‹ L'homme d'oraisonChapitre 168 sur 217 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

Lorsqu'il s'agit de faire quelque acte de vertu qui contribue à notre conversion et à la sanctification de nos âmes , il est nécessaire que la grâce du Rédempteur nous prévienne par de bonnes pensées , et par de maintes affections auxquelles notre libre arbitre n'a point départ, parce que ce sont des mouvements indélibérés que Dieu produit en nous, c'est-à-dire, sans qu'il attende, pour les produire, notre libre consentement. Cette vérité n'a pas besoin de preuve, elle est reçue de tous les défenseurs de la grâce; le témoignage de saint Au-

gustin suffira pour tous. Lorsqu'il est dit dans les Écritures saintes : Ouvrez voire bouche, et je la remplirai ':, deux choses semblent nous être marquées, l'une qui appartient à l'homme, l'autre qui appartient à Dieu* Mais lorsqu'il est dit : J'ouvrirai votre bouche et je vous instruirai, l'un et l'autre regardent Dieu. Pourquoi, sinon que dans l'un des deux , Dieu coopère à l'homme qui agit avec lui : et dans l'autre, Dieu agit tout seul. C'est pourquoi il fait plusieurs biens dans l'homme, que l'homme ne fait pas ; mais l'homme ne fait rien que Dieu ne lui fasse faire (1). Car Dieu nous garde de tomber dans cet égarement d'esprit, de prétendre d'avoir la prévention sur lui dans ses propres dons , et de lui donner le dernier lieu ; car il est écrit : Sa miséricorde me préviendra : et c'est à lui qu'on donne cette véritable louange: Fous l'avez prévenu par la bénédiction de vo tre douceur (2).

H. CONSIDÉRATION

Il n'est pas de ïa grâce que les théologiens appellent concomitante et coopérante, parce qu'elle nous accompagne et produit avec nous les actes libres, qui nous disposent à la justification, ou qui contribuent à notre sanctification, comme de la grâce qu'on appelle prévenante, parce qu'elle prévient notre volonté, et la réveille, pour ainsi dire , la touchant , l'excitant et la portant à

(1) In sententià illâ ubi dicitur : Aperi os , et adimplebo illud , quasi unum videtur ad hominem pertinere , alterum ad Deum. Iq hâc autem ubi dicitur : Ego aperiam os luum , et instruam te : utrumque ad Dorainum. Quare hoc ? nisi quia in uno istorum cooperatur bomini facienti, alterum solus facil. Quaproptcr multa bona in horainc facit quae non facil uomo ; nulla verô facit homo, quœ non facit Deus ut faciathomo. S. Aug. lib. 2. contra duas ep. Pelag.ad Bonif. c. 9.

(2) Avertatenim Deus hanc amentiam ut in donis ejus nos priores faciamus, posteriorem ipsum; quoniam misericoniia ejuspraeveniet me, et ipse est cui veraciter cantatur : Quoniam prœy^oisli eum in beuedictionc dulcedinis. Ibidem.

recevoir le mouvement du Saint-Esprit, qui l'appelle. Car au lieu que celle-ci agit en nous sans nous , comme nous avons dit, celle-là, agit en nous et avec nous, se joignant à notre libre arbitre pour produire l'effet que Dieu prétend. En quoi il fait éclater sa bonté; s'associant, comme dit saint Chrysologue, à ses fidèles serviteurs, pour travailler de concert à leur salut. Seigneur , vous nous assistez dans les choses que vous nous commandez de faire, en opérant avec nous, et vous daignez par votre bonté nous associer à votre ouvrage (1) . Ce n'est point par manque de force et de puissance qu'il en use ainsi , dit saint Thomas , mais par une surabondance de sa bonté , qui veut communiquer à ses créatures l'honneur d'agir avec lui comme causes secondes subordonnées à la première (2). Ce n'est pas qu'il soit faible , dit saint Jérôme ; c'est qu'il veut aider notre faiblesse , et fortifier notre libre arbitre, qui ne pourrait, sans lui, faire le bien ni le vouloir. Si le diable, qui vient attaquer l'homme , est plus fort que lui, l'homme demeurera toujours ferme, et Jésus- Christ prendra le parti de son serviteur , et combattra pour lui comme pour son compagnon qu'il associe au combat : non que la force de Jésus-Christ soit faible quand il est seul contre le diable, mais parce qu'on laisse à l'homme son libre arbitre, et qu'il agit avec plus de force dans le combat, quand nous y joignons nos efforts (3). Enfin , c'est pour ne laisser pas oisive la

(1) Tu in hisquae nobis facienda prsecipis, ipse operator assistis : nos operis lui facis pro tuà dignatione consortes. S. Chry&ol. serm.91. circa med.

(2) Non propter dcfectum suse virtutis , sed propter abundanliam suœ bonitatis , ut dignitatem suse çausalitatis etiam creaturis communicet. X.p.q. 22. a. 3.incorp.

(3) Si adversîis hominem robustior in expugnando diabolus exstiterit, stabithomo , stabit et Christus pro homine suo> pro «odali suo : non quôd solius Christi adversùs diabolum virtus infirma sit, sed quôd liberum homini relinquatur arbitrium et annitentibus nobis ipse in preeîio fortior fiât. S. Hieron, in Ecclesiasten, c, 4. ad Ma : Si ceciderit unus.

puissance, qui est essentielle au libre arbitre , de consentir à la grâce de Jésus-Christ, et de recevoir le mouvement du divin Esprit ou de le rejeter. Dieu agit en nous , dit le pape Célestin f , afin que nous voulions et que nous fassions ce qu'il veut : et il ne souffre pas que ce qu'il nous a donné pour en faire usage, et non pas pour le négliger, demeure oisif; afin que nous soyons aussi coopérateurs de la grâce de Dieu (1). C'est pourquoi les Pères distinguent avec tant de soin ce que Dieu fait sans nous et ce qu'il fait avec nous , afin de conserver les droits du libre arbitre et de la grâce, et les accorder ensemble. Ainsi saint Grégoire expliquant ces paroles de saint Paul : Ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi , dit excellemment: « J'ai travaillé dans les bonnes œuvres; ce n'est » pas moi, et pourtant c'est moi. Car à l'égard du don » par lequel le Seigneur m'a prévenu , ce n'est pas » moi, je n'y ai point de part ( voilà la grâce préve- » nante ) ; mais en tant que j'ai suivi le don par ma n volonté, c'est aussi moi (2) » (voilà le consentement du libre arbitre). Nos bonnes œuvres, dit ce même Père, sont les œuvres de Dieu tout-puissant et les nôtres; parce qu'il nous prévient par son inspiration afin de nous faire vouloir, et il nous suit par son secours, afin que ce vouloir ne soit pas inutile, mais que nous puissions accomplir ce que nous voulons (3). Saint Augustin ne parle pas autrement que saint Grégoire :

(t) Agit quippc in nobis, ut quod vult, et velimus, et agaraus , nec otiosa esse patitur quae exerccnda , non negligenda <ianavit ut et nos cooperatores simus gratiae Dei. Cœlest. 1. ep. I. ad Episc. Galliœ, c. 12.

(2) Fn bono opcre laboravi non ego , sed et ego. In hoc eoim quod solo Domini dono praeventus sum , non ego : in hoc autcm quod donum voluntate subscculus sum , et ego. S, Creg. honiil. 9. in Ezech.

(3j Bona nostra et omnipotentis Dei sunt, et nostra ; quia ipse aspirando nos prwvenit ut velimus, qui idjuvaodo llllttequitur, ne inaniu.r \< limus, sed possiniusimplcrc quod volumus. Ibidem^ pau/6 super.

Dieu a voulu que l'acte de volonté que nous formons dans nous , fût à lui et à nous : à lui, en nous appelant ; à nous, en suivant son appel et sa vocation (1). Ce n'est pas moi, dit-il dans un autre endroit après saint Paul, mas la grâce de Dieu : c'est-à-dire , avec moi ce n'est pas moi seul , mais la grâce de Dieu avec moi. Par conséquent ce n'est pas la grâce de Dieu seule , ni lui seul , mais la grâce de Dieu avec lui (2). Et derechef: Afin donc que nous ayons le vouloir , c'est lui seul qui opère ( voilà la grâce prévenante , qui est un désir subit, une complaisance dans le bien, un commencement de volonté , un vouloir indélibéré et imparfait , par lequel l'esprit de Jésus prévient notre libre arbitre, et que ce Père appelle, une petite volonté, une petite charité) ; mais lorsque nous voulons, et que nous voulons de telle sorte que nous en venons à l'effet, il opère avec nous (3) : voilà notre consentement avec la grâce coopérante). De là vient qu'au livre de l'esprit et de la lettre , il distingue le désir de croire, du consentement : prenant le désir de croire , pour ce mouvement indélibéré que Jésus-Christ nous inspire par miséricorde, et le consentement, pour l'acte de volonté par lequel notre libre arbitre, fortifié par la grâce concomitante, se soumet à la lumière de la foi. Lorsque Dieu agit de cette manière avec Pâme afin qu'elle croie ( car elle ne peut croire par quelque franc arbitre que ce soit, s'il n'y a point de persuasion ou de vocation à laquelle elle croie ) , certes, Dieu opère dans l'homme la volonté et le désir même de croire, et sa miséricorde nous prévient en toutes choses : mais

(1) Ut velimus, suum esse voluit et nostrum : suum vocando, nostrum sequendo. 5. Aug. lib. ad simpl, quœst. 2. circà med.

(2) Non ego, sed gratia Dei mocum : id est , non solus, sed gratia Dei mecum : acper hoc nec gratia Dei sola , nec ipse solus, sed gratia Dei cum illo. S. Aug. lib. de gratia et libero arbitrio, c. 5. infrà médium*

(3) Ut ergô velimus, sine nobis operatur : cùm autem volumus , et sic volumus ut faciamus , nobiscum oneralur.

pour consentir à la vocation ou n'y consentir pas cela dépend du choix de notre volonté (1).

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