II. CONSIDÉRATION
Il s'élève ici une célèbre question entre les Théologiens, à savoir, de quel secours Adam avait besoin pour pouvoir faire le bien et fuir le mal , et persévérer par ce moyen.
Quelques-uns estiment qu'il n'avait besoin d'aucune grâce actuelle qui prévînt son libre arbitre, parce que d'un côté la grâce sanctifiante , jointe aux habitudes infuses, lui suffisait pour produire des actions surnaturelles; et de l'autre , la justice originelle , qui soumettait tous les sens à la raison , et la raison à Dieu, luiôtait tous les obstacles et les empêchements que nous expérimentons en nous-mêmes, lorsqu'il est question de résister au mal , ou de se porter au bien*
(1) Si hoc adjutorium , vel angelo , vel homini , cùm primîim facti sunt, defuisset, quoniam non talis natura facta erat, ut sine divino adjutorio posset manere , si vellet , non utique suâ culpâ cecidissent. Adjutorium quippè defuisset sine quo manere non possent. 5. Aug. L de corret. et grat. c. 12.
(2) Spontaneus autem est ille defectus : quoniam si voluntas in «more superioris immutabilis boni, à quo illuslrabalur ut videret , et accendebatur ut amaret, stabilis permaneret , non iRdè ad sibi placendum averteretur, et ex hoc intenebresccret et friçesccret. S. Aug* l, 14. de C D. c. 13.
Saint \ugusttn semtrte favort**»* dette opinion , lorsqu'il dit que les forces du libre arbitre ne sont pas maintenant suffisantes pour ne point s'éloigner de Dieu , mais qu'elles l'étaient en Adam avant sa chute (1) ; que le pouvoir de faire le bien, dans ce premier état , était un pouvoir de nature j un pouvoir naturel (2) , ' parce qu'il avait été donné à l'homme dès sa naissance ; que les mérites de cet état étaient humains , et qu'Adam les a perdus (3) ; que la béatitude eût été en cet état une récompense du mérite , et que le mérite étant perdu par le péché , c'est maintenant un don de grâce en ceux qui sont délivrés (4); et enfin que Dieu remplit la sainte cité d'un certain nombre d'élus , ne les distinguant plus maintenant par mérite, mais par grâce, parce que toute la masse du genre humain est corrompue dans sa racine (5). Certainement il semble qu'on ne peut mieux expliquer tous ces textes qu'en disant que, dans l'état d'innocence, l'homme n'avait besoin que de la justice originelle et de la grâce sanctifiante , pour faire le bien et pour acquérir des mérites : par conséquent, que ce n'était pas des fruits de la grâce prévenante , mais du libre arbitre , fortifié par la grâce habituelle ; mais que, dans l'état de la nature déchue , nous avons besoin d'une grâce actuelle , qui prévienne la volonté , qSt l'excite et qui la pousse à faire le bien»
(1) Non discedere à Deo non esse in viribus libeii arbitrii quales nunc sunt ; fuisse in homine antequàm caderet. Z. de bono Pers. c. 7.
(2) Posse naturœ, possibilitas oaturalis. S. Aug. de Gènes, ad litleram, et Cœlest. Papa, ep.ad Episc. Gall. c.S.
(3) Humana mérita conticescant , quae perleront per Adam. S. Aug. I. de Prœdest. sanct. c. 15.
(4) Nunc autem perdito per peccatum bono merito , in bisqui liberantur, faclum est donum graliae, qu» mcrces merili futura erat. Idem l. de corrept. et grat. cil.
(5) Non eos jam merilis , quindoquidem universa massa tanquàm in vitialâ radiée damnata est, sed gratià discernens. Idem, t. U.deC D. c. 26.
?t par suite , que nos mérites sont plutôt des grâces que des mérites , et que la gloire qu'il nous donne pour récompense de nos bonnes œuvres , est plutôt un don qu'une récompense.
Néanmoins ceux qui tiennent l'opinion contraire , pour attirer saint Augustin à leur parti, donnent un autre jour à sa pensée , et disent que s'il appelle les mérites d'Adam dans l'état d'innocence des mérites humains , et le pouvoir qu'il avait de faire le bien un pouvoir naturel , ce n'est pas que la grâce actuelle ne lui fût nécessaire , mais c'est qu'elle était connaturell® à son état qui était surnaturel , et à la grâce sanctifiante qu'il avait reçue dès sa première origine et qu'il n'avait pas encore perdue; au lieu qu'après sa chute Dieu ne la lui a rendue que par sa pure miséricorde et par les mérites de son Fils (1). C'est pourquoi il dit qu'Adam dans son premier état n'avait pas besoin de la mort de Jésus-Christ (2) , mais il ne dit pas que la grâce actuelle ne lui fût point nécessaire pour faire le bien et fuir le mal ; au contraire, il assure en ces termes formels, « qu'il avait le pouvoir dans sa nature , et le » vouloir dans son pouvoir, pour ne consentir point à » la persuasion du serpent, avec le secours néanmoins » de celui qui résiste aux superbes et qui donne sa » grâce aux humbles (3). » Ce grand défenseur de la
(1) Si ergô quaeritur cur Deus tentari permiserithominem quem tentatori consensurum esse prsesciebat, altitudinem quidem consilii ejus penetrare non possum, et longé suprà vires meas hoc esse confiteor. Sed tamen quantum vel donat sapere vel sinit dicere , non mini videtur magnae laudisfuturum fuisse hominem , si proptereà posset benè vivere quia nemo malè vivere suaderet : cùin in naturà posse,et in potestate habeat velle et non consentire «uadenti , adjuvante tamen illo qui superbis resistit , humilibus autem dat gratiam. 5. Aug. I. 12. de Gen. ad Litteram , c. 4. Ibid. I. 8 c. 12.
(2) Ille in îllis bonis Christi morte non eguit. S. Aug. lib.de corrept. et grat. c. 11.
(3) Adjuvante tamen illo qui superbis resistit, humilibus autem dat gratiam.
frâce en apporte la raison , qu'il fonde sur les principes de la nature créée , qui est essentiellement dépendante du Créateur , non-seulement dans son être , mais encore dans son bien-être et dans son action. Car l'homme n'a pas été fait tel qu'il puisse faire quelque bien , si celui qui Ta fait le quitte. Toute sa bonne ac- *ion consiste à être converti à celui qui l'a fait , et à *tre toujours fait par lui juste, pieux, sage et bienheureux, et non pas à être fait, et puis se retirer comme un malade qui s'en va lorsque le médecin l'a guéri (1); mais plutôt, comme l'on dit que l'air est fait lumineux lorsque la lumière est présente, et non pas qu'il a été fait lumineux: car s'il l'avait été fait, il ne le serait plus, et il demeurerait lumineux en