‹ L'homme d'oraisonChapitre 34 sur 217 · IV. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

IV. CONSIDÉRATION

Mais on demande si le premier des hommes les a toutes possédées dans l'état d'innocence, ou deux seulement, ou une seule. Saint Bernard répond qu on ne peut douter qu'il n'ait eu la première, qui est la liberté du franc arbitre exempt de toute nécessite ; puisque la raison montre clairement qu'elle se trouve également dans les justes et dans les pécheurs 2). ,11 n'est donc question que des deux autres; car, dit-il, si Adam ne les a pas possédées, qu'a-t-il perdu, ayant toujours conservé le iibre arbitre , tant après le pecho qu'auparavant? et s'il a possédé l'une ou l'autre, comment l'a-t-il perdu , puisque l'une l'exemptait du péché, et l'autre, de la misère ? Là-dessus il distingue deux degrés dans chacune de ces deux espèces de liberté, l'un supérieur, l'autre inférieur. Le degré supérieur de la liberté qui exempte du péché, consiste a ne pouvoir pécher ; l'inférieur consiste à pouvoir ne pécher pas. Le degré supérieur de la liberté qui exempte de la misère consiste à ne pouvoir souffrir de trouble ; l'inférieur consiste à pouvoir n'en souffrir pas. Or Adam dans l'état d'innocence n'avait ni l'une ni Vautre qu'en un degré inférieur, qu'il avait reçu avec une pleine liberté du franc-arbitre : c'est pourquoi, comme il les pouvait conserver, il les pouvait aussi perdre; et en effet , il les perdit par le péché , et par une juste punition il ne lui resta que la liberté du franc arbitre,

(t) Fuil itaque et ipse sub legemiseriae , sed fuit quia voluit, ut liber intcr miseras et peccatores utruraque jugum fraternis a cervicibus excuteret. Habuit itaque lotus très libellâtes : primara , ex huraanà simul et divinà ; reliquas , ex divinà potcntià.

(2) De prima quidem qurestio nulla eril, si meminerimns quam apertè et justis oam et peccatoribus inesse rcqualitcr libertas superior perdocuerit.

par lequel il perdit les deux autres, et lequel néanmoins il, ne put perdre (1). Nous verrons ensuite la grandeur de cette perte et le besoin que nous avions d'un libérateur aussi puissant et aussi charitable que Jésus-Christ, qui nous rétablit dans nos droits. II suffît de poser ici pour fondement ces deux maximes indubitables dans la doctrine des Pères : la première , qu'Adam par sa désobéissance n'a point perdu la liberté du franc arbitre dans son fond et dans ses droits naturels ; la seconde , qu'il l'a affaibli notablement en perdant ses dons surnaturels dont il était revêtu , et le rendant esclave du péché et de la misère : ce que saint Bernard exprime excellemment par ces paroles : La liberté de la volonté demeure là même où se fait la captivité de l'esprit ; elle est aussi pleine dans les méchants que dans les bons , mais elle est plus réglée dans les bons ; elle est aussi entière en sa manière dans la créature que dans le Créateur , mais elle est plus puissante dans celui-ci (2) ; et plus bas : La liberté du franc arbitre convient à tous les êtres qui ont l'usage de raison. Il n'est pas moindre en ce qui est de lui (remarquez ces termes, en ce qui est de lui, c'est-à-dire, dans le principe et non pas dans l'exercice de ses actes : in actu primo , comme disent les théologiens , et non pas in actu secundo), dans les méchants que dans les bons : il est aussi plein dans la vie présente que dans la future , et néanmoins cette liberté est en quelque façon captive pendant que les deux autres ne l'accompagnent pas ou qu'elles n'ont pas encore leur plénitude. Et de là vient ce défaut que nous avons , dont l'Apôtre parle en ces termes: De sorte que vous ne faites pas tout ce

(1) Solaremansit ad pœnam libertas arbitrii, perquam utiquè caeteras amisit , ipsam tamen amittere non potuit.

(2) Manet libertas voluntatis, ubi etiam fit captivitas mentis, tara plena quidem in malis , quàm et in bonis : sed in bonis ordinatior; tàm intégra quoque pro suo modo in créature, quàm in Creatore , sed in illo potentior.

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que vous voulez : car le vouloir nous vient du libre arbitre , mais non pas le pouvoir de faire ce que nous voulons. Je ne dis pas vouloir le bien ou vouloir le mal , mais simplement vouloir. Car vouloir le bien , c'est un progrès ; vouloir le mal c'est un défaut : mais le vouloir tout simple , c'est ce qui est capable de profiter ou de faillir. Or ce qui donne l'être à ce vouloir , c'est la grâce du Créateur -, ce qui le fait profiter , c'est la grâce du Sauveur ; ce qui le fait faillir, c'est lui-même qui se renverse. C'est donc par le libre arbitre que nous formons les désirs ; mais c'est par la grâce que nous formons les bons désirs. Le vouloir nous vient de celui-là , et vouloir le bien, de celle-ci (1) : parce que la volonté de l'homme ne reçoit la liberté qu'elle a perdue par sa liberté (c'est-à-dire, la liberté et le pouvoir de faire le bien qu'elle a perdu en péchant librement) que par l'entremise de son libérateur (2).

(1) Libertas arbitrii cunctis pariter ratione utentibus convenu , non minor , quantum in se est, in malis quàm in bonis g tam pîena in hoc seculo, quàm in fuluro. Hsec ipsa tamen libertas tamdiù captiva quodammodô tenetur, quamdiù illam duae iliae libertales minime aut minus plenae comitantur. Nec aliundè :iefectus noster venit, de quo Apostolus : Ut non quaecuraque rultif , ait ,illa faciatis. Velle siquidem inest nobis ex libero ar- Mtrio , non etiam posse quod volumus. Non dico velle bonum , aut • elle malum, sed tantùra velle. Velle enim bonum , profeclus est :

ellemalum , defectus. Velle vero simpliciter ipsum est quod proficit, vel déficit. Porro ipsum ut esset creans gratia fecit : ut proliciat, salvans gratia facit ut deficial, ipsum se dejicit. ïtaquc liberum arbitrium nos facit volentes , gratia benevolos : ex il lo nobis est velle , ex illà bonum velle.

(2) Quia libertatem quam libcrtate perdidit, nisi Chrislo libérante non recipit. S. Prosper t rcsp. ad ob. Vincent, c. 5.

POUR LE\II. JOUR DE i/oCTAVE DES ROIS*

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