‹ L'homme d'oraisonChapitre 138 sur 217 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

Dieu fait tant d'état de nos services , et de l'obéissance que notre libre arbitre rend à sa grâce , qu'il a mis notre prédestination en son pouvoir : toujours néanmoins avec l'assistance de sa bonté. Nous croyons, selon la foi catholique, que tous ceux qui sont baptisés, ay&nt reçu la grâce par le baptême, peuvent et doivent, avec l'assistance et la coopération de Jésus-Christ, accomplir tout ce qui regarde le salut (1). L'Écriture sainte nous le déclare ouvertement : Dieu a mis près de vous Veau

(1) Hoc secundùm fidcm catholicam credimus , quôd accepta pcr baplismumgraliâ, omnes baptizati Christo auxilianlc , <|ii» adsalutem périment, possint et debeanl, si ûdelitcr laborare rolucrint, adimplcrc. Concil. Àrausic. ccn. 25.

et le feu. Portez la main auquel des deux il vous plaira: vous le pouvez. L'homme a devant soi la vie et la mort, le bien et le mal, on lui accordera lequel il aimera le mieux (1). Dieu, dit saint Chrysostome, ne nous impose point de nécessité ; mais en présentant des remèdes convenables, il laisse tout à la disposition du malade (2). Après que Dieu nous a présenté sa grâce, il laisse tout en notre puissance (3). Les Pères n'en parlent point autrement. Notre salut et notre perte sont en notre puissance et en noire libre arbitre , selon ce qui est écrit : Dieu a créé l'homme droit dès le commencement, et l'a laissé à sa conduite (4).

De vrai, les deux principaux ressorts de la prédestination, que Dieu emploie pour procurer notre salut, sont: la première et la dernière grâce, la grâce de vocation et la grâce de la persévérance finale. Or„ quoiqu'il ne dépende pas de moi que Dieu me les donne, il dépend de moi de les accepter et d'y consentir. C'est pourquoi le Fils de Dieu nous exhorte si souvent à la persévérance : Soyez fidèle jusqu'à la mort, et je vous donnerai la couronne de vie (5). Demeurez en moi, et moi en vous (6). Demeurez dans mon amour (7). Vous

(1) Apposuit tibi aquam et ignem : ad quod volueris, porrige manum tuam. Ante hominem vita el mors, bonum et malum? quod placuerit ei, dabitur illi. Eccli. 15.

(2) Necessitatem non iraponit, sed congruis remediis appositistotum in œgrotantis sententià situm esse permiltit. S. Clirysost. hom. 19. in Gènes, initio.

(3) Totum in nostrà potestate post gratia» Dei est relictum. Idem , hom. 22. in Gènes.

(4) Est in nostrà potestate et libero arbitrio salus nostr^ et interitus , utscriptum est : Deus ab initio fecit hominem rectum y et reliquit eutn in manu consilii sui. Anaslas. Nicœn. queest. 16. in script.

(5} Esto fidelis usque ad mortera, et dabo tibi coronam vitse. Apoc. 2. 10.

(6) Manete in me, et ego in vobis. Joan. 15. 4.

(7) Manete in dilectione mcà. Joan. 15. 9.

le pouvez, dit saint Chrysostome , autrement je ne vous le dirais pas. Mais comment le pourrons-nous? en gardant mes commandements, comme j'ai gardé le» commandemens de mon Père (1). En veillant et en priant (2). Priez > car vous ne pouvez pas mériter la persévérance , mais vous la pouvez obtenir par vos prières. Veill:z , car vous pouvez tomber au bout de la carrière par votre faute. Si vous demeurez ferme par votre foi, gardez -vous de vous élever ; mais soyez toujours dans la crainte. Car si Dieu n'a point épargné les branches naturelles, vous devez craindre qu'il ne vous épargne pas aussi. Considérez donc la bonté et la sévérité de Dieu: sa sévérité envers ceux qui sont tombés, et sa bonté envers vous, si toutefois vous demeurez ferme dans sa bonté : autrement vous serez aussi retranché. Que si eux-mêmes ne demeurent pas dans leur incrédulité, ils seront de nouveau entés sur leurs tiges; puisque Dieu est 1out-puissant pour les y enter encore (3). C'est donc avec beaucoup de raison que saint Prosper dit que ces paroles devraient toujours retentir à nos oreilles : Veillez et priez, de peur d'entrer dans la tentation (4). Car, comme il dit, Dieu donne de telle manière la volonté de lui obéir, qu'il n'ôte point môme à ceux qui persévéreront, ce penchant au changement, par lequel

