III. CONSIDÉRATION
Comment est-ce donc qu'il faut entendre ce que dit saint Augustin, que Dieu endurcit le pécheur, non-seulement par sa patience, comme prétendait Julien , mais encore par sa puissance ?
Je réponds, en premier lieu , que Dieu aveugle et endurcit le pécheur, en le laissant et ne l'aidant pas ; ce qu'il peut faire par un jugement qui nous est inconnu , mais non pas injuste (4). La piété veut que nous te-
(1) In eo (iuem seduci permitlit vel obdurari , mala ejus mérita crédit*--. S.Aug. Idem, l. de grat. et lib arbilr. c. 23.
(2) Ipso ru m enim pr<cscivit peccata , non sua.
(3) PeceiUDt peccalum Jurtaci , quod cos non compulit facere , cui peccalum non placet : sed facturos esse prœdixil quem nihil latet :et ideô si non malum sed bonum facere voluissent, non prohihcrenLitr , et hoc facturi prœviiiercnlur ah 60 qui novil quid ait quisque facturus , et quid ei sit proejus opère reddilurus.
(4) Sic enim excaecal, sic ohdurat Deus deserendo , et non ad* îuvando , qu.t.i oCCillto judicio facere potest, iniquo non potesl. Tract. 53. in Joan. in mcd.
nions ce principe inviolable. Car , comme dit saint Paul , y a-t-il en Dieu de l'injustice ? Dieu nous garde d'avoir cette pensée. Si donc Dieu est éloigné de toute injustice , soit qu'il nous aide , il le fait par miséricorde ; soit qu'il nous laisse sans secours , il le fait avec justice (1).
Je dis, en second lieu , qu'il nous laisse en deux manières , selon saint Augustin : la première , en ne nous châtiant pas , et c'est ainsi que Dieu endurcit Pharaon , non tant par sa puissance que par sa patience, en différant de le punir, parce qu'il prit de là occasion de se roidir contre la volonté de Dieu (2). Cette patience de Dieu est plus redoutable que sa colère , ce bénéfice est un grand supplice. Car lorsque Dieu veut faire miséricorde à quelqu'un et se montrer vraiment favorable , non-seulement il lui pardonne ses péchés, de peur qu'ils ne ruinent son salut éternel, mais encore il le punit de peur qu'il ne prenne toujours plaisir à pécher (3).
La seconde manière de délaissement est encore plus à craindre que la première, lorsqu'il ne nous épargne pas seulement le châtiment, mais qu'il nous épargne ses grâces , nous privant de son secours et nous laissant dans les ténèbres que nous avons choisies nous-mêmes, et préférées à la lumière. Car, comme dit saint Cyrille , la malice volontaire est un obstacle à la grâce partout où elle se trouve. On donnera à celui
(1) Si ergô absit ut sit iniquitas apud Deum , sive quando adjuvat , misericordiler facit , sive quando non adjuval. , juste facit. S. Aug. tract. 58. in Joan.
(2) Pharaonem non divina potenlia , sed divina patientia credenda est obdurâsse : hoc sine aliquà dubitatione credamus, quod eum non tàm Dei potentia quàm Dei patientia fecerit obdurari. S. Aug. serm. 88. de tempore circà med.
(3) 111 1 Deus irascitur, quem peccanlem non flagellât. Nam cui verè propitius est, non solùm donat peccala, ne noceant ad fututum seculum , sed etiam castigat , ne semper peccare delectet. Idem , in Psaim. 58.
qui a déjà , et il recevra une plus grande abondance de grâces : et à celui qui n'a rien , on lui ôtera même ce qu'il semblait avoir (1). C'est ainsi que Dieu aveugle et qu'il endurcit, en délaissant et retirant son secours (2). Ainsi l'on dit qu'il fait ce qu'il permet qu'on fasse , et qu'il donne ce qu'il permet qu'on vole(3). Ainsi Ton dit qu'il tente, lorsqu'il permet que les pécheurs vont euxmêmes se jeter témérairement dans les filets de la tentation (4). Ainsi l'on dit qu'il envoie l'esprit d'erreur aux incrédules, afin qu'ils croient aux mensonges, parce qu'il permet qu'ils demeurent dans l'erreur par leur opiniâtreté , et que l'ennemi du genre humain les y pousse (5). Car bien loin d'envoyer l'esprit d'erreur, il le détruit par sa parole (6). Ainsi pour laisser une infinité de semblables manières de parler, on dit qu'il livre l'âme au malin esprit , parce qu'il permet que le malin esprit s'en empare lorsqu'il trouve la place vide et sans défense (7).
Je dis, en dernier lieu, que Dieu endurcit lespécueurs, non-seulement en cessant d'agir par un excès de pa-
(1) Ubi enim spontanea pravitas, ibi et impedimentum gratis. Habenti enim dabitur, et abundabit ; et qui non habet , et hoc quod videlur habere , auferetur ab eo. S. Cyrill. Hieros. catech. $.
(2) Sic excaucat , sic indurat Deusdeserendoet non adjuvando. S. Aug. tract. 53. in Joan.
(3) Sicut dicitur Deus facere quod permiltit Aeri , ità dicitur dare quod permiltit rapi. S. Ansel. de casu diabol. c. ullimo.
1 Tenlare dicitur , cùm conlumaciter euntes ad tentationum laqueos derelinquit. S. Chrysolog. ser. 70.
(5) Deus enim mittet, quia diabolum facere ista permittet, justo ipsius judicio , quamvis faciat il le iniquo malignoque consilio. S. Aug. lib. 20. de C. D. c. 19.
6 Ipse enim non cum miltct, scd ipse eum sermone oris sui consumet. Theodoret. in 2. Thess. 2. ad illa verba : Millet ei Deus operalionom erroris.
7) Tradita dicitur ex co quod Dco vacua invenilur , et inva- «iilur àspintu nequam. Orig. in c. 9, Judic. hom. 2. in fine,
tience, mais encore en agissant par sa puissance d'une manière dominante et admirable : non-seulement en les abandonnant à leurs désirs déréglés , mais encore en exécutant les arrêts de sa justice et sur leurs corps et dans leurs cœurs : non qu'il soit la cause de leur mauvaise volonté , mais parce qu'il en dispose comme il lui plaît (1). Il les punit par leurs propres péchés, il en tire du bien , soit pour eux, soit pour les autres ; il leur prescrit des bornes, et comme ils abusent des biens qu'il leur fait, il sait tourner le mal qu'ils font au bien qu'il prétend, soit par sa miséricorde, soit par sa justice. C'est ainsi que le Docteur angélique explique cette maxime de saint Augustin , que Dieu opère dans le cœur des hommes pour donner à leur volonté tel penchant qu'il lui plaît, soit en les portant au bien par sa miséricorde , ou au mal selon leurs mérites (2). Il ne les porte pas néanmoins d'une même manière au bien et au mal, dit saint Thomas. Car il les porte au bien directement , et par son propre mouvement , comme étant l'auteur de tous les biens : mais on dit qu'il porte les hommes au mal , ou qu'il les suscite à ce dessein, seulement par occasion, en tant que Dieu propose quelque chose à l'homme extérieurement ou intérieurement qui de soi porte au bien , et dont l'homme abuse par sa malice pour faire le mal, comme il arrive , par exemple, lorsqu'il porte un prince à défendre ses sujets , ou à punir les rebelles, et que le prince use mal de cet instinct pour satisfaire à sa passion.
(1) Facit hsec miris et ineffabilibus modis , qui novit justa judicia suanonsolùm in corporibus hominum, sed in ipsis cordibus operari ; qui non facit voluntates malas, sed utitur eis ut voluerit. S. Aug.l. 5. 8. contr. Julianum, c. S.sub finem.
(2) Aliter tamen ad bona, aliter admala. S. Thomas, ad Rom. 9. lect. l.circà finem. Vide plura apud liuiz. devoîuntate £feiy 4isp. 44. sec t. 2. et 4.
POUR LE SIXIÈME DIMANCHE APRES l'ÉPIPHANIE.