I. CONSIDÉRATION
De toutes les peines dont Dieu punit le pécheur qui résiste à la grâce , en s'abandonnant au péché , la plus grande et la plus redoutable est le péché même. Les théologiens en apportent plusieurs raisons, qui méritent une sérieuse réflexion.
La première est que le péché avilit l'homme, et le rend méprisable au dernier point. Cela paraît particulièrement dans le péché d'orgueil, qui prive un esprit superbe de l'excellence qu'il désire avec une passion déréglée. Ainsi l'ange, en voulant, dit saint Fuigence, s'élever contre Dieu, tomba du plus haut degré de l'honneur; son orgueil fut son abaissement (1), et
(l)Adversùs Deum elatus, et ipsâ elatione prostratus. S* Fui" gep.t. L 1. ad Monim. c. 17.
de la plus noble de toutes les créatures, il devint la plus vile et la plus digne de mépris. Il voulut être plus grand qu'il n'était par une ambition démesurée, et par là même il déchut de sa grandeur, et cessa d'être ce qu'il était. Il ne put pas assouvir son désir; mais il en conserva la volonté, n'en pouvant obtenir l'effet. Ainsi il fut lui-même la peine de son crime , afin qu'étant toujours méchant , sa mauvaise volonté fût son supplice éternel, comme l'aveuglement l'est à l'aveugle, et que le désir passionné de pécher fût le tourment inévitable du pécheur (1).
La seconde raison est que le péché souille l'âme de la plus honteuse tache qui puisse être ; par conséquent c'est la plus grande peine qu'on se puisse imaginer. Aussi le Fils de Dieu en fait le sujet de ses plus terribles menaces. Que celui qui est souillé , se souille encore (2). Comme, au contraire , le Prophète-Roi fait de la pureté de son âme, le plus grand de ses désirs: Lavez-moi de plus en plus de mon iniquité (3). Et le Sauveur du monde , au même lieu , en fait une de ses plus grandes promesses : Que celui qui est juste, se justifie encore ; et que celui qui est sainte se sanctifie encore (4). Sur quoi saint Isidore dit qu'on commet le péché, qui est la peine du péché, lorsque le pécheur étant délaissé de Dieu, en punition de quelque crime que ce soit, tombe en un autre plus grand, qui le souille encore d'une plus horrible tache, ce qui est épouvantable (5).
(1) Sic ipse sibi factus cstpœna, ut supplicium semper esset malo voluntas mala, tanquàm cseco caecitas sua, et concuplscentia peccandi tormentum fieret peccatori.
2 Qui in sordibus e>t , sordescat adhuc.
/Unpliitt lava me ab iniquitale meâ. Ps. 50. 2. (4) Qui j n .-. 1 1 1 s est, justificetur adhuc ; et sanclus , sanctificclur adhuc. Apoc. 22.
(5; Pœna peccati peccatum admitlitur, quandô pro merito cujusque peccati , Deo desc rente , in aliud peccatum de'.crius ilur,
La troisième est que le péché est la plus grande faiblesse d'esprit, la plus grande illusion, la plus grande imprudence, la plus grande faute de jugement qu'on puisse commettre , par conséquent la plus grande peine ; car si vous étiez ami de la vérité , di| saint Augustin, vous diriez, en criant et gémissant, que ce n'est pas une peine telle quelle, mais une grand» peine. En effet, cet aveuglement fut le grand malheut de l'incrédulité des Juifs , qui fut suivi du déicide, qui est le plus grand de tous les crimes (1)
La quatrième est que le péché est la plus misérable de toutes les servitudes, par conséquent la plus grande peine. Car, comme nous n'avons rien de plus cher que notre liberté, rien n'est plus odieux que l'esclavage. Or , quel esclavage plus odieux que d'être esclave du diable et du péché? et néanmoins c'est la peine de celui qui pèche. Quand on dit qu'un homme est livré comme un esclave à ses passions , ce qui le rend coupable et digne de ce supplice , c'est qu'il y succombe et qu'il y consent. Elles le surmontent, elles le prennent, elles l'entraînent, elles le possèdent. Car quiconque est vaincu , devient esclave de son vainqueur (2).
La cinquième raison est que rien n'est plus contraire à la nature raisonnable que le péché, qui la prive du plus grand de tous les biens de cette vie , à savoir de la vertu et de la sainteté. Craignez le Seigneur, dit David, embrassez la sainteté de la loi, de peur qu'il ne s'irrite contre vous , et que vous ne périssiez en
de quo ampliîis, qui admiserit , sordidctur. S. Isidor. I. 2. Sent. c. 9. circà médium.
(1) Quam,si lucis internœ amator esses, non solùm aliquam, sed valdè magnam pœnamesse clamares. Ista caecitas fuit Judeeigrande incredulitatismalum.
(2) Cùm dicitur homo tradi desideriissuis, indèfitreus; quia deserlus à Deo, cedit eis atque consentit, vincitur, capitur, Irahitur, possidetur. A quoenimquis devictus est, huic et servus addictus est. S.Aug. i. 5. contra Julian. c. 2.
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vous écartant des voies de la justice (l).Oh! que cette peine est grande ! elle fait trembler ceux qui ont quelque peu goûté de la douceur de la justice. Car celui qui se perd, et s'écarte du droit chemin de la vertu, ira misérablement errant et s'égarant toujours de plus en plus dans les voies del'iniquité (2). Faites-leur amasser iniquité sur iniquité, péché sur péché: non en les frappant, mais en ne guérissant pas leurs plaies (3) . non en les poussant dans le précipice, mais en permettant qu'ils y tombent, et qu'ils n'entrent jamais dans votre justice.
Voilà le plus grand de tous les supplices dont Dieu menace les pécheurs, sans parler des peines intolérables d'esprit et de corps qu'ils sont obligés de souffrir sous la tyrannie des passions qui les dominent, pour vérifier ce que dit le Sage, que la peine du péché pourmit toujours les pécheurs (4).
La dernière raison est que le péché nous fait perdre Dieu, et nous prive de la béatitude, qui est le but de tous nos désirs, que le pécheur se propose même en péchant, et qu'il perd néanmoins, parce qu'il pèche. Car il ne pèche que pour être heureux, ou de peur d'être misérable, et toutefois plus il pèche, comme dit saint Augustin, plus il est malheureux (5). C'est donc la plus grande peine des pécheurs que le péché même, puisque c'est la plus grande de leurs
(1) Apprehendite disciplinant , ncquandô irascatur Dominus , et pereatisde viàjustà. S. Aug. in Ps. 2.
(2) Haec magna pœna est, quae formidatur ab iis qui a'.iquid dulcedinis juslitiae perceperunt. Qui enim périt de via justitiSB, cum magnâ miserià per vias iaiquitatis errabit.
(3) Appone iniquitatem super iniquitatem eorum, et non intrenlin justiliam tuam,non vulncrando, scd nonsanamlo. r salin. 68. S. Augast. ibi.
(4) Peccantiura pœna perambulat sempcr injuslorura praevaricalionem. Sap. 14. in fine.
(5) Ergo ne miser sit, malus est; et ideo miserior est , quia malus est. S. Aug, in Ps. 32.
misères. La première et la plus grande peine de ceux qui pèchent, est d'avoir péché (1). C'est la première; car elle est suivie de plusieurs autres. C'est la plus grande; car à quelque excès de rigueur que montent les autres, elles n'ont rien qui lui soit comparable (2). Le grand supplice du péché, c'est lui-même (3).