‹ L'homme d'oraisonChapitre 37 sur 217 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

Le libre arbitre de l'homme est une faculté qui le rend maître si absolu des actions qui dépendent de son élection, que de deux actes, soit contradictoires, comme vouloir et ne pas vouloir; soit contraires, comme aimer et haïr, accepter et rejeter, accorder et refuser , il peut produire celui qu'il lui plaît, sans que rien le puisse déterminer à l'un des deux, ni par contrainte et violence, ni par aucune nécessité antécédente, qui lui ôte son indifférence. Si bien que le libre arbitre ne consiste pas seulement en ce qui est d'agir de son plein gré et par inclination , avec advertance et connaissance de ce que Ton fait , mais il faut encore ajouter un pouvoir d'agir et de ne pas agir , qui donne à la créature raisonnable un domaine sur ses actions,

ou une certaine indifférence dans sa manière d'àgir(l).

Saint Thomas traitant cette question, à savoir si l'homme a le libre choix de ses actions, ou s'il choisit par nécessité , répond que « quelques-uns ont estimé » que la volonté de l'homme se porte par nécessité à » faire élection, en sorte néanmoins quelle n'y est » point contrainte. Car tout ce qui est nécessaire n'est » pas violent; mais seulement ce dont le principe vient » du dehors (2). » Mais voici comme il qualifie cette opinion : « Celte opinion est hérétique ; parce qu'elle » ôte tout mérite et démérite des actions humaines. » Car ce qu'un homme fait par une nécessité inévita- » ble , ne semble pas être déméritoire, ou méritoire. » Non-seulement, ajoute-t-il , elle est contraire à la foi , » mais encore elle renverse tous les principes de la phi- » losophie morale. Car s'il n'y a rien en nous qui soit li- » bre ,mais que nous soyons mus par nécessité à vou- » loir ce que nous voulons, toute délibération, exhor- » tation , précepte, punition , louange et blâme, sont » ôtés (3). » Cette censure du Docteur angélique est fondée sur le témoignage de l'Écriture , sur la définition de l'Église , sur la tradition des saints Pères, et

(1) Libertas non consistit solùm in eo qùod est agere libenter et spontanée, seu voluntariè praecisè , quamvis hoc liât cum adverlentiâetcognitioneejus : sed ulteriùsrequiritur potestas agendi , et non agendi per quam liomo , seu natura rationalis , habet dominium in proprias aetiones, seu indiflerentiam quamdam in agendo. Cumeim. ad. 1. 2. diseurs, 2. assert. 4.

(2) S. Thomas , q. 8. de malo,

(3) Haec opinioest haeretica: tollit enim rationem raeriti et démenti in humanis actibus. Non enim videlur esse demmtorium vel meritonum quôd aliquis sic ex necessitate agit , ut vitari noa posait. Ibid.

(4) Non solùm contrariatur fidei, sed subvenu amnia principe philosophie* moralis. Si enim nonsit aliquid lif/crum in nobis, sed ex necessitate movemur ad volendum ; lollilur deliberatio, exhortatio, pnecepium , el punitio , et laus , et vituperium. Ibid.

6ur la lumière de la raison. Les bulles de Pie V , Grégoire XIII et Urbain VIII la confirment en condamnant ces trois maximes : Ce qui se fait volontairement , se fait librement , quoiqu'on le fasse nécessairement* La seule violence répugne à la liberté naturelle de l'homme. L'homme pèche et mérite punition , même en ce qu'il fait nécessairement (1). Enfin toute l'école de la théologie enseigne constamment que la liberté qui exclut la violence ne suffit pas pour établir le libre arbitre ; mais qu'il y faut encore ajouter la liberté qui exclut la simple nécessité , dans l'état même de la nature déchue. Car, comme dit le concile de Cologne, assemblé contre Luther en l'année 1536, «nous n'a- » vons pas été dépouillés de la volonté dans la chute » du premier homme ; mais nous avons été privés de » la santé de la volonté. L'œil ne peut voir le soleil , si » la lumière du soleil ne le prévient, afin qu'il le voie. » Néanmoins lorsque le soleil , qui se lève sur tous, ré- » pand sa lumière , la vue demeure libre, et il est libre à » l'homme de fermer les yeux, de peur d'admettre la » clarté qui l'environne, ou de les ouvrir pour la re- » cevoir. De même, il est libre à l'impie de recevoir la » grâce de l'inspiration divine pour se relever du pé- » ché , lorsqu'elle le prévient., ou de ne l'accepter pas ; » de consentir à Dieu , qui le prévient , et qui l'excite » par une bonne pensée à la pénitence, ou de n'y » consentir pas ; de vouloir se repentir , ou de ne le » vouloir pas. »

Le saint Concile de Trente déclare cette vérité en

des termes qui ne nous permettent pas d'en douter.

