CONSIDÉRATION
Le libre arbitre, dit saint Bernard, est quelque cbose de divin qui éclate dans l'âme comme une pierre précieuse, enchâssée dans l'or (1).
Le pouvoir qu'il a de prendre connaissance du bien et du mal , d'en faire le discernement , et de choisir ce qu'il lui plaît , est la première de ses prérogatives , qui distingue l'homme des autres animaux; parce qu'il a tout ensemble la lumière pour juger, et l'option pour choisir ce que bon lui semble. De là vient qu'on l'appelle d'un nom composé , le libre arbitre ; parce que c'est un œil de censeur et de maître; de censeur, qui est entre le bien et le mal, comme l'arbitre et le juge, pour en faire le discernement; de maître , parce qu'il lui est libre de
(1) Arbitrii libertas , plane divinum quiddam prsefulgens in anima , tanu,uàm gemma in auro. S. Bern,. serm.Sl. in Cant,
choisir ce qu'il veut, même contre son jugement (l).Car, comme dit saint Bernard, la raison n'est donnée à la volonté que pour l'instruire , et non pas pour la détruire. « Elle a la raison pour compagne, dit ce Père , » et même en quelque façon pour suivante : non qu'elle » soit toujours mue par la raison ; mais parce qu'elle » n'est jamais mue sans la raison : en sorte qu'elle fait » beaucoup de choses par elle contre elle-même ;c'est- » à-dire, par son ministère , contre son conseil ou son » jugement (2). » Car encore que la raison lui découvre le bien et le mal , elle ne l'oblige point par une nécessité absolue à suivre l'un, ni à fuir l'autre. « Elle » la détruirait , si elle lui ôtait la liberté de se tour- » ner comme il lui plaît; soit vers le mal , en consen- » tant à la concupiscence , soit vers le bien , en sui- » vant le mouvement de la grâce. » Si , dis-je , la raison empêchait la volonté de pouvoir se porter auquel elle voudrait des deux , elle ne serait plus volonté. Car où il y a nécessité , il n'y a point de volonté (3). Craignez Dieu , disait Josuéaux Israélites , et servez-le d'un cœur parfait (4). Que si vous ne trouvez pas bon de le servir, on vous permet d'opter. Choisissez aujourd'hui ce qu'il vous plaira , et à qui vous devez plutôt servir (5) : pour moi, je suis résolu de servir Dieu avec toute ma maison (6).
(1) Ex hàc nempc inest î 11 i inter bonum et malum , necnon inter vitara et niortcm ; sed et nihilominùs inter lucem et lenebras, et cognitiojudicii ,etoptio eligendi.
(2) Est verô ratio data voluntati, ut instruat illam , non des- Iruat. S.Bern., tract, delib. arbit. iiiit.
(3) Si , inquam , horum quodlibet prohibente ratione voluntas non posset , volunias jam non esset. Ubi quippè nécessitas , jam non voluntas.
(4) Timete Dominum , et servite illi perfecto corde. Jos. 24. 14.
(5) Si auteni malum vobis videtur , ut Domino serviatis , optio vobis dalur :eligite hodic quod placet , cui scrvire potissimùm debcatis.
(6) Ego auteni et domus mea, serviemus Domino.
Ce premier privilège est le fondement de trois autres signalés : à savoir, de mériter ou de démériter; d'acquérir de la louange ou du blâme ; de se sauver ou de se perdre pour jamais. Je dis de mériter ou de démériter: de là vient, dit saint Bernard, que l'homme est capable de mériter. Car c'est avec sujet qu'on vous impute à mériter tout le bien ou tout le mal que vous avez fait, et qu'il vous était libre de ne pas faire (1).
