VI. ATTRAIT D'AMOUR
Jésus souverainement aimable, parce qu'il est la cause universelle de la prédestination de tous les saints.
Maximes fondamentales de la prédestination des saints fondée sur les mérites de Jésus-Christ , selon la doctrine de saint Augustin.
Nec oculus vidit , nec auris audivit , nec in cor hominis ascendît , quœ prœparavit Deus diligentibus se.
L'œil n'a point vu , ni l'oreille n'a point entendu , ni le cœur de l'homme n'a point conçu ce que Dieu a préparé , c'est-à-dire T prédestiné à ceux qui l'aiment. 1. Cor. 2.9.
La prédestination à la première grâce ne tombe point sous nos mérites, nous en sommes uniquement redevables à la bonté de Dieu et aux mérites de Jésus-Christ. La grâce précède tout mérite, parce que Jésus-Christ Est mort pour les impies (1). 11 n'est point venu appeler les justes, il n'en eût point trouvé : il n'est venu que pour les pécheurs, qui étaient indignes de la grâce, et qui la pouvaient refuser, mais qui ne la pouvaient mériter. C'est pourquoi saint Paul voulant abaisser la présomption des Juifs, qui croyaient que
(I) Anteomne meritum est gratiaj etenim Christus pro impiis mortuusest. s. Aug. quœst, 2, IWA.ad Simplicianum.
la grâce évangélique était due à leurs mérites * à cause qu'ils observaient la loi de Moïse , et qui voulaient assujettir les Gentils à leurs cérémon es légales et à leurs sacrements avant que de les admettre à leur communion et à la grâce de l'Évangile , leur fait voir leur erreur, et leur montre que la grâce n'est point due à leurs œuvres; que la vocation est un don gratuit; et que si la grâce était une dette, elle ne serait plus une grâce. Et il déclare cette vérité en plusieurs endroits, préférant la grâce de la foi aux œuvres, non pour détruire es œuvres; mais pour montrer que les bonnes œuvres méritoires du ciel ) ne précèdent point la grâce , mais qu'elles la suivent; afin que personne ne pense qu'il a reçu la grâce, parce qu'il a fait de bonnes œuvres, mais plutôt qu'il n'en peut faire qu'après avoir reçu la ■grâce par le moyen de la foi (1). Les pélagiens étaient dans une erreur semblable, soutenant que Ton pouvait croire et mériter la première grâce par les forces du ibre arbitre : et cette erreur est le vrai sujet de leur dispute avec saint Augustin, qui n'emploie contre eux es lumières de son esprit et la solidité de ses raisonnements, que pour établir cette grande maxime de la foi, que la prédestination à la grâce devance tous nos mérites, et que c'est un fruit des seuls mérites de Jésus-Christ, qui est mort pour les pécheurs (2).
Dieu pouvait refuser à tous les hommes la prédestination à la première grâce, et les laisser dans la masse
(1) Et raultis locis hoc testatur , fidoi gratiam prseponens opeibus non ut opéra exslingual, sedut ostendat non esse opéra prao edentia gratiam , sed consequenlia : ut scilicet non se quis arbi» relur ideô percepissc gratiam quia benè operalus est,sedl)enè
operari non posse , nisi per fidem perceperit gratiam. S. Aug. guœst. 2,lib. ad Simplic.
(2) Cratia ante omne mtritura : etenim Chrislus pro impiil morluus est.
de perdition sans leur faire injustice; mais en considération des mérites de son Fils , il a bien voulu relâcher dp ses droits et préparer pour tous des moyens suffisants et nécessaires pour parvenir à la justification. Si les adultes les refusent, c'est leur faute : car ils peuvent les acceptter , et le pouvant , ils le doivent indubitablement. S'il permet ce refus, il n'est pas obligé de l'empêcher ni de leur choisir d'autres grâces , qui aient leur effet avec leur libre consentement. S'il en prépare à quelques-uns plutôt qu'aux autres, il est le maître de ses biens, ce n'est pas à nous de lui demander la raison de sa conduite : il nous suffit de savoir qu'il ne fait rien que par les règles d'une souveraine sagesse , qui ne peut faillir ni faire tort à personne. Croyons seulement, dit saint Augustin, bien que nous ne le puissions comprendre , que celui qui a produit toutes les créatures spirituelles et corporelles a disposé de toutes choses avec nombre, avec mesure et avec poids; mais que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles (1). Au reste, comme le Sauveur du monde n'a point d'autre volonté que le Père des miséricordes, ils ne désirent tous deux avec le Saint-Esprit, par le mouvement de leur commune bonté, que le salut de tous les hommes, et j'ose dire qu'ils ne peuvent désirer autre chose avant que d'avoir prévu, de la part des hommes, quelque obstacle qui empêche l'effet de leur bonne volonté. Mais, comme dit Tertullien, Dieu prend en lui-même et dans les mérites de son Fils, les motifs qui le portent à nous faire miséricorde , et en nous les motifs de sa justice (2). C'est pourquoi si Jésus-Christ a demandé à son Père des grâces suffisantes avec lesquelles tous les hommes se puissent sauver
(1) Credaraus tantùm,etsi caperenon valeamus, quoniam qui universam creaturam et spiritalem et corporalem fecit et condidit , omnia in numéro, et pondère , et mensurâ disponit, sed inscrutabilia sunt judicia ejus, et investigabiles vise ejus.