« Si quelqu'un dit que depuis le péché d'Adam le

» libre arbitre est perdu et éteint ; que c'est un être

» qui n'a que le nom, ou plutôt un nom sans réalité ;

(1) Quod volunlariè fit,etiamsi necessariô fiât, libéré tamen fit. Sola violentia répugnât libertatihominisnaturali. Homo peo cat ctiam damnabiliter in eo quod necessariô facit. Bellarm. I. 3. de grat. et lib, arb. c. 4.

LECTURES SPIRITUELLES. lia

» ou enfin une fiction , ou vaine imagination , que le » démon a, introduite dans l'Église, qu'il soit ana- » thème (1). » Et pour montrer que le libre arbitre n'est pas seulement opposé à la violence , mais encore à la nécessité, il condamne de même ceux qui disent, « que » le libre arbitre mu et excité de Dieu , en donnant son » consentement à Dieu , qui Pexcite et qui l'appelle , ne » coopère en rien à se préparer et à se mettre en état » d'obtenir la grâce de la justification ; et qu'il ne peut , » s'il veut, refuser son consentement (2). » Il s'en explique encore plus amplement au chapitre cinquième de la même session, où il enseigne, que « la grâce » excite les adultes , et les aide à se convertir pour » leur propre justification, en consentant et coopérant » librement à cette même grâce : de sorte que Dieu, »> touchant le cœur de l'homme par la lumière du Saint- » Esprit , l'homme pourtant n'est pas tout-à-fait sans » rien faire en recevant cette inspiration, puisqu'il la » peut rejeter, quoiqu'il ne puisse néanmoins, par sa » volonté libre , se porter sans la grâce de Dieu à la » justice devant lui. C'est pourquoi lorsqu'il est dit » dans les saintes lettres : Convertissez-vous à moi , n et je me convertirai à vous, nous sommes avertis de » notre liberté; et lorsque nous répondons : Converti tissez-nous à vous , et nous serons convertis , nous re- » connaissons que nous sommes prévenus de la grâce » de Dieu (3). »

(1) Si quis liberum hominis arbitriuni post Adse peccalum amissum et exstinctum esse dixerit, aul remesse de solo titulo , imo titulum biné re , fi g me n tu m deniquc à Salanà invectum in Ecclesiam : analhema sit. Conc. Trid. sess. 6. 5.

(2) Si quis dixerit liberum hominis arbitrium à Deo motum et «:xcitatum, nihil cooperari assentiendo Deo excitanti , atque vo» canti , (juo ad obtinendam juslificationis gratiam se disponal ac praeparet; neque posse dissentire si velit, sed veluti inanime quoddajR nihil omninô agere, merè<jue passive se habere : analhema

»it. Conc» Trid. sess.*.*-

g Decl arat prrclereà ipsius juslificationis exordium in adulii»

ii. considération.

L'indifférence du libre arbitre , qui exclut également et la violence , et la simple nécessité , comme nous avons dit, peut être considérée en trois manières : la première , par rapport à l'action ; la seconde , par rapport à l'objet; la troisième, par rapport à la fin.

Si vous considérez le libre arbitre par rapport à son action , son indifférence consiste en ce que de deux actes contradictoires , comme vouloir et ne pas vouloir, il peut se déterminer de lui-même à produire celui qu'il lui plaît.

Si vous le considérez par rapport à son objet, son indifférence consiste en ce que de deux choses contraires il peut choisir celle qu'il veut , et s'y porter par préférence à l'autre, comme, par exemple, préférer le doux à l'amer, ou l'amer au doux , le chaud au froid, ou le froid au chaud.

