III. CONSIDÉRATION
" Qui vous distingue? Qu'avez- vous que n'ayez reçu? Soit qu'on interroge les anges, soit qu'on interroge les hommes, chacun d'entre eux, quel qu'il soit, doit répondre avec l'Apôtre : Ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi (i). L'ange doit dire: Ce n'est pas moi, parce que, comme dit saint Augustin, les cieux aussi bien que la terre ont besoin de Dieu (2). Les cieux ont été affermis par la parole du Seigneur , et toute leur force vient du souffle de sa bouche (3). Il ne faut pas penser qu'ils aient eu quelque chose d'eux-mêmes , et qu'ils n'aient reçu qu'un supplément du Seigneur. Toute leur force vient de son inspiration et de sa grâce : je dis toute , et non seulement une partie (4). C'est de tous les esprits bienheureux, dit ce même Père, qu'il faut entendre ces paroles : Dieu divisa la lumière d'avec les ténèbres, et il appela la lumière, jour; et les ténèbres, nuit (5). Car nul n'a pu faire ce discernement, sinon celui qui a pu, même avant leur chute, prévoir ceux qui tomberaient, et qui demeureraient dans les ténèbres de leur orgueil, privés de la lumière de Dieu (6).
dem voluDtale bonâ manserunt , illi ab eà deficiendo mutati sunt, malâ scilicet voluntate, hoc ipso quôd à bono defecerunt, à quo non defecissent, si utique voluissent.
(1) Non ego, sed gralia Dei mecura. 1. Cor. 15. 10.
(2) Domino et cœli indigent.
(3) Verbo Domini cœli firmati sunt , et spiritu oris ejus oranis virtus eorum. Ibid.
(4) Non habuerunt aliquid ex se, et tanquàm supplementum à Domino perceperunt. Spiritu enim oris ejus non pars , sed omnis virtus eorum. Ibid.
(5) Et divisil Deus inter lucem et tencbras : et vocavit Dem lucem, diem ; et lenebras vocavit noctem. S. August. I. 12. deC D. c. 9.
(6)Solus quippè ista disccrnere potuit, qui potuitetiam prlusquàm caderent, prœscire casuros, et luraineprivatos ventatis m tcnebrosâ superbiâ rcmansuros.
L'homme, par la même raison, doit aussi dire : Ce n'est pas moi, parce qu'il n'y a que Dieu qui distingue l'homme de la masse de perdition, qui est venue d'Adam, pour enfaire un vase d'honneur, et non pas d'ignominie (1). Que personne ne dise que la grâce lui a été donnée parles mérites de ses bonnes œuvres, ou de ses prières, ou de sa foi; et ne croie comme vrai ce que disent les hérétiques, que la grâce nous est donnée selon nos mérites ; comme si les hommes pouvaient mériter la première grâce, et par là se distinguer eux-mêmes; ce qui est trèsfaux (2). Ce ne sont point leurs mérites qui les distinguent, mais la grâce du Médiateur (3). Ce n'est pas qu'il n'y ait point de mérites, ou que les justes ne fassent aucun bien , ni les pécheurs aucun mal : autrement , comment est-ce que Dieu jugera le monde? Mais c'est que la miséricorde et la grâce de Dieu convertit l'homme , selon ces paroles du Psaume: Il est mon Dieu, sa miséricorde me préviendra (4). Pourquoi? afin que l'impie soit justifié : c'est-à-dire que d'impie il devienne juste, et qu'il commence à acquérir du mérite, que Dieu couronnera lorsqu'il jugera le monde (5).
(t) Quia de massa illius perditionis , quse facta est ex Adam, non discernit hominem , ut eum facial vas in honorem, non in contumeliam , nisi Deus. S. Aug. ep< 46. quœ est ad Valentinum.
(2) Nec quisquam dicat meritis operum suorum , vel meritis orationum suarura , vel meritis fidei suse sibi traditam Dei gratiam,nec putetur verum esse quod hœretici dicunt, gratiam Dei secundùm mérita dari : quod omninô falsissimum est. Ibid.
(3) Quod falsissimum est. Discernuntur non meritis suis, sed per gratiam MeJiatoris. S. Aug. I. de correp. et grat. c.7.
(4) Non quia nullum est meritum, vel bonum piorum, vel malum impiorum ; alioquin , quomodô judicabit Deus mundum ? Sed misericordia et gratia Dei convertit hominem , de quâ Psalmus dicit : Deus meus, misericordia ejus prseveniet me. S. Aug. epist. ad Paient, jam citât a.
(5) Ut justificetur impius : hoc est , ut ex impio fiatjustus, et incipiat habere meritum bonum , quod Deus coronabit , cruandô iudicabitur mundus. Jbidem.