(2) Perditio tua Israël : salus tua tantummodo ex me, TertuU
c'esf un effet de sa pure miséricorde ; car le péché originel les en avait tous rendus indignes : mais s'il les laisse et /es punit lorsqu'ils les négligent ou qu'ils les rendent inutiles, comme ce lâche serviteur qui enfouit le talent qu'il avait reçu de son maître , c'est un effet de justice. Car encore qu'il connaisse par sa prescience qu'ils les laisseront sans effet, il ne les leur donne pas en cette vue , ni à ce dessein : ce serait leur dresser un piège pour les faire tomber. Il les leur donne avec un désir sincère qu'ils en profitent, parce qu'il les veut sauver, pourvu qu'ils ne mettent point obstacle à sa grâce. Et c'est, à mon sens, ce que dit saint Augustin en tant de lieux de ses écrits, que si Dieu fait miséricorde à quelques-uns, et ne la fait pas aux autres, ce n'est pas sans de très-justes raisons, qui nous sont inconnues (1); qu'ils n'ont pas sujet de se plaindre de lui , mais qu'il a raison de se plaindre d'eux , parce qu'il ne les contraint pas dépêcher (2) ; qu'il n'y a qu'une masse de pécheurs et d'impies qui sont issus d'Adam, et que les Juifs et les Gentils, sans la grâce de Dieu, sont compris dans cette masse; qu'il n'en tire pas tous les Juifs, ni tous les Gentils pour en faire des vases d'honneur; qu'il y en a des uns et des autres qu'il punit, qu'il y en a aussi à qui il pardonne (3) ; que si la peine qu'il exige de ceux-là nest pas juste , il ne pardonnera rien à ceux-ci : mais parce que Dieu n'est
(1) Eorum non miseretur , quibus misericordiam non esse praebendam, œquitate occultissimà, et ab humanis sensibus remotissimà, judicat. S. Aug. lib. 1. ad Simpl. g. 2.
(2) Conqueritur autem de peccaloribus , lanquàm de his quos pcccare ipse non cogit. Ibid.
(3) Una est enira ex Adam massa peccatorum et inapiorum , in qu/l et Judaei et génies remolâ gratiâ Dei ad unam pertinent conspersioncm. Si enim figulus ex eâdcm conspcrsione facit aliud \as in honorem , aliud vas in contumeliam (mnnifestum est autem quôd ex Judaeis sunl alia vasa in honorem, alia in contumeliam , slcut ex gentibus), sequitur ut ad unam conspersionem pertincre intclliganlnr.
380 L'HOMME D'ORA-ISOH.
point injuste dans ses vengeances, qu'on ne peut assez reconnaître sa bonté, lorsqu'il nous remet une dette qu'il pourrait exiger, sans que personne puisse dire qu'il ne la doit pas payer (1) ; que les saints verront un jour le bien que la grâce de Dieu leur a conféré,, pendant que les anges et les hommes réprouvés demeureront engagés dans les peines éternelles; que les choses étant en évidence, on entendra ce qui est écrit dans le Psaume 100 : Seigneur , je chanterai votre misémisêricorde et votre justice (2) , parce que personne n'est délivré que par une miséricorde qui ne lui est point due, et personne n'est damné que par un jugement qui lui est dû (3); qu'alors on connaîtra ce qui est maintenant inconnu, par quelle raison de deux petits enfants l'un devait être pris par miséricorde, l'autre laissé par un jugement équitable; pourquoi dans une cause commune l'un a été pris plutôt que l'autre; pourquoi le Fils de Dieu n'a point fait de miracles en des lieux où les pécheurs eussent fait pénitence, et il en a fait, au contraire, en des lieux où les pécheurs devaient demeurer dans leur incrédulité : car il ledit clairement lui-même : Malheur à toi, Corozaïn; malheur à toi, Bethsaïde ! car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous, eussent été laits dans Tyr et dans Sidon, il y a long-temps qu'elles auraient fait pénitence avec le sac et la cendre. Et certes ce n'est pas injustement qu'il n'a point voulu qu'ils fussent sauvés , vu qu'ils pouvaient l'être s'ils eussent voulu (4). Je sais qu'à la
(1) Si illaquam de aliis exigit , nonestjusta pœna , nihil donataliis,à quibus eam non exigit : quia verô illa justa est, et nulla est iniquilas apud Deum vindicantem , quis sufficiat agere gratias ei , qui hoc remittil , quod si vellet exigere , nemo se rectc diceret non debere ? S. Aug. L i* ad Simplic. q. 2.