Enfin si vous le considérez par rapport à sa fin, son indifférence consiste en ce que lorsqu'il s'agit de faire le bien ou le mal, dépêcher ou de ne pécher pas, de consentir àl'inspiration divine, ou de la mépriser, il peut

à Dei per Christum Jesum prœvenienle gratià sumenlum esse, hoc est, ab ejus vocatione,quâ, nullis eorum existentibus meritis , vocantur ; ut , qui per pecsata à Deo aversi erant , per ejus excitantem atque adjuvantera graliam ad convertendum se ad iuam ipsorum justificationem eidem graliœ libère assentiendb1, et cooperando disponantur : ità ut tangente Deo cor hominis per Spiritùs sancti illuminationem, neque homo ipse nihil omninô agat , inspirationem illam recipiens : quippè qui illam et abjicere potest, neque tamen sine gratià Dei movere se ad jus-titiam coràm illo libéra suâ voluntate possit. Undè in sacris litteris cùm dicitur : Convertimini ad me , et ego convertar ad vos , libertatis nosirœ admonemur ; cùm respondemus : Couverte nos , Domine, ad te , et convertemur , Dei nos gratià praeveniri confiteraur. Conc, Irid. sess. 6. cap, â

se déterminer auquel il veut des deux, avec cette différence, que, pour faire un bien qui soit utile au salut, il a besoin de la grâce de Jésus-Christ , qui lui donne secours, mais qui ne lui impose aucune nécessité : au lieu qu'il se porte au mal par sa propre volonté , sans y être nécessairement engagé , ni par la concupiscence, ni par la suggestion du malin esprit, ni par aucune autre nécessité.

De ces trois sortes d'indifférence , les deux premières conviennent au libre arbitre en toutes sortes d'états ; mais la troisième ne lui convient que dans l'état des voyageurs. Car les bienheureux dans le ciel ne peuvent plus faire le mal: et les réprouvés dans l'enfer ne peuvent plus faire le bien. Les réprouvés ne sont plus libres , à proprement parler , qu'en ce que de deux péchés ils peuvent choisir l'un par préférence à l'autre : et les bienheureux, au contraire , ne sont plus proprement libres que dans les bonnes œuvres qui ne sont point de précepte , et qu'il leur est permis de faire ou de ne faire pas. Je dis proprement : car quand les théologiens disent que Dieu s'aime librement, quoiqu'il s'aime nécessairement, ou qu'il produit librement le Saint-Esprit , ou que l'amour béatifique est libre , encore qu'il soit nécessaire, ils ne parlent pas de cette liberté qui est requise pour établir le libre arbitre, qui est toujours accompagné de discernement et d'indifférence dans le choix, ou pour fonder le mérite et le démérite, la louange ou le blâme qu'on donne aux actions morales; mais seulement de cette liberté qui exclut la violence , et qui ne suffît pas pour rendre une action capable de tomber sous l'élection , ou d'être méritoire ou démériloire, digne de louange ou de blâme , de punition ou de récompense. C'est pourquoi saint Thomas dit qu'il y a celte différence entre la volonté et la nature, en ce qui regarde leur manière d'agir, que la nature est déterminée à une chose , et la volonté ne l'est pas. La raison est, dit-il, i»arce que l'effet ressemble toujours à la forme, par

laquelle l'agent le produit (1). Or, il est évident que chaque chose n'a qu'une forme naturelle qui lui donne l'être. C'est pourquoi tel qu'il est, tel est ce qu'il fait. Mais la volonté n'agit pas seulement par une forme, mais par plusieurs , selon que plusieurs raisons se présentent à elle. De là vient que ce qui se fait par la volonté n'est pas tel qu'est l'agent, mais tel que l'agent Veut et entend qu'il soit. C'est pourquoi la volonté est le principe des choses contingentes qui peuvent être de différentes manières. Mais la nature est le principe des choses qui ne peuvent être autrement qu'elles sont. Or ce qui peut être d'une manière ou d'une autre est bien éloigné de la nature divine , et ne convient qu'aux êtres créés. Car Dieu est un être nécessaire par luimême , et la créature est extraite du néant. C'est par cette raison que les ariens, prétendant montrer que le Verbe était une créature, disaient que le Père avait engendré son Fils par sa volonté, entant qu'elle est principe. Pour nous , nous devons dire que le Père a engendré son Fils , non par volonté , mais par nature. D'où vient que saint Hilaire, au livre des Synodes, dit que la volonté de Dieu a donné l'être à toutes les créatures ; mais que ce qui a donné la nature au Fils, c'est une parfaite naissance dune substance impassible qui n'est point née d'une autre : car toutes choses ont été créées telles que Dieu Ta voulu. Mais le Fils,, qui est né de Dieu, subsiste tel qu'est Dieu même. Tout ce discours, dit saint Thomas, montre très-clairement la nature du libre arbitre ,et de quelle manière il se trouve en Dieu i et par suite dans les anges et dans l'état des bienheureux.