Je dis d'acquérir de la louange ou du blâme. Dieu a laissé à chacun de nous la liberté de vivre selon son sens , sans l'attacher à la nécessité de part ni d'autre. Car quel honneur ou quelle récompense mériterait une bonté qui serait nécessaire , si quelque force imprimée en nous ne nous permettait pas d'être méchants (2)? À qui est-ce que le Sage donne de la louange , sinon à celui qui a pu violer la loi et ne l'a pas violée, et pouvant faire le mal ne l'a pas fait ? Il en est de même du blâme. Et comme on loue avec mérite , dit saint Bernard , non-seulement celui qui a pu faire le mal et ne l'a pas fait, mais encore celui qui a fait le bien qu'il a pu ne pas faire : de même ni celui qui a fait le mal pouvant ne le pas faire , ni celui qui a pu faire le bien auquel il était obligé et ne l'a pas fait, n'est exempt de démérite et de blâme (3).
Enfin , je dis de se sauver ou de se perdre pour jamais. Car, comme dit saint Cyrille de Jérusalem, l'âme a son libre arbitre , que le diable peut inciter, mais qu'il ne peut contraindre contre son gré. Il vous sug-
(1) Inde homo ad promerendum potis. Orane enim quod fecei is bonum raalumve , quod quidem non facere liberum sit , meritô ad merilura reputalur. S. Bern. serm. 81. in Cant.
(2) Unicuique nostrùm libertatem vitee sensusquepermiait, non necessitatam in alterutrum affigens.... Quidenim honoris ac praemii bonitatis nécessitas mereretur , cùm malos nos esse vis quœdam nobis concerta non sineret ? S. Hilarius in Psalm.2.
(3) Quis est hic, et laudabimus eum? fecit enim mirabiiia in vilà sua, qui potuit transgredi et non est transgressusj facere mala , et noa fecit. S. Bern. serm, 8t. in Cant.
gère des impuretés : si vous voulez, vous les agréez ; si vous ne voulez pas, vous les improuvez. Car si vous y tombiez par nécessité , à quel dessein Dieu aurait-il préparé l'enfer (1)? « Certes, dit saint Chrysostome , » s'il ne nous était libre de bien ou mal vivre , ni » l'homme de bien ne recevrait point la récompense » du ciel , ni le méchant ne subirait point de supplice » qui lui fût dû (2). » Car, comme dit saint Grégoire , si les réprouvés sont privés à jamais des récompenses éternelles du ciel , c'est parce qu'ils les ont méprisées de leur franche volonté , lorsqu'ils les pouvaient mériter (3). C'est par cette raison que saint Augustin prouve que le libre arbitre subsiste dans l'état de la nature déchue, parce que les commandements divins ne serviraient de rien à l'homme s'il n'avait le franc arbitre , par lequel il pût parvenir aux récompenses qui lui ont été promises (4).
* II. CONSIDÉRATION
Mais à qui avons-nous l'obligation de nous avoir rétablis dans la possession de ces privilèges si considérables, sinon à Jésus-Christ, qui est la source capitale de la grâce , sans laquelle nous ne pourrions travailler utilement à notre salut ?« Vous pensez, peut-être, » que vous êtes le créateur de vos mérites, et que » vous pouvez vous sauver par votre justice, vous
(1) Subjicitlibi scortationis cogitationes : si vis, probas : si non vis,improbas. Si enim ex necessitate scortareris , cujus grattage* hennam Deus parâsset. S. Cyrill. Hieros. catech. 4. de anima.
(2) S. Chrysost. serm. in hœc Is.verba, I. v. 10 : Si volueritis , et aud. , etc. Fide ejusdem Homil. 22. in Gènes.
(3) Idcircô nequaquàm cœlestis patriœ praemia aelerna percipiunt , quia ea nunc dùm promcreri poterant, ex libero arbitrio contempserunt. S. Greg. I. 33. Mor. c. 20.
(4) Quia ipsa divina praecepta homini nihil prodesscnt , nisi haberel liberum voluntalis arbilrium , quo ea faciens ad promiss* prœmia perveniret. S. Aug. I. 2. de grat. et lib. arb. c. 2.