(1) Hoc in vestrà potcstate est. Quomodô autemerit? si praecepta mea servaverilis, sicut et ego Patris mei pr<ecepta ser- *avi. S. Chrysost. horn. 75. Joan. Is. propè initiutn.

(2) Vigilate et orate. Matth. 26. 41.

(3) Tu autem fide stas : noli altum sapere, sed lime. Si enim Deus naturalibus ramis non pepeicit, ne forte nec tibi parcat. Vide ergô bonitalem et severitatem Dei : in eos qui ceciderunt, seveiïtatera Dei ; in te autem bonitatem , si permanseris in bonitaie : alioquin et lu excideris. Sed et illi si non permanserint in incredulitale, inscrentur : potens est enim Dcus inserere illos. Bom. 11.20. 23.

(4; Nunquam débet in auribus fidelium vox illa Domim non ionare quA Apostolis dicitur : Vigilate et orale , ne inlrelis in tenlalionem. S. Prosper. lib. 2. de vocat. Ge/it. c. 28-

ils peuvent ne le vouloir pas : si bien que ceux que Dieu aide à demeurer dans la foi, ne laissent pas toujours d'avoir le pouvoir de sortir, c'est-à-dire de ne pas persévérer (1). Mais s'il est en leur liberté de se retirer, c'est afin qu'ils soient récompensés de ne l'avoir pas fait , et que ce qui ne se peut faire que par la coopération de l'esprit de Dieu , soit imputé aux mérites de ceux qui pouvaient par le mouvement de leur volonté ne le pas faire (2).

n. CONSIDÉRATION.

Quoique d'une part notre prédestination dépende véritablement de nous et de notre libre arbitre, elle dépend néanmoins incomparablement plus de Dieu. Car premièrement il y a plusieurs ressorts de notre prédestination qui n'ont point d'autre cause que sa seule bonté , comme de nous élever à un état surnaturel, de nous donner la première grâce prévenante, sans laquelle rien de ce qui regarde notre salut ne se peut exécuter, de disposer du temps de notre mort, et de nous prendre en état de grâce , plutôt que lorsque nous sommes dans le péché. Et c'est par cette raison que saint Fulgence a pu dire que la seule volonté de Dieu est la cause du salut humain (3). Car, comme dit saint Augustin, qui peut croire, s'il n'est touché par quelque vocation , c'est-à-dire , par quelque déclaration des choses qu'il doit croire? et qui est l'homme qui ait en sa puissance le choix des vues et des lumières qui le peuvent exciter efficacement à faire un acte de foi? qui est l'homme qui soit le maître de sa pre-

(1) Ad obediendum sibi ipsum vellesic donat, ut etiam à perseveraturis, illam mulabilitatem, quae potestnolle, Bon auferat* S. Prosp. I. 2. de vocat. Cent. c.28.

(2) Ideô Iiberum e>t discedere, ut non discessisse sit praemium: et quod non potest nisi coopérante spiritu Dei fieri, eorum meritis deputetur, quorum id potuit voluntate non fieri. S. Prosper. i. 2. de vocat. Gent. c. 12.