- III. CONSIDÉRATION

Mais pour l'expliquer encore plus en particulier et en détail, et suivre exactement la doctrine de cet admirable interprète de saint Augustin > sans nous éloi-

(.1) S. Tliorn. 1. p. guœsii 41. a. 2.

ener de ses sentimen s ,il faut remarquer avec lui que la volonté raisonnable agit quelquefois comme nature , c'est-à-dire, par instinct et par une nécessité antécédente qui la détermine à une chose ; comme, par exemple au désir de sa béatitude; et c'est en ce sens qu'il dit que ce désir n'appartient point au libre arbitre (1). Quelquefois elle agit comme volonté , c'est-à-dire , comme libre arbitre , qui n'a pour objet que les choses que nous ne voulons pas par nécessité , ou par un instinct naturel, mais qu'il est en notre choix de vouloir ou de ne vouloir pas (2). Et c'est en ce sens qu'il dit que le domaine que la volonté a sur les actes qu'elle produit, en vertu duquel il est en son pouvoir de vouloir ou ne pas vouloir, exclut toute détermination de la puissance à une chose (3). Et dans un autre lieu il dit que « la volonté, » étant libre de sa nature spécifique , en tant qu'elle est » volonté , peut indifféremment choisir de deux choses « opposées celle qu'il lui plaît. Car elle peut agir, » vouloir et ne pas vouloir, agir de cette manière ou » d'une autre. Que si cela ne lui convient pas à l'é- » gard de quelque objet, cela lui arrive, non entant » que volonté, mais à cause de l'inclination naturelle » qu'elle a à quelque chose comme à sa dernière fin, » qu'elle ne peut absolument ne vouloir pas (4). » Suivant cette distinction, si Ton considère la volonté

(t) Non enim ad liberum arbitrium pertinel, quod volumus esse felices, sed ad naturalem inslinctum. S. Thonu X.p.q. 19. a. 10.

(2) Liberum arbitrium habemus respectu eorum quse non nccessariô volumus , vel nalurali instinctu. Ibid,

(3) Dominium quod habet voluntas super suos actus, per quod in ejus poteslate est velle vel non velle , excluait determinationem virtutis ad unum. Lib. 1. conlr. Génies, c. 68.

(4) Voluntas in quantum voluntas, cùm sit libéra ad utrumlibet se habet : polest enim voluntas agere vel non agere,sic vel sic facere, velle vel non velle. El si respectu alicujus hoc voluntali non convenit, hoc acciditvolunlati,non in quantum voluntas est, sed tx inclinationc nalurali , quam habet a<l aliquid , sicut ad finera iltimumquem non polest non velle. Quœst.2.<te PolenL £'/.&

comme nature , c'est-à-dire , comme un principe qui agit par instinct naturel et non pas par élection , on peut dire avec saint Thomas que la volonté désire librement la félicité, quoiqu'elle la désire nécessairement (1) ; que Dieu s'aime librement par sa volonté , quoiqu'il s'aime par nécessité (2) ; que le Saint-Esprit procède librement du Père , et néanmoins qu'il procède nécessairement, et qu'il est impossible qu'il ne procède point ; en un mot que la nécessité naturelle , selon laquelle la volonté veut quelque chose nécessairement, comme la félicité, ne répugne point à la liberté de la volonté ; parce que la liberté de la volonté est opposée à la violence ou à la contrainte. Or quand une chose se meut selon l'ordre de sa nature, il n'y a point de violence ou de contrainte (3).