(2) Domine, misericodnun et judicium cantabo. Ps. 100. 1.
(3) Quia nisi per indebitam misericordiam nemo liberatur, et nisi per debitum judicium nemo damnatur. S. Aug. in Enchirid. ad Laurent, c. 98 , 99 , 100.
(4) Necutiquè Deus injuste noluit eos salvos fieri , cùm possent salvi esse, si vellent.
LECTURES SPIRITUELLEi. 381
marge il y a, s'il eût voulu : mais on ne peut inférer autre chose de là, sinon que Dieu pourrait sauver, s'il voulait, ceux mêmes qui s'en sont rendus indignes, en les convertissant par sa miséricorde ; mais qu'il ne le veut pas pour de très-justes raisons. Eh ! qui doute que Dieu ne pût convertir tous les pécheurs, et même empêcher qu'ils ne tombassent dans le péché qui est la cause de leur damnation? On verra quelque jour, (dit saint Augustin, immédiatement après ce que je viens d'alléguer) , on verra dans la très-claire lumière de sa sagesse ce que la foi des personnes pieuses croit maintenant, combien la volonté de Dieu est certaine, immuable et efficace; combien il peut de choses qu'il ne veut pas, mais qu'il ne veut rien qui ne soit en sa puissance ; et combien est véritable ce qui est dit dans le Ps. 113, que notre Dieu a fait tout ce qu'il a voulu dans le ciel et dans la terre. Ce qui ne serait pas véritable, s'il a voulu quelque chose qu'il n'ait pas fait, et, ce qui est encore plus indigne, s'il ne l'a pas fait parce que la volonté de l'homme a empêché le Tout-Puissant de faire ce qu'il voulait. Une se fait donc rien si le Tout- Puissant ne veut qu'il se fasse , soit en le permettant , soit en le faisant lui-même : et il ne faut pas douter que Dieu ne fasse bien en permettant tout ce que les hommes font de mal, car il ne le permet que par un juste jugement (1). Or tout ce qui est juste est assurément bon : et quoique le mal comme mal ne puisse être bon, il est néanmoins bon qu'il le permette, autrement il ne le permettrait pas, lui qui est également bon et tout-puissant, et qui peut aussi facilement empêcher ce qu'il ne veut pas qui se fasse, qu'il peu' faire lui-môme absolument tout ce qu'il veut. 11 faut
(1) Noncrgo fit aliquid nisi Omnipotens ficri vclit, vel sinend ut fiât , vel ipse faciendo : ncc dubit&ndum est Dcum facere ben<\ etiam sincndo ficri quœcumquc fitint nal&< Non cnim hoc nisi justo judicio sinit , et profeelô bonumest omne quod justum est. S, Aug. in Enchir. ad Laurent, c. 98, 99, 100.
donc voir maintenant comment l'on peut vérifier ce que saint Paul a dit , que Dieu veut sauver tous les hommes, sans détruire ce que dit le Prophète-Roi , que tout ce que Dieu veut se fait dans le ciel et dans la terre ; vu que la plupart des hommes se perdent, et par conséquent il semble que tout ce que Dieu veut ne se fait pas, ou qu'il ne veut pas que tous se sauvent : cependant il faut dire que ni Pun ni l'autre ne s'est trompé , parce que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, à condition qu'ils le veuillent et qu'ils y contribuent de leur part; mais s'ils ne le veulent pas, sa volonté est de les punir, et s'il le veut , ils ne peuvent pas éviter leur perte. Ils peuvent bien pécher en s'opposant au désir qu'il a de les sauver : mais s'il les veut punir, ils ne l'en peuvent pas empêcher.