(3*Sola Dei voluntas human» salvationis est causa.

mière pensée, et qui en dispose si absolument que, quand il veut, il se présente à son esprit quelque objet qui lui puisse plaire, ou qui lui plaise en eCet, lorsqu'il se présente (1)? 11 faut donc avouer que lorsqu'il arrive que les choses qui nous portent et nous élèvent à Dieu nous plaisent , elles nous sont inspirées de lui, et que c'est un don de la grâce, et non pas un fruit de notre industrie , ni un effet qui provienne de nos mérites (2).

D'ailleurs nos bonnes œuvres, et nos mérites mômes , d'où dépend notre prédestination , sont plus , sans comparaison, à Dieu qu'à nous; car il en est la principale cause , et nous ne sommes que de faibles instruments qu'il fait agir. Nous y contribuons si peu par le consentement de notre libre arbitre, qu'on peut dire que ce n'est presque rien , non plus que ce que ferait un enfant qui joindrait ses faibles efforts avec ceux d'un géant, pour porter un fardeau d'une pesanteur excessive. Faites réflexion sur les choses que Dieu demande de nous , pour assurer notre prédestination , vous verrez aussitôt qu'il a la prévention partout, que notre libre arbitre ne peut rien sans la grâce, et, par suite, qu'il couronne ses dons, comme dit saint Augustin , quand il adjuge la couronne à nos mérites.

Pour être prédestiné à la gloire, il faut être du nombre des enfants de Dieu, et pour en pouvoir être, il faut avoir la foi (3). Or la foi est un don de Dieu, comme dit PApôtre; il faut, avant que de croire, que Dieu nous en donne le pouvoir; le libre arbitre ne l'a pas de lui-même. Le Fils de Dieu donne donc le pouvoir

(1) Quis habet potestatem , ut vel occurrat , quod deleclar» possit; vel delectet, cùm occurrerit. S, Aug. I. 1. ad Simpl, çuœst. 2.

(2) Cùm ergô nos ea délectant, quibus proficimus in Deum, inspiratur hoc et praebetur gralia Dei, non nulu noslro , et industrie, aut operum merilis comparatur.

(3; Dcdit eis potestatem fi 1 i os Dei ficri bis qui credunt in nomme ejus. Is. 1.

d'être faits enfants de Dieu à ceux qui croient en lui, lorsqu'il leur donne le pouvoir même de croire en lui ; pouvoir que le libre arbitre ne peut avoir, si Dieu ne le lui donne (1). Pour être prédestiné à la gloire, il faut quitter îe péché et se convertir à Dieu. Car rien n'entrera dans le royaume des cieux,s'il n'est sans tache et sansreproche. Or la conversion est une œuvre de Dieu, et non pas de l'homme, si Dieu ne lui en donne la force. La voix du Seigneur est puissante et magnifique. 11 a fait toutes choses de sa seule parole. Il a dit : Enfants des hommes, convertissez-vous; ils ont été convertis. Ainsi la conversion est absolument l'ouvrage d'une force divine, et non pas humaine (2).

Enfin, pour être prédestiné, il faut être fidèle jusqu'à la mort. Qui a pu être ordonné et destiné à la vie éternelle que par le don de la persévérance (3)? Or on ne peut nier que cette heureuse et louable persévérance, cet excellent don, ne vienne de Dieu. Car si no is le pouvions avoir sans lui, en vain, dit saint Augustin, nous le lui demanderions, en vain notre Seigneur aurait prié pour saint Pierre , afin que sa foi *iït inébranlable. Car enfin quVt-il demandé pour lui, sinon la persévérance jusqu'à la fin? qu'il ne faudrait pas demander à Dieu, si l'homme l'avait de lui-même, et si elle ne dépendait que de lui. Il est donc évident que notre prédestination est beaucoup plus dans la puissance de Dieu que dans la nôtre , puisque la nôtre

(1) Datur ergô potestas, ut filii Dei fiant qui credunt in eum, cùm hocipsum datur ut credantin eum : quœ potestas nisi delur à Deo, nulla esse potest exlibero arbitrio. S, Aug.l. 1. contr. duas epist. Pelag. c. 3.

(2)VoxDomini invirtute, vox Domini in magnificentiâ. Ipse dixit,etfactasunt. Dixit:Convertimini,Filiihominum,etconversi sunt. Ità plané conversio animarura opus divinœ vocis est, non humanse. S.Bern. serm.de corners, adcîericos, c. 1. inmedio circiler.

(3) Quisin œternam vitam potuit ordinari, nisi pcrseverantia dono. S. Aug. lib. de corrept. et grat. c. 6. in fine.

Tient de lui. Il sauve donc ceux qu'il veut, comme il vivifie ceux qu'il veut, car il n'a rien voulu qu'il n'ait fait, puisque, selon le témoignage de l'Écriture, il a fait tout ce qu'il a voulu (1). C'est pourquoi saint Jérôme nous donne cet important avertissement, que nous devons prier tous les jours, afin de recevoir une chose qui soit en notre pouvoir après l'avoir une fois reçue (2). Ce n'est pas seulement pour nous que nous devons demander à Dieu qu'il nous mette au nombre de ses élus , mais encore pour nos frères. Car peut-être que Dieu les a prédestinés de telle sorte , qu'il a bien voulu les accorder à nos prières, et leur donner la même grâce de vouloir être élus et de le devenir (3). Prions donc les uns pour les autres , et humilions-nous devant Dieu, en lui disant : Que votre volonté soit faite. Il sera en son pouvoir de changer le jugement de notre damnation qui nous est dû , et de nous donner la grâce de la prédestination , qui ne nous est pas due (4). Les réprouvés, dit saint Prosper, n'ont pas été pré-

(1) Quid eninaei rogavit nisi perseverantiam usque in finem ? quce profectô si ab homine homini esset , à Deo poscenda non esset. Negare non possumus etiam perseverantiam in bono proficientem usque in finem magnum esse Dei munus , nec esse nisi abillo... Namsi dixerimus istam perseverantiam tàm laudabilem tàmque felicem sic esse homini ut ei non sit ex Deo , illud primi» tus evacuatur, quod ait Dominus Petro : Rogavi pro te , ne deficiat fides tua. Sic ergo quos vultsalvat, quemadmodùm quos vult viviticat : nihil namque voluit et non fecit, qt u , Scripturà leste t omnia quœcumque voluit, fecit. S. Aug, i, de corrept. et grat. c. 6. sub fine. Vide et c. 12.

(2) Nos debere orare quotidiè, ut accipiamus quod semel acceplum sjt in noslrâ poteslate.S. Hieronym.ep.adCtesiphont.col. 4.

(3 Fortassis enimsic pracdestinati sunt , ut noslris orationibus conccdanlur , et accipiant eamdem gratiam , quà velint esse et eflicianlur electi. S. Aug.de dons Persev. c. 22.

(4; Pro invicem oremus, in conspeclu Dei nos humiliemus dl« centes: Fiat voluulas tua.Ipsius erit potestalis judicium in nobit debitum mutare damnalionis , et gratiam pr»deslinationil iude bilani prœrogare. Auct. hypognost. lib. G. sub finem,

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destinés, parce que ieur chute future a été prévue de toute éternité; mais ils eussent été prédestinés, si Dieu eût prévu leur futur retour , et ensuite leur persévérance dans la sainteté et dans la vertu (1). Disons-lui donc avec David : Seigneur , vous avez mis mon salut dans mes mains (2) , en me donnant le pouvoir de me sauver par votre grâce ; mais il est bien plus sûrement entre les vôtres, car mon bonheur dépend de Yous : Sauvez-moi 9 mon Dieu , pour la gloire de votre nom (3). Joignons-nous au Prêtre, qui dit tous les jours à l'autel , au nom de tous les fidèles: 0 Seigneur, nous vous prions de recevoir favorablement cette offrande de notre servitude et de toute votre famille, de nous faire jouir de votre paix pendant nos jours, de nous préserver de la damnation éternelle , et de nous faire mettre au nombre de vos élus , par Jésus-Christ notre Seigneur.

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