Mais si l'on considère la volonté comme la volonté , c'est-à-dire , comme une puissance qui agit par élection , qui peut vouloir une chose ou ne la vouloir pas , se porter à un objet ou à son contraire , alors il faut dire, avec le même Père, que c'est en cela proprement que consiste le libre arbitre (4) ; que le désir que nous avons d'être heureux n'appartient pas au libre arbitre , mais à l'instinct naturel (5) ; que le libre arbitre necon-

(1) Voluntas appétit libère felicitatem, licètnecessariô appetat illam.5. Tàom.i.

(2) Deussuà voluntale libéré amatseipsum, licèt de necessitate ametseipsum.

(3) Naturalis nécessitas secundùm quam voluntas aliquid ex ne» cessitate velle dicitur , ut felicitatem , libertati voluntalis non re pugnat, ut Aug. dicit in 5. de Civit. Libertas enim voluntatis, violentiae vel coactioni opponitur. Non est aulem violentia vcl coactio in hoc quôd aliquid secundùm ordinem suae naturae moveatur. Ibid.

(4) Propriumliberi arbilrii est electio. Ex hoc enim liberi arbitra esse dicimur , quôd possumus unum recipere alio recusato, «uiodesteligere. \.p. quœst. 83. art. 3. in corp. \.p. quœst. 19. art. 10.

(5) Non enim ad liberum arbitrium pertinet, quôd volumus esse felices, »ed ad naturalem instinctum. Ibid.

vient pas à Dieu , à l'égard des choses qu'il veut et qu'il aime nécessairement, comme sa bonté, mais à l'égard des choses qui sont hors de lui , qu'il peut vouloir et ne vouloir point (1) ; que Dieu ne peut pas vouloir une chose et puis après ne la vouloir pas, parce qu'il est immuable; qu'il ne peut pas aussi vouloir le bien et le mal, parce qu'il est impeccable: par con séquent que ce n'est pas en cela que consiste le libn arbitre qui lui convient , mais précisément au pouvoii qu'il a de vouloir une chose et de ne la vouloir pas (2). Qu'encore que le Fils de Dieu fût impeccable , et par conséquent que sa volonté fût déterminée au bien en général, elle n'était pas déterminée à une espèce particulière de bien, et par suite qu'il pouvait en faire élection par son libre arbitre, quoiqu'il fût confirmé dans le bien (3). Qu'encore qu'il fût déterminé à un acte particulier, comme à vouloir mourir pour le salut du genre humain et qu'il ne pût pas vouloir le contraire ; supposé que son Père lui eût commandé de mourir, néanmoins il n'était pas déterminé à l'exercice continuel de cet acte, en sorte qu'il ne le pût suspendre et s'en abtenir quand il voulait : et ainsi il était en son pouvoir de mériter en produisant ce désir de mourir, parce qu'il n'était pas déterminé par nécessité à le

(1) Cùm ijitur Deus ex necessitate suam bonitatem velit, alia verô non ex necessitate , respeetu illorum quaj non necessilale vult, liberum habet arbitrium. S. Thomas ,2. p. quœst. 83. art. 3. in corp. 1. p. quœst. 19. art. 12.

(2) Voluntas divina se habet ad opposita, non quidem ut aliquid velit, et posteà nolit,quod ejus immutabilitati repugnaret , nec ut possit velle bonum et malum, quia defectibilitalem in Deo poneret : sed quia polest hoc velle, et non velle. S. Thom. quœst. 24. de verit. a. 3. Vide Ruis, disp. 49. de scient. Dei , sec t. 2. et disp. 45.

(3) Licct ejus voluntas esset determinala ad bonum , non tamen erat determinala ad hocvel ad illud bonum. Et ideô perlinebat ad Christum eligere per liberum arbitrium conlirmatum in bono» S. Thom. 3. p.q. 18. art. 4. ad S.

