IV. CONSIDÉRATION
Il y a encore une autre cause qui rend le salut impossible, et qui est la plus ordinaire , comme l'expérience le montre , c'est la difficulté, soit véritable, soit imaginaire, que le pécheur trouve dans le chemin du ciel, et que la lâcheté l'empêche de surmonter. Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite ; car je vous dis que plusieurs chercheront le moyen d'y entrer , et ne le pourront (1). Ils chercheront le moyen d'y entrer, y étant attirés par le désir qu'ils ont de leur salut; mais ils ne le pourront, en étant rebutés par la difficulté du chemin, dit le vénérable Bède (2). C'est ce que saint Anselme répond à ceux qui s'imaginent que le libre arbitre ne peut rien , parce que nous voyons par expérience que plusieurs ont de grands désirs de vivre plus chrétiennement , et font de grands efforts pour sortir du vice ; néanmoins ils se trouvent dans une certaine impossibilité, comme ils disent, de s'en défaire; ou, s'ils le quittent pour un temps, ils y retombent misérablement. Cela, dit saint Anselme, ne détruit point le pouvoir qu'a le libre arbitre quand il s'accorde avec la grâce. Mais ce qui fait que quelques-uns n'avancent point nonobstant tous leurs efforts , ou qu'ils retournent en arrière après avoir fait quelque progrès , j'estime que c'est la difficulté, qui est souvent grande en effet, ou qui est même quelquefois facile à surmonter. Car nous disons fort souvent qu'une chose nous est
(1) Contendite intrare per angustam portam: quia multi,dico Tobis , quaerent intrare , et non poterunt. Luc. 13.
(2) Quaerent intrare salutis amore provocati, neque poterunt iti- »eris asperitate deterriiï. Beda, ibid.
impossible , quand nous ne la pouvons faire qu'avec peine (1). Où je vais vous ne pouvez venir (2) , disait le Fils de Dieu aux pharisiens incrédules , qui ne voulaient pas suivre ses conseils ni ses exemples. V&us ne pouvez pas venir où je m'en vais. Pourquoi, Seigneur? parce que je m'en vais bientôt à la vie éternelle , et vous au malheur effroyable de la mort éternelle, parce que vous rejetez par votre opiniâtreté la vie que je vous offre (3). Parce donc que vous refusez de me suivre au travail de la vertu , vous ne pourrez aussi me suivre à la récompense , non que je vous dénie le pouvoir de faire le bien ; mais parce que la malignité de votre propre esprit refuse de marcher dans le chemin du salut (4).
Remarquez ici trois causes de l'impossibilité du salut à l'égard des réprouvés , opposées à l'impossibilité de la perdition à l'égard des prédestinés. La première est l'attache qu'ils ont au mal, et qu'ils ne veulent pas quitter par leur opiniâtreté. La seconde est l'aversion et le dégoût qu'ils ont du bien, surtout de la prière , et la résistance qu'ils font à la grâce, sans laquelle il est impossible qu'ils se sauvent. La troisième est la lâcheté de leur cœur, qui les empêche de marcher pas la voie étroite, pour la difficulté qu'ils y trouvent, ne voulant rien souffrir; et néanmoins sans cela le salut est impossible. D'où naît une quatrième impossibilité
(1) Ut autem nitentes non proficianl , aut post profectum deficiant , non impossibilitate , sed aliquandô gravi , aliquandô facile superabili difficultate fieri existimo. Saepissimè namque asserere solemus impossibilc nobis esse, quod sine diflicultale pcrficere non valemus.
(2) Quô ego vado, vos non potestis venire. Joan. 13. 33.
(3) Ad vitam enira propero sempiternam : vos autem ad œter- Qum mortis horrorem , quia oblatam vitam vcstrà pervicaciâ rejicitis. S. Cjrrillus, lib. 5. inc. 25. Joan. à medio.
(4) Cùm igitur me nunc se<jui renuilis ad virlutis laborem , non poteritis me sequi ad prœmium, non ob ncgalam benè agendi potestalem, sed ob propriam animi vcslri malignitatem , viam talulis amplecti recusaulem. Ibidem.
qui regarde îa prescience de Dieu , qui voit leur mauvaise volonté et leur impénitence finale : car il est impossible qu'il se trompe ; mais pour cela il n'est pas cause de leur malheur éternel. Il n'arrive pas parce qu'il le prévoit; mais il le prévoit, parce qu'il arrivera par leur faute, puisqu'ils le pouvaient éviter. Usez de la loi des contraires pour entendre ce que saint Augustin dit si souvent, qu'il est impossible que les élus périssent , et que personne ne les peut ravir des mains du Fils de Dieu. Ce n'est pas une impossibilité absolue , indépendante du libre arbitre des justes; car ils pourraient absolument résister à la grâce, s'ils voulaient , comme dit le concile de Trente : mais Dieu prévoit qu'ils ne le feront pas ; et que l'horreur qu'ils concevront du vice, l'attache qu'ils auront à la vertu, le courage avec lequel ils surmonteront toutes les difficultés, et surtout leur fidélité à suivre les mouvements de la grâce , qui préviendra leur libre arbitre , sans le nécessiter ni le détruire, rendront leur vocation certaine, comme dit saint Paul, et leur salut infaillible. Heureux ceux qui se conservent sans tache dans la voie, qui marchent dans la loi du Seigneur (1). Ce sont ceux-là que Dieu choisit, dont il est dit : Bienheureux ceux que vous avez choisi (2).
(1) Beati immaculati in via , crui ambulant in lege Domini. Ps. 118. 1.
(2) Beati <juos elepsti.
LE CURE S SPIRITUELLES. h4Z
pour le samedi de la sixième semaine après l'épiphanie.