‹ L'homme d'oraisonChapitre 144 sur 217 · III. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

III. CONSIDÉRATION

Ce sont là, dit saint Augustin , ces grands ouvrages de Dieu qu'il a réglés selon toutes ses volontés , et si sagement réglés , que la nature angélique et humaine ayant péché , c'est-à-dire , ayant fait non ce que lui voulait, mais ce qu'elle-même voulait; néanmoins par cette volonté de la créature qui avait fait ce que le créateur ne voulait pas, il a accompli ce qu'il voulait, en usant bien des méchants, comme il est souverainement bon , et pour la damnation de ceux qu'il a justement prédestinés à la peine , et pour le salut de ceux qu'il a par bonté prédestinés à la grâce (1). D'où

(1) Hœc sunt magna opéra Domini exquisita in omnes volun. tates ejus , et tàm sapienter exquisita, ut cùm angelica et humana creatura peccâsset, id est non quod ille , sed quod votait ipsa fecisset, etiam per eamdem creaturge voluntatem , quâ factum est quod creator noluit, impleret ipse quod voluit, benè utens et malis tanquàm summè bonus, ad eorum damnalionem quos juste praedeslinavit ad pœnam, et ad eorum salutem quos bénigne prœdestinavit ad gratiam. S* Aug. in Enchir. ad Laurent, c. 100. IniU

il suit, en premier lieu , que Dieu ne permet jamais le' péché que pour en tirer du bien. Car c'est ainsi que les grands ouvrages du Seigneur sont réglés selon toutes ses volontés, en ce que par une disposition merveilleuse et ineffable , ce qui se fait contre sa volonté ne se fait point sans sa volonté , parce qu'il ne se ferait point s'il ne le permettait : et d'ailleurs il ne le permettrait pas s'il ne voulait. Or jamais il ne permettrait qu'on abusât du bien pour faire le mal, si comme il est tout-puissant il ne pouvait tirer le bien du mal (1).

Il s'ensuit en second lieu , dans la doctrine de ce saint défenseur de la grâce , que Dieu ne prédestine personne à la peine du dam que par justice , soit à cause du seul péché originel, comme les enfants qui meurent sans le baptême ; soit à cause du seul péché actuel et personnel , comme les fidèles qui ont reçu la grâce du baptême ; soit à cause de tous deux ensemble, comme les adultes infidèles , mais toujours avec justice à l'égard des uns et des autres (2). De là vient que personne ne se peut plaindre, « parce que s'il est ca- » pable de pénétrer dans les jugements de Dieu , il » voit que tout le genre humain a été perdu dans sa » racine, c'est-à-dire en Adam , qui a quitté Dieu et » quia été condamné par un si juste jugement , que » personne ne peut blâmer la justice de Dieu, quand » même il n'en voudrait délivrer aucun; et que s'il » en délivre quelques-uns en laissant les autres dans » cette masse de perdition, c'est afin de montrer ce

(1) Proplereà namque magna opéra Domini , exquisita in omnes voluntate» ojus, ut rairo et ineflabili modo non ftat prselcr f\i us \.)luntatem, quod eliam contra ejus fit voluntatcm , quia non fleretsi non sineret, Dec utiquè nolens sinit , sed volons. Ncc sinent boBO flerl tn.il*-, nis i omnipotens etiam de malo faccrc p<>>- «et l)cnè. .S'. Auç. in Enchir. ad Laurent, c. 100.//I put .

(2) Cfnè ntcriN et umIis , t.inqnàm lummè DOOUl , ad <',>runi damnaiionem, quoi pradestinavit ad peso ira , el ad eoruin salutem ,quoa juste prae lestlnavH ad v.taiu- lbtdem%c. 09. tn prie.

