‹ L'homme d'oraisonChapitre 121 sur 217 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

Qu'attend le Seigneur de ses créatures ? il allenci qu'on le prie, et qu'on réclame sa miséricorde; parce qu'étant infiniment bon, son plaisir est de se communiquer; mais il veut qu'on l'en prie, et même il nous donne son divin Esprit pour nous exciter à la prière : et quoique nous tardions souvent à suivre son inspiration, ou que nous y répondions très-mal, il souffre notre négligence, nos évagations, nos irrévé-

rences, et ne se rebute point de nos défauts. II supporte nos faiblesses , et nonobstant il patiente en attendant de nous une humble requête , une prière bien faite , afin de nous rendre parfaits ; et quand nous la lui offrons, il la reçoit avec plaisir , il l'exauce avec bonté ; oubliant tant d'oraisons que nous faisons avec si peu d'attention , il en écoute enfin favorablement une , que nous avons bien de la peine à trouver (1).

Il attend, en second lieu , qu'on fasse de bonnes œuvres. Qu'ai-je dû faire de plus à ma vigne , que je n'aie point fait? Est-ce que j'ai attendu qu'elle portât de bons raisins , et qu'elle n'en a fait que de mauvais (2) ? Qui a le tort de nous deux ? Vous avez oublié Dieu qui est l'auteur de votre salut , et vous ne vous êtes point souvenue de votre protecteur tout-puissant (3). Qu'en est-il arrivé ? Ce que vous avez planté n'a produit que des fruits sauvages (4); et lorsque le temps de la moisson sera venu, vous ne trouverez rien qu'un triste sujet de repentir et de désespoir (5).

En troisième lieu, il attend qu'on fasse pénitence. On peut dire qu'il se tait et ne se tait pas. 11 ne se tait pas, parce qu'il ne cesse d'avertir; il se tait, parce qu'il s'abstient de punir. Il ne se tait pas , lorsqu'il s'agit de commander ; il se lait, lorsqu'il est question de juger ; il souffre les pécheurs, qui ne font tous les jours que du mal, et qui ne craignent point Dieu, ni dans

(1) Patitur ista nostra , et exspectat tamen à nobis orationem ut perficiat nos , et quandô illi eam dederimus , accipit gratè et exaudit , nec meminil tantas quas inconditè fundimus, et accipit unam quam vix invenimus.

(2) Quid est quod debui ultra facere vinese raeae , et non feci ei? an quod exspeclayi ut faceret uvas , et fecit labruscas? Is. 5. 4.

(3) Oblita es Dei Salvatoris tui , et fortis adjutoris tui non et tecordata. Is. 17. 10.

(4) In dieplantationis labrusca. Ibid. v. 11.

(5) Ablata est messis in die hœreditati* , et dolebit graviter. Ibid. uu 11.

leur conscience, ni dans le ciel, ni dans la terre 11 n'ignore pas tout cela, il les avertit tous en général, et quand il en châtie quelques-uns , c'est un avertissement, ce n'est pas encore un arrêt de condamnation. Il se tait donc , parce qu'il ne juge pas encore ; il se cache dans le ciel , et il fait encore l'office de médiateur qui prie pour nous. Il est patient envers les pécheurs; il n'exerce pas sa colère sur eux, mais il attend leur pénitence (1). Se taira-t-il toujours ? nullement ; il fera à la fin éclater ses vengeances, et leur reprochera l'abus qu'ils ont fait de sa patience. Vous avez commis tous ces crimes, et je me suis tenu dans le silence, pour vous donner lieu de satisfaire à ma justice et de faire pénitence : vous avez cru , méchant, que je vous ressemblerais ; mais je vous accuserai et vous ferai paraître devant vos yeux tel que vous êtes (2). Si vous vouliez maintenant vous voir vousmême, et vous déplaire en vous-même, vous me plairiez et vous me seriez agréable ; mais parce que vous avez de la complaisance en vous-même, faute de vous voir et de vous connaître , vous déplairez un jour et à moi et à vous tout ensemble : à moi, quand je vous jugerai dans ma colère ; à vous , quand vous serez dans les flammes (3). Entendez ceci, vous quiou-

(1) Non silet et silet : non silet à monendo , silet à vindicando. Non silet praecepto, silet judicio. Patitur enim peccatores quotidiè mala facienlcs, Deum non curantes, non in conscientia suâ, non in cœlo, non in terra. Non eum latent hœc omnia , et universalité^ omnes admonet: et quandô aliquos flagellât in terra , admonitio est , non damnatio. Silet ergô judicio, occultusest in cœlo, adhuc interpellât pro nobis. Patiens est super peccatores , non exercens iram , sed exspectans pœuitentiara. S. Âug. in Psal. 49. longé ab initio.

(2) Haec fecisti, et tacui. Existimâsli, inique, quod ero tut similis : arguam te , et slatuara contra faciem tuam. Psal. 49. 22.