» qui ne pouvez pas seulement dire : Seigneur Jésus,
» que par le Saint-Esprit. Avez-vous donc ainsi oublié
» qui est celui qui a dit : Sans moi vous ne pouvez
» rien faire ; et de qui sont ces paroles : Il ne dépend
t pas de celui qui court 3 ni de celui qui veut ; mais de
» Dieu, qui fait miséricorde (1) ? Que fait donc le li-
» bre arbitre ? me direz-vous. Je réponds en un mot :
» Il est sauvé. Otez le libre arbitre , il n'y aura per-
» sonne qui puisse être sauvé ; ôtez la grâce, il n'y
» aura rien qui le puisse sauver (2). Le salut est un
» ouvrage qui ne se peut faire sans le concours de
» deux personnes (3). Dieu est l'auteur du salut, et il
» n'y a que le libre arbitre qui en soit capable. Il n'y
» a que Dieu qui le puisse donner : et il n'y a que le
» libre arbitre qui le puisse recevoir (4). Il s'ensuit
» donc que ce que Dieu seul donne, et qu'il donne au
» seul franc arbitre , ne peut non plus être sans le con-
» sentement de celui qui le reçoit, que sans la grâce
» de celui qui le donne. Et c'est ainsi que le libre ar-
» bitre coopère à la grâce qui opère le salut , lorsqu'il
» donne son consentement, c'est-à-dire , lorsqu'il
» est sauvé; car c'est être sauvé que de consentir (5).
(1) Tu forte putaveras tua te créasse mérita , tuâ posse salvari justitiâ , qui nec saltem Dominum Jesum dicere potes, nisi in Spiritu Sancto ? Itàne oblitus es quis dixerit : Sine me nihil potestis facere? Et : Neque currentis, neque volentis , sed Dei miserentis est. S. Bern. I. de grat.et lib. arb. c. 2.
(2) Quidigitur, ais, agit liberum arbitrium ? Breviter respondeo : Salvatur. Toile liberum arbitrium , non erit quod salvetur ; toile gratiam, non erit undè salvetur. Ibid.
(3) Opus hoc sine duobus effici non potest. Ibid.
(4) Deus auctor est salutis ; liberum arbitrium , tantîim capax. Necdareillam, nisi Deus jneccapere valet, nisi liberum arbitrium. Ibid.
(5) Quod ergô à solo Deo, et soli datur libero arbitrio , tàm absque consensu esse non potest accipientis , quàm absque gratià danlis. Et ità gratiae operanti salutem cooperari dicitur liberum arbitrium, dùm consentit, hoc est dùm salvatur. Consentire enim salvari est. Ibid.
» C'est pourquoi saint Paul , parlant de soi et de ceux » qui lui sont semblables , ne craint point de dire ; Nous » sommes les coopêrateurs de Dieu (1). » Si bien que Dieu, par sa bonté , établit le mérite de l'homme là où il daigne opérer quelque bien par lui et avec lui. De là vient que « nous osons nous glorifier d'être les coopé- » rateurs de Dieu et de ses saints ; et d'agir avec lui » et sous lui dans l'ouvrage du salut ; et de mériter le » royaume du ciel , lorsque nous nous joignons à la » volonté divine par un consentement volontaire (2). » Otez cette union de la grâce et du libre arbitre, de la volonté de Dieu et de la volonté de l'homme , il n'y a plus de salut, il n'y a plus d'obéissance, plus de lois, plus de justice. Car sans la grâce l'homme ne pourrait pas obéir à Dieu, ni le servir ; et sans le libre arbitre, Dieu n'aurait pas le droit de le punir. Sans la grâce l'homme ne pourraitêtre sauvé; et sans le libre arbitre il ne pourrait être damné. Enfin, sans la grâce , Jésus-Christ ne serait pas Sauveur; et sans le libre arbitre il ne serait pas juge du monde, dit excellemment saint Augustin (3).
(1) Dei enim sumus adjutores. S. Bern. I. de grat. et lib. arb. subfinem, ubi citât Apost. 1. Cor. 3. 9.
(2) Hinc coadjutores Dei, et cooperatores sanctorum promeritores regni nos esse prœsumimus , quôd perconsensum utiquè voluntarium divinœ voluntati conjungimur. S. Aug. ep.ad. Valent.
(3) Si non est gratia, quomodô salvat mundura ? Sinon liberum arbitrium, quomodo judicat mundum ?