attrait charnel et terrestre, qui l'empêche de recevoir les consolations du ciel (1). Voilà les sept liens de Samson endormi dans le sein de Dalila , qui est l'image du vieil homme , dont toutes les puissances sont si étroitement liées qu'il est incapable de tout bien. Son entendement ne peut s'appliquer aux choses divines , ni pénétrer dans les vérités éternelles , ni connaître ses propres misères. Sa volonté ne peut goûter les exercices spirituels , ni concevoir de bons désirs. 11 ne fait les bonnes œuvres que d'une manière fort imparfaite , comme un homme qui aurait les mains liées. Il ne fait aucun progrès dans le chemin de la vertu , et au lieu d'avancer il recule et s'éloigne toujours davantage de sa fin. Ses sens sont dans un perpétuel égarement ; ses discours sont tous profanes et mondains , les entretiens spirituels ne lui donnent que du dégoût; et comme il ne les sait pas faire , il ne les peut aussi souffrir. Enfin quelque doux et léger que soit le joug du Seigneur , il le regarde comme un fardeau insupportable, qu'il secoue autant qu'il peut, et qu'il ne porte qu'à regret.
Vous me direz que les personnes qui font profession de vertu ne sont pas, grâces à Dieu , dans un état si déplorable. Mais je réponds qu'elles ne sont pas hors de danger d'y tomber , si elles ne sont toujours en
(1) O Deus meus, quot et quantis viaculis est peccatrix. anima vinculala ! hahet ligatum iotellectum vinculo scilicet ignorantiae , ne videat veritatem ; ligatam etiam volunlatem vinculo nialitiue, ne diligat bonilatem ; ligatas eliain manus vinculo impolcntia; , ne faciat justiliam et pielatem ; ligatos etiatn pedei somnolen- Liœ vinculo, ne sequatur sanclilalem ; ligatos cliam scnsus vin- :ulo concupiscente, ne leneat honcstalem ; ligatam ctiam linuam vinculo fatuae verecundiae, ne confitcatur commissam inijuitatcm ; ligatum etiam collum vinculo camalis illecebrae ne pcrùuial cœlcstemsuavitatem. Cardin. Bertrandustserm. citier.
garde , et si elles ne veillent continuellement sur les mouvements de leur cœur, où les plus parfaits trouvent toujours quelque chose à réformer de nouveau et à perfectionner (1). Aussi est-ce leur plus grand soin et leur plus ordinaire exercice, de diminuer tous les jours le nombre de leurs fautes, d'affaiblir leurs passions , de remporter de nouvelles victoires sur euxmêmes , et de dire avec le Prophète : J'ai dit : Maintenant je commence ; ce changement vient de la droite du Très-Haut (2). C'était le sentiment de saint Thomas , que nous devons faire chaque action avec autant de ferveur, que si c'était la première , et qu'elle dût être la dernière de notre vie. C'était la pratique de saint François, qui disait à ses frères : « Commençons , mes frères , à » servir notre Seigneur; car jusqu'ici nous avons peu » profité (3). » C'était celle de saint Antoine , qui donna en mourant cette instruction importante à tous ses disciples , de ne se refroidir jamais dans la poursuite de la perfection , mais d'avancer toujours avec autant d'ardeur que s'ils ne faisaient que commencer (4). C'était celle du grand pontife Onias , que le Sage dans l'Ecclésiastique compare pour ce sujet à l'olivier et au cyprès , qui poussent leurs branches en haut (5). Parce que , comme dit saint Antoine de Padoue , le juste se figure toujours qu'il ne fait que commencer (6). Il sait que cette vie n'est pas le temps du triomphe , mais du combat ; qu'il ne faut qu'un moment pour
(1) Perfecti viri aliquid semper habent quod rénovent , et in quo crescant. Epist.2. P. Cl. Aquav.quœ est de rénovât, spir. in fine.
(2) Dixi ï Nunccœpi : haec mutatio dexterœ excelsi. Ps. 79. il.
(3) Incipiaraus, fratres, servire Domino nostro, quia usque nunc parùm proficimus.
(4) S. Athanas. in Vitâ S. Anton.
(5) Quasi oliva pullulans, et cyprcssus in altitudinem se extollens. Eccli. 50.
(6) Justus semper videtur sibi iacipiens. S, Ariï. Padu. Dorn. l2.post. Trinit.
perdre iout. C'est pourquoi il ne se ralentit jamais ; il est toujours en faction , et il s'apprête toujours comme s'il commençait (1). Cela est nécessaire à tous , dit saint Grégoire, pour ne point se lasser ni se démentir (2). C'est par là que l'esprit se maintient et qu'il conserve sa vigueur. Pendant que notre esprit se raffine dans le feu de l'amour divin , il entretient toujours l'éclat de sa beauté , par la rénovation continuelle de sa ferveur. Car une âme qui fait état de commencer tous les jours par de nouveaux désirs , ne sait ce que c'est que de vieillir par une lâche tiédeur (3).