1>0UET. Œuv. XK 11

produire à tout moment; il était libre quanta l'exercice de cet acte, et par suite capable de mérite. Enfin qu'encore que les anges et les saints soient impeccables, et que l'amour béatifique soit un acte nécessaire, dans l'exercice duquel ils ne sont pas libres , non plus que Jésus-Christ, qui est leur chef; néanmoins ils sont libres en plusieurs autres choses, qu'ils peuvent faire ou ne faire pas; comme, par exemple , prier pour quelqu'un de nous ou ne prier pas , faire diverses réflexions sur les actes de leur béatitude ou ne les faire pas. Et c'est en ce sens qu'on doit prendre ce que dit saint Thomas , que la vision et l'amour béatifique sont matière d'élection (1) : non que les bienheureux soient libres , à proprement parler dans l'exercice de ces actes , et qu'il soit en leur choix de cesser de les produire, mais parce qu'ils peuvent faire plusieurs réflexions différentes sur leur bonheur , dont le choix dépend de leur libre arbitre. Que si l'on oppose ce que dit saint Thomas, qu'encore que Jésus-Christ ne puisse cesser d'aimer Dieu, cela n'empêche pas qu'il ne soit libre dans l'exercice de son amour et qu'il ne puisse mériter, parce qu'il l'aime volontiers et sans contrainte, et qu'il est maître de son action (2) : il est évident que c'est une réponse qu'il fait ad hominem, comme disent ses interprètes (S) , et qu'il ne parle pas selon son propre sentiment , à moins que de se contredire luimême, vu qu'en un autre lieu il dit expressément, comme Ton a déjà remarqué, que le domaine qu'a la volonté sur ses actions , par lequel elle peut vouloir ou ne pas vouloir, exclut la détermination du pouvoir à •une chose (4).

(1) S. Thom. in. 2. dist. 25. art. 1. ad 4.

(2) Quia in illud non coaclè sed sponlè tendit , et ità est aclûs sui dominus. S. Thom. in 3. dist. 18. art. 2. ad 5.

(3) Cabrera y Pesantius , et alii.

(4) Dominium quod habet voluntas super suos actus , per quod ia ejus est potestate velle vel non velle, excludit détermina- Uoaem virtutis ad unura. S. Thom. 6. contra génies, c, 68.

De tout ce que nous venons de dire , il suit que le libre arbitre ne consiste pas précisément dans le pouvoir de faire le bien et le mal, autrement Dieu ne serait pas libre , comme saint Augustin l'infère très-bien contre Julien, qui se servait de cette définition pour établir ses erreurs. Si rien n'est libre sinon ce qui peut vouloir deux choses , à savoir, le bien et le mal, Dieu n'est donc pas libre, car il ne peut pécher; et vous dites vous-même qu'il nq-peut être que juste. Est-ce ainsi que vous louez Dieu en lui ôtant la liberté (1) ? Bien loin que la volonté soit moins libre pour ne pouvoir pécher, qu'au contraire la liberté du franc arbitre en est plus grande et plus parfaite, c'est pourquoi saint Thomas dit que les anges , qui sont impeccables , sont plus libres que nous qui pouvons pécher ; et saint Augustin assure que la claire vue de Dieu rendra le franc arbitre parfaitement libre , en lui ôtant la liberté de s'assujétir au pérhé. Pourquoi ? premièrement , parce que, comme dit Esthius, «ceux qui sont impeccables » sont plus libres au choix des biens qu'ils peuvent » faire ou laisser, étant assurés de ne pouvoir faillir » dans leur élection (2). » Secondement, parce que, comme dit le docteur Angélique, c'est une perfection du libre arbitre d'avoir le choix de plusieurs choses différentes en gardant la subordination à la fin : mais au contraire , c'est un défaut de pouvoir s'écarierde cet ordre (3). En troisième lieu , parce que , comme dit saint Augustin , pouvoir pécher est plutôt une im

(1) Silîberum non est, nisi quod duo potest velle, id est, bonum et malum, liber ergô Deus non est qui malum non potest velle, de quo cuara ipse dixisli : Deus esse nisi juslus non potest. Siccine Deum laudas ul ei auftras liberlalem ?

(2) S. Aag. in Snchlr. c. 150. Fide et c. 36. et l. de nat. et grat. c. 46. et t. de corrept. et grat. c. il. et l. de prœd. sanct. c. 15. et l. de C. D. 22. c. u/timo. Esthius in 2, dist. 7.