Que faut-il donc dire , pour accorder le mérite de l'homme avec la grâce de Dieu? Ce n'est pas moi qui me distingue; mais c'est la grâce de Dieu avec moi (1). Je ne puis me distinguer sans la grâce ; mais la grâce ne me distingue qu'avec moi. A la vérité , elle distingue le* enfants qui meurent après leur baptême , sans attendre leurs mérites (2) ; mais il n'en est pas ainsi des adultes : elle agit de concert avec eux ; elle les prévient; mais il faut qu'ils agissent par elle et avec elle , autrement elle ne les distingue pas. Peut-on donc aussi dire qu'ils se distinguent par elle et avec elle ? Saint Augustin le dit souvent , et même il les exhorte à le faire. Brûlez du feu de la charité, afin de vous distinguer des démons. Cette ardeur vous ravira, vous enlèvera, vous élèvera dans le ciel (3). Prenez garde à vous, enfants de lumière , enfants de la paix. Prenez garde à vous, enfants de l'Église, membres de Jésus-Christ. DistingueZ'Vous : gardez-vous de croire que le bonheur que des hommes faibles ou méchants souhaitent pour eux, soit solide et véritable (4). Voyez la vanité de leurs pensées et de leurs paroles, et gardez-vous de tenir de tels discours (5). Le juste, dit-il ailleurs, se réjouira lorsqu'il verra la vengeance que Dieu tire des pécheurs (6). Car en la voyant, il voit en même temps la différence qu'il y a entre les ténèbres d'un cœur aveugle , et la lumière
(1) Non ego, sed gratia Dei mecum. 1. Cor. 15. 10.
(2) Nec illi ullis bonis praccedeniibus meritisdiscernuntur à caeteris, ut pertineant ad liberatorem Dominum. S. Auguste lia. de Prœd. SancU c.\2.
(3) Ardete igné charitatis , ut à duunouibus vos disccrnatis. Ardor isle sursùm vos rapit, sursùm tollit, in cœlum levât. S. Auç. serm. 81. de divers is.
(4) Attendue, filii lucig, filii pacis. Attendue, Bill Koclesiae T membra Christi.... Attendite, ut disccrnatis vos , atlendite, ne puletis veram felicitatcm esse, quam sibi optant homincs, aut lnArmi,aut maligni. S. Aug. in Psal. 143. circa finem.
(5, Vidcte vanitatem , et cavete ne talia loijuamini. (G) Lactabitur juslus cùm vident vindictam. Psalm. 57.
296 l'homme d'orjuson.
d'un esprit éclairé. Voyant cela, qu'il se distingue, qu'il lave ses mains dans le sang de l'homme pécheur. Qu'il profite de cette comparaison, et qu'il dise : 11 y a donc une récompense pour le juste , il y a donc un Dieu qui juge les impies (1).
Voilà comme le sage se distingue , mais c'est à Jésus- Christ qu'il en rapporte toute la gloire ; et quand on lui demande : Qui te distingue (2) ? il ne dit pas : C'est ma foi qui me distingue , et qui prévient la grâce ; c'est ma prière qui me distingue ; c'est ma justice qui me distingue (3) ; car il sait qu'on lu repartirait aussitôt : Qu'avez-vous que vous n'ayez re çu(4)? Que dit-il donc? O Seigneur, je me souviendrai de votre seule justice (5). Pourquoi, je vous prie, ajoute-t-il ce mot de seule ? ne suffirait-il pas de dire : Je me souviendrai de votre justice? De votre justice seule , dit-il absolument ; car je ne parle point de la mienne. Je n'en connais point d'autre que celle que je tiens de vous. C'est votre seule justice qui me délivre- Je n'ai rien qui soit à moi seul que le péché (6). Ce n'est donc pas par nos mérites seuls , mais par la grâce, que nous sommes délivrés* Par conséquent rendons-lui toute la gloire : reconnaissons que nous lui sommes redevables de ce que nous sommes , et de ce que nous sommes sauvés (7).
(1) Cùm viderit hoc, discernât se , et lavet manus in sanguine ipsius. Proficiat excomparatione, et dicat : Ergô est fructus justo : ergô est Deus judicans eos in terra.
(2) Quis te dissernit ?
(3) Discernit mefidesmea j discernit me oratio mea; discernit me justitia mea.
(4) Quid habes , quod non accepisti.
(5) Domine, memorabor justitiae tuse solius. In Psalm. 70. 1. in fine. Ibidem cane. 2. initio.
(6) O solius ! Quid addidiUo/tas ? rogo vos; sufficeret : Mémoraborjustitiœ tuœ. Solius, inquit, prorsùs, ubi raeam non cogito. Justitia tuasola libérât me : mea sola non sunt nisi peccata.
(7) Quod ergô liberemur, non nostrismeritis, sed gratiâillius est. Illum ergo laudemus. Illi totum quod sumus , et quod salvi umus, de ne m us.
pour le mardi de la troisième semaine après l'épiphanie.