II. CONSIDERATION
C'est pourquoi quand ce saint docteur, écrivant contre Julien , prouve par le témoignage de l'Écriture que Dieu n'endurcit pas seulement les pécheurs par sa patience, mais encore par sa puissance ; « opérant, comme » il dit ailleurs, intérieurement dans leurs cœurs, pour » porter leurs volontés partout où il lui plaît , soit au » bien , selon sa miséricorde , soit au mal , selon qu'ils » méritent, par un arrêt de sa justice quelquefois raa- » nifeste, quelquefois secret, mais toujours juste (1), » il ne veut pas dire que Dieu pousse proprement et directement les hommes à faire le mal; il a des sentiments bien contraires. Saint Prosper, qui ne les ignorait pas, condamne ouvertement cette erreur. Celui-là mérite répréhension, qui assure que Dieu par sa puissance porte les hommes au péché : car il ne faut pas croire que Dieu , qui est l'auteur de la justice et de la bonté , contraigne personne à pécher, ou qu'il le précipite de l'innocence dans le crime (2). Sa prescience éternelle n'impose à qui que ce soit aucune nécessité , ni ne lui inspire aucune volonté de pécher (3). Quand donc on dit qu'un homme est livré et abandonné à ses désirs , il est coupable en ce qu'il s'y laisse aller étant abandonné de Dieu , il y consent , il est vaincu , il est pris , il est entraîné et possédé (4). Est-il poussé de Dieu ? non , mais
(1) Lib. de grat. et liber, arbitr. c.1\.
(2) Qui dicit quôd per potentiam Deus homines ad peccata compellat , raeritô reprehenditur. Neque enim Deus, qui justitise e* bonitatis auctor est,quemquam ad peccala cogère, et ab innocentià in facinora prœcipitare credendus est. Respons. ad cap, G allô. sent. 11.
(3) jEterna prsescientia nemini necessitatem aut voluntatem intulit delinquendi. S. Prosper, ad 13. object. Vincent.
(4) Cura ergô dicitur bomo tradi desideriis suis ,indè fitreus, quia desertus à Deo cedit eis , atque consentit, vincitur, capitur, trahitur, possidetur. S. Aug. lib. 5. contra Julianum. '. 3.
il est délaissé par un juste jugement en punition de son péché. Car jamais Dieu ne nous laisse le premier : et s'il permet que quelqu'un soit séduit ou endurci, il faut croire qu'il s'est lui-même attiré ce malheur par ses démérites (1). Quand Dieu prédit par Isaie l'incrédulité des Juifs, il n'en fut pas pour cela la cause (2); il prévit leurs péchés, et non pas les siens , dit très-bien saint Augustin. Les Juifs péchèrent d'eux-mêmes : Dieu ne les y poussa pas, parce que le péché lui déplaît, mais il prédit qu'ils pécheraient, parce que le péché ne se peut cachera ses yeux ni tromper sa prévoyance. C'est pourquoi s'ils eussent voulu faire le bien au lieu du mal qu'ils tirent, ils n'en eussent pas été empêchés; et en ce cas il eût prévu le bien qu'ils devaient faire , lui qui connaît de toute éternité ce que chacun fera , et la récompense qu'il lui rendra pour le bien qu'il aura fait (3).