(3) Sed posse ordinem illum desereie peilinet polius ad defeclun. S, Jhom. t. p. q. 62. art. 8. ad 3.

puissance qu'un pouvoir. Par conséquent le libre arbitre des bienheureux sera d'autant plus puissant, qu'il ne sera plus en pouvoir de pécher (1). En dernier lieu , parce que , dit saint Bernard , comme il y a trois sortes de liberté, l'une, qui nous délivre du péché , qui est un don de la grâce propre des justes ; l'autre , qui nous exempte de la misère , qui est une prérogative de la gloire propre des bienheureux ; la troisième, qui nous dégage de la nécessité , qui est un apanage de la nature commun aux justes et aux pécheurs , aux voyageurs et aux bienheureux : les bienheureux sont sans doute les plus libres de tous , parce qu'ils possèdent ces trois libertés tout ensemble , et que , tandis que la liberté de nature n'est point accompagnée des deux autres , elle est toujours en quelque façon captive (2). Qui sera donc son libérateur? celui qui est son créateur et qui s'est fait homme pour être son réparateur. Le franc arbitre de la volonté est vraiment libre , lorsqu'il n'est point esclave des vices et des péchés, dit saint Augustin. Dieu le donna tel au premier homme ; mais l'ayant perdu par sa propre faute , il ne peut être rendu que par celui qui l'a pu donner (3). En quoi paraît l'excellence de la nature humaine , dit ce Père , en ce qu'elle est réparée par le même pouvoir par lequel, si elle eût voulu, elle ne fût point tombée (4). Mais nous avons encore plus de sujet de louer,

(1) Eô potentius erit, quô peccare non poterit. S. Aug. 1. 22. de C. D. c. ultimo.

(2) Tamdiù quodammodô captiva tenetur, quamdiù illam du» alise libertates minime , aut minus plenè comitantur. S. Benu iib. de gratiâ et l. arbit. suprà citato,

(3) Arbitrium voluntalis est verè liberum , cùm vitiis peccatisque non servit. Taie datura est à Deo , quod amissum proprio vilio , nisi à quo dari potuit, reddi non potest. S. Aug. Iib. 14, C.

(4) Magna est humana natura , quandè quidem per eam poslibilitatem inslauratur, per quam,si voluisset, non cecidis$et. S. Aug, lib. 22. cont. Faustum , c. 28.

avec saint Hilaire, la bonté et la miséricorde de Dieu, qui est si grande et si admirable , qu'ayant perdu dans le péché d'Adam la généreuse vigueur de notre première création, nous méritons d'obtenir ce que nous avons perdu par celui-là même qui nous l'avait fait perdre. Car pour lors le diable nous nuisit par son envie , et maintenant pensant nous nuire, il est vaincu (1). Il est donc vrai que Jésus-Christ est le libérateur du franc arbitre , et que le premier homme , qui était tombé par sa présomption, n'eût jamais pu se relever, si l'avènement de Jésus- Christ, comme dit le pape Célestin,ne l'eût rétabli dans l'état de sa première liberté par la régénération qu'il lui a procurée (2) : faveur incomparable , qui ne lui ôte point son franc arbitre, mais qui le délivre, et de ténébreux le rend lumineux ; de dépravé, rectifié ; de malade, sain ; d'inconsidéré , sage et discret (3).

(1) Tanta enim et tàm admirabilis ia nos misericordiœ Dei bonitas est , ut per quem in Adae offensa generositatem primœ et bcatee illius creationis amisimus, per eum rursùm id quod amisiraus obtinere mereamur. Tune enim diabolus invidens nocuit, nunc aulem cùm nocere nititur, vincilur. S. Hilarius, in quâdatn homiliâ de Job quœ non exstat , sed citatur à S. Aug. /. 2. contra JuL c. 8.

(2) Nisi ei providentiâ regenerationis slatum pristinse liberlalis Christi Domini reformâsset adventus. Cœlest. Papa, ep. ad Episcopos GaNiœyc.6»

(3) Quo utiquè aittilio et munere Dei non aufertur liberura arbiirium , sed liberatur, ut de tenebroso lucidum , de pravo rectum , de languido sanum,de imprudente sit providum. lbidem% sub finem epist.