» que méritait toute la masse , et à quel point la justice | » divine pouvait réduire les élus, si sa miséricorde » qui ne leur était point due , ne fût venue au secours » par les mérites de Jésus-Christ , afin de fermer la d bouche à tous ceux qui présument d'eux-mêmes , » et afin que quiconque se glorifie, ne se glorifie qu'en » Dieu. »

D'où il suit , pour troisième maxime , que la vie éternelle, qui est sans aucun doute la récompense des bonnes œuvres, est aussi une grâce de Dieu, selonle témoignage de l'Apôtre : La mort est lasolde et le paiement du péché; mais îavie éternelle est une grâce et un don deDieu en Jésus- Christ notre Seigneur (1). Il appelle la mort un paiement , parce qu'elle est due au pécheur par justice ; mais il dit que la vie éternelle, qui est certaimentune récompense des bonnes œuvres (2), est néanmoins aussi une grâce , pour nous apprendre que les mérites mêmes de l'homme sont des dons de Dieu ; et que lorsqu'on leur rend la vie éternelle, on leur rend grâce pour grâce (3). L'homme, poursuit saint Augustin, avait été créé droit, en sorte qu'il pouvait persévérer dans la justice, s'il eût voulu, non toutefois sans le secours divin : il pouvait aussi se pervertir lui seul par son franc arbitre. Mais quelque choix qu'il fît soit du bien ou du mal, il ne pouvait empêcher que la volonté divine ne s'exécutât, ou par lui-même, ou de luimême : par lui, en obéissant ; de lui, en portant la peine de sa désobéissance. Dieu, qui est la bonté même , eût » bien voulu le conserver dans cet heureux état , et le » conduire encore à un autre plus parfait avec toute » sa postérité , sans l'assujettir à la mort , s'il eût prévu » qu'il devait avoir toujours la volonté de persévérer

(t) .Stipendia peccati, mors. Gratia autem Dei , vita œterna , ia Christo Jesu Domino nostro. Rom. 6. 25.

(2) Qu2S certè merces est bonorum operum.

(3) Intelligendum est igitur etiam ipsa hominis bona mérita tsse Dei munera quibus cùm vita selerna redditur , quid nisi gialia pro gratiâ redditur? S. Aug. Enchirid. c. 106.

» sans péché dans son innocence : mais parce qu'il pré- » voyait qu'il ferait un mauvais usage de son libre ar- » bitre, il prit la résolution de faire du bien d'un pé- » cheur qui faisait du mal , afin que la bonne volonté » du Tout-Puissant ne fût point frustrée par la mauvaise » volonté de l'homme , mais que nonobstant elle fut » accomplie ! » Ayant donc mieux aimé faire sa volonté que celle de Dieu, Dieu fit sa volonté, de lui, c'est-à-dire qu'il disposa de lui selon sa volonté , faisant des vases d'honneur quelques-uns de ses enfants, qui viennent tous d'une même masse de perdition, et des autres des vases destinés à des usages honteux ; les vases d'honneur par miséricorde, les autres par justice, afin que personne ne se glorifie en l'homme, ni par conséquent en soi-même. Car Jésus-Christ même, qui est le seul médiateur entre Dieu et les hommes, ne nous délivrerait pas s'il n'était Dieu (1). Lorsqu'Adam fut créé dans la justice , il n'avait pas besoin de médiateur passible pour la conserver (2). Car il fallait que l'homme fût premièrement créé avec le pouvoir de vouloir le bien et le mal , non sans récompense pour le bien , ni sans punition pour le mal : et puis il eût été élevé à un état, où il n'eût plus eu le pouvoir de faire le mal sans préjudice du franc-arbitre, qui eût été alors beaucoup plus parfait, comme c'est une moindre immortalité de pouvoir mourir et ne pas mourir, que de ne pouvoir absolument mourir. C'est cette immortalité parfaite, que l'homme a perdue par son libre arbitre, et qu'il recevra maintenant par grâce, au lieu qu'il l'eût reçue par mérites, s'il n'eût point péché , bien qu'alors

0; Ex eâdem massa perdition is quae de illius stirpe profluxit, faciens aliud vas inhonorem, aliud in contumeliam : in honorem per misericordtam , in contumeliam par judicium, m nemo gloiïetur in ho mine , ac per hoc oec lu w. Nan neqire peripsita Hberaremur unum medialorera Dëi et hominnm Cbristmn Jcsum nisi essot et Deos.

(2) Cùm factui est Adam homo scilicet recti^ , me<JiatOf« opui non erat.

Nouet. Œuv. XK o 3

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même il n'était pas possible qu'il y eût aucun mérite sans la grâce de Dieu. Car encore que le péché vienne du libre arbitre seul , il ne suffirait pas lui seul pour conserver la justice, s'il n'était assisté du secours divin par la participation d'un bien immuable ; parce que, comme il est au pouvoir de l'homme de s'ôter la vie du corps quand il veut , par exemple, en ne prenant point de nourriture , mais il n'est pas en son pouvoir de la conserver sans le secours des aliments et des autres choses nécessaires pour sa défense , de même l'homme dans le paradis terrestre pouvait par sa seule volonté s'ôter la vie de l'âme en abandonnant la justice : mais pour la maintenir , le vouloir eût été peu de chose , si celui qui l'avait créé ne l'eût aidé. Or, depuis sa chute il a encore eu besoin d'une plus grande miséricorde de Dieu , parce qu'auparavant sa volonté était droite sans aucune rébellion de la partie inférieure , et sans difficulté pour faire le bien: mais maintenant il faut délivrer de la servitude le libre arbitre , qui s'est rendu esclave du péché et de la mort, et qui q§ peut pas se délivrer par lui-même, mais par la seule, grâce de Dieu , qui consiste en la foi de Jésus-Christ ? en sorte que le Seigneur, comme il est écrit, prépare la volonté , par laquelle on reçoit les autres dons de Dieu , au moyen desquels on parvient enfin au don éternel de la béatitude (1). Voilà l'ordre que Dieu tient dans la prédestination à la grâce et à la gloire : à la grâce, avant tous nos mérites ; à la gloire, en vue de nos mérites : à la grâce, en vue des mérites de Jésus- Christ , qui seul en a ouvert la source ; à la gloire, en vue de nos mérites unis à ceux de Jésus-Christ , qui est la cause principale de tout le bien qui se fait par

(1) Sed post illarn ruinam major est misericordia Dei; quandô et ipsum liberum arbitrium liberandum est à servitute, cui dominatur cum morte peccatum. Nec omninô per ipsum, sed per solam Dei gratiam quse in fide Christi positaest, libéra tur, ut voluntasipsa, sicut scriptum est, à Domino prœparetur, quà caetera Dei munera capiantur , per'quœ veniatur ad munus aeternum.

les hommes qui suivent l'attrait de sa grâce. Car, il a la prévention , et nous îa correspondance : il veut sincèrement que tous les hommes soient sauvés d'une volonté antécédente et conditionnée , c'est-à-dire , pourvu quils n'y mettent point d'empêchement de leur part; mais il ne veut pas les sauver sans eux d'une volonté absolue : le désir qu'il a de leur faire mériter le ciel, fait qu'il leur donne à tous les moyens de coopérer à leur salut, et ne réprouve personne sinon parce qu'il prévoit ceux qui mourront dans leurs péchés personnels et actuels , ou dans le seul péché originel , comme il permet arriver aux enfants morts-nés, soit par la faute de leurs parents , soit par le cours de la nature , dont il ne veut pas toujours dispenser par des miracles; mais pour les adultes qui peuvent user de leur franc-arbitre , nul d'entre eux ne peut se plaindre que la grâce du rédempteur lui manque : il l'a méritée pour tous, parce que nul ne la peut mériter, afin que tous pussent mériter la gloire qu'il voulait leur donner en vue de leurs mérites. D'où vient, comme nous avons déjà dit , que la vie éternelle, qui est, sans doute, la récompense des bonnes œuvres, est aussi un don gratuit ; parce que nos bonnes œuvres sont des fruits de la grâce, qui prévient notre libre arbitreront la faiblesse est telle, qu'il ne peut rien faire sans elle (1).

(1) Undèet ipsam vitam aelernam, quœ certè raerces est operum honorum , gratiam Dei appellat Apostolus, ut intelligatur etiam ipsa hominis bona mérita, esse Dei munera , quibus cùm vita aetema redditur, quld nisi gralia pro gratià redditur ? Hactenu* A, Aug.in Enchividio ,ioco citato-

pour le vendredi de la quatrième semaine apres l'èpiphanie.

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