'3) Si videres le etdisplicercs tibi , placercs mihi. Quia verô te Don videns placuisti tibi, displicebis et mihi et tibi : mihi, eum judicaberis; tibi , cîim ardobis. S. Aug. ibid»

Noubt. Œuv. xr. 27

314 i/homme d'oraison

bliez Dieu (i), de peur qu'il ne vous entraîne au supplice et que personne ne puisse vous en retirer. Maintenant il est patient ; il attend les pécheurs à pénitence. Il ne veut pas vous damner, il attend que vous changiez de vie ; et par cette attente il vous crie tout haut: Convertissez- vous à moi, et je me convertirai à vous (2). Mais ne vous imaginez pas qu'il patiente toujours. Il partage le temps entre sa miséricorde et sajustice; et maintenant que sa miséricorde prend son temps, qu'il vous appelle, qu'il vous exhorte, qu'il attend votre conversion, vous tardez et vous différez encore. N'admirez-vous point sa bonté, ne rougissez-vous point de le faire attendre si longtemps?

H. CONSIDÉRATION

Quand les saints Pères nous disent que Dieu attend noire pénitence , ce n'est pas à dire qu'il attende que notre volonté fasse le premier pas pour retourner vers lui, afin que sa grâce la suive. Celui qui voudrait s'attacher à cette fausse persuasion, résisterait au Saint- Esprit , qui nous enseigne , comme dit le concile d'Orange (3) , que Dieu prépare la volonté , et qu'il opère en nous le vouloir et le faire selon son bon plaisir. Car, eu effet , Seigneur, qui trouverez-vous parmi les hommes qui soit juste , si vous le jugez sans avoir égard à votre clémence , si vous ne prévenez le pécheur par votre miséricorde ? il ne se trouvera rien qui rende le juste digne de gloire : car je crois fermement que c'est rotre bonté qui m'amène à la pénitence ; vous m'avez fait entendre le doux son de ces paroles , qui sont sorties de votre bouche : Personne ne peut venir à moi, si

(1) Intelligite haec , qui obliviscimini Deum.

(2) Non damnans, sed exspectans, ipsâ exspeclalione damans ; Convertimini ad me, et convertar ad vos. 5. Aug. in Psal. 14 f. circà med.

(3) Concil.Arausic. Can.%.

mon Père, qui m'a envoyé, ne l'attire (i). A qui Dieu rendrait-il la couronne comme juste juge, si, comme père miséricordieux, il ne lui avait auparavant donné la grâce? Comment, serait-elle une couronne de justice, si la grâce, qui justifie le pécheur, ne l'avait précédée (2). Comment rendrait-on celle-là comme une dette, si on ne conférait auparavant celle-ci commeun pardon ?

Qu'est-ce donc que Dieu attend de nous, quand il attend notre conversion, puisque c'est lui qui nous recherche le premier , et qui nous prévient par sa grâce , en nous excitant à la pénitence ? Il attend noire consentement pour nous y conduire. Car il arrive souvent qu'il sollicite notre volonté , et qu'elle lu i résiste, ou qu'elle tarde à se rendre à ses semonces amoureuses. Mais il ne se rebute pas pour nos délais et pour nos ingratitudes. Chacun de nous peut prendre pour lui, comme dit saint Augustin, cette avantageuse promesse qu'il fait en général à tout son peuple : Je ne retirerai point ma miséricorde de dessus lui (3). Voilà , Seigneur, l'unique appui de mon espérance. Car vous ne méprisez personne, vous ne rejetez personne, vous ' n'avez personne en horreur, si ce n'est peut-être quelque insensé qui vous abhorre le premier (4). Si je

(1) Quem si remotà pietate judicaveris , justum invenies? et nisi praeveneris miserando impium , non est quod glorificct pium. Credo namque, salus mea , quod audivi ; quoniam benignita^ tua ad pœnitentiam me adducit. Tui oris mihi sonuerunt nectarea verba : Nemo potest venire ad me, nisi Pater meus, qui misit me, traxeriteum. S, Aug. Médit, c. 4.

(2) Cui redderet coronam justus judex , si non donâsset graliam misericors pater ? et quomodô esset jsta corona justitiae , nisi pra> cessissel gratia quœjustificat impium ? quomodô ista débita rcdderelur , nisi priùs illa graluita donaretur? Idem , /. de g/a!, et libcro arbitr. c. 6.

(3) Misericordiam meam non dispergam ab eo. Lib. Médit, c. 2.

(4) Mullum enim spernis , nemincm abjicis , neminem jjertaorreicis, hisi qui forte aracns te exhorru** il, Ibid.

me repens de vous avoir offensé , vous me pardonnez au même instant; si je retourne vers vous, vous me recevez volontiers ; et même si je diffère, vous m'attendez avec une bonté admirable (1). Vous me rappelez lorsque je m'égare; vous m'invitez avec douceur lorsque je témoigne de la répugnance ; vous m'attendez avec patience, lorsque je demeure dans ma paresse, et quand je reviens vous m'embrassez tendrement. Vous m'instruisez dans mon ignorance , vous me consolez dans mes douleurs ; vous me relevez de mes chutes , vous réparez mes pertes après que je suis tombé; vous m'exaucez quand je vous prie ; vous faites que je vous trouve quand je vous cherche , et vous ouvrez quand je frappe à la porte de votre miséricorde. 0 Seigneur , je ne sais que dire , je ne sais que répondre à tant de grâces et de faveurs.

Page 1