POUa LE VII. JOUR DE l'oCTAVE DES ROI». XIII. ATTRAIT D'AMOUR.

Jésus souverainement aimable, sous la qualité de libérateur du genre humain.

Que Jésus-Christ a délivré le libre arbitre de l'homme 3 en lui rendant le pouvoir de fuir le mal et de faire 1$ bien.

Lex spirilûs vitœ in Christo Jesuliberarit me à lege pec* cati et morlis.

La loi de l'esprit de vie , qui est en Jésus-Christ, m'a délivré de la loi du péché et de la mort. Rom. 8. 2.

On peut considérer le Fils de Dieu comme créateur et comme libérateur du genre humain. Comme créateur, outre qu'il tira le premier homme du néant par une grâce qu'il ne pouvait pas mériter, puisqu'il n'était pas, avant que de l'avoir reçue, il le favorisa de quatre autres prérogatives signalées : la première est, qu'il l'éleva à une fin surnaturelle , qui n'était pas due à sa nature, en quoi il l'égala aux anges; la seconde, qu'il l'éleva à la connaissance et à l'amour de son créateur par une grâce actuelle, sans laquelle il ne pouvait produire le premier acte de foi et de chaste amour, par lequel il se tourna vers Dieu , aussi bien que l'ange, avant que de recevoir la grâce sanc-

tifiante , et les autres habitudes surnaturelles . C'est pourquoi saint Augustin dit que ce chaste amour, qu'il appelle du nom de bonne volonté , est l'œuvre de Dieu , avec lequel l'homme a été créé (1). Et parlant des anges, il dit que le créateur de leur nature est aussi l'auteur de leur bonne volonté , qui les a créés avec une bonne volonté , c'est-à-dire , avec un chaste amour par lequel ils s'attachent à lui , créant la nature, et donnant la grâce en môme temps (2). Il faut donc confesser, à la louange du créateur, qu'on peut dire des anges aussi bien que des hommes, que la charité a été répandue en eux par le Saint-Esprit qui leur a été donné (3), sans le secours duquel ils ne pouvaient pas se rendre meilleurs qu'ils n'avaient été créés (4). La troisième prérogative est, que l'ayant élevé à son amour, il lui donna la grâce sanctifiante , avec tous les dons qui l'accompagnent , et la justice originelle, qui tenait la partie inférieure parfaitement soumise à la raison. D'où suit la dernière prérogative, qui est de pouvoir fuir le mal et faire le bien, avec une parfaite indifférence du libre arbitre revêtu de ces dons surnaturels, et assisté du secours actuel de la grâce , sans lequel il ne pouvait se conserver dans l'amour divin, comme il n'avait pu s'y établir. Car, comme dit saint Augustin , si ce secours eût man-

(1) Bona igitur voluntas opus Dei est , cum eà quippè ab eo factus est homo.

(2; Qui eos cum bonà voluntale , Id est , cum amore caslo, quo illi adhœrent, creavit ; simul in eis et condens naturam , largiens graliam.

(3) Confitendum est igitur cum débita laude Crcaloris , non ad solos homines pertinere, verùm etiam de angelis posse dici, quod ebaritas Dci diffusa sit in eos per Spirilum qui datus est eis. S. August. I. 12. de C. D.c. 9. et I. 14. c. 11.

(4) Si non potueruntseipsos facere mcliores,quàm eos ille fecerat, quonemo melius quicquam fecit: profeclô et bonam volun-

alcm, quâ melioresessent, nisi opérante adjutorio Crcaloris, hadcic non pussent.

que à Tange ou à l'homme, au point de leur création , la nature n'ayant pas été créée telle qu'elle pût sans ce secours divin persévérer, si elle voulait, ils ne fussent pas tombés par leur faute, parce que le secours , sans lequel ils ne pouvaient persévérer, leur eût manqué (1). La faute donc de l'homme fut qu'il ne demeura pas ferme et constant dans l'amour du bien supérieur et immuable , qui l'éclairait pour voir le bien , et réchauffait pour l'aimer. Car s'il y fût demeuré , il ne se fût pas jeté à l'écart dans la complaisance et l'amour de soi-même , qui le remplit de ténèbres eî de froideur (2).

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