I. CONSIDÉRATION
Saint Augustin dit que la persévérance n'est plus au pouvoir du libre arbitre depuis la chute d'Adam, comme elle y était auparavant (1). Alors, dit ce Père, les anges firent voir ce que pouvait la liberté : les uns demeurant fermes dans l'obéissance, les autres se révoltant par orgueil, et se précipitant dans l'abîme. Mais après la chute d'Adam, Dieu voulut que l'homme ne pût désormais s'approcher de lui , ni demeurer avec lui sans aucun divorce , que par fa grâce (2). Adam
Cl) Non est hoc omninô in virihus liberi arbitrii, quales nunc lunl : fuorat in homme antequàm caderet. 5. Aug. I. 2. ad Prosp. et Hilar.de dono persev. c. 7.
(2) Pos*. casum aulem hominis non nisi ad graliamsuam Deus
pouvait-il donc, s'il eût voulu , persévérer dans l'état d'innocence sans le secours de la grâce ? N'a-t-il eu besoin de ce secours qu'après sa chute? Saint Augustin ne dit-il pas lui-même que le secours divin eût été dans cet état, au regard de l'esprit humain , ce que la lumière est aux yeux sains, sans laquelle ils ne peuvetn voir (1) ? Ne dit-il pas encore ailleurs que si la volonté d'Adam fût demeurée ferme dans l'amour du souverain bien, qui l'éclairait de ses lumières , et l'embrasait de son amour, il ne fût pas tombé dans une vaine complaisance de lui-même , qui l'emplit de ténèbres et de froideur [i
Pour démêler cette contradiction apparente, quelques théologiens disent que ce saint docteur a cru que le premier homme, dans l'état d'innocence, n'avait besoin de la grâce de Dieu que pour éclairer son entendement; et que cela suffisait pour échauffer sa volonté, qui d'ailleurs, étant saine et revêtue d'habitudes surnaturelles, pouvait, sans autre secouis , persévérer dans le bien , vu principalement que toutes les autres puissances inférieures étaient sujettes à la raison, et ne lui faisaient aucune résistance. D'autres estiment qu'Adam, dans son premier état, avait besoin de secours et de grâce intérieure dans la volonté aussi bien que dans l'entendement , mais que, n'ayant pas encore perdu la grâce sanctifiante, il ne s'était pas rendu indigne de ces secours actuels qui sont nécessaires pour la conserver ; et par suite que les grâces suffisantes étaient, pour ainsi dire, connaturelles à son
voluit pertinere , ut horao accédât ad eum ; neque nisi ad gratiam suam voluit pertinere, ut homo non recédât ab eo.
(t) Nam et ibi esset adjutorium Dei , et tanquàm lumen sanis oculis , quo adjuti videant, se praeberet volentibus. S. Aug.lib. de nat. et grat. c. 48. Idem lib. 4. de C. D. c, 13.
(2) Si voluntas in amore superioris et immutabilis boni à quo illustrabatur ut videret, et accendebatur ut amaret,stabilis permaneret , nonindèad sibi placendum averteretur. et es. hoc intenebresceret et fri&esceret
état : parce que celui qui donne l'être , soit naturel 9\i surnaturel, donne, par suite, ce qui est nécessaire pour le faire subsister (1). Mais depuis sa désobéissance , ayant perdu avec l'amitié de Dieu la justice originelle, il était déchu de ses droits, et ne pouvait plus espérer de secours que par pure miséricorde , quoiqu'il eût besoin d'une grâce beaucoup plus forte qu'auparavant ; à cause de la révolte des passions , qui n'avaient plus de retenue, et de la malice du démon, qui avait pris empire sur lui. C'est pourquoi saint Augustin regarde les grâces actuelles comme un apanage du libre arbitre de l'homme dans l'état d'innocence ; et il appelle les mérites qui en proviennent, des mérites humains. Mais dans l'état de la nature déchue , il ne donne plus les bonnes œuvres ni les mérites à l'homme , mais à la grâce ; et il ne regarde plus la grâce comme un apanage du libre arbitre , mais comme un fruit médicinal de la croix, et le prix du sang de l'Agneau, qui prévient tous les mérites de l'homme, sans avoir égard à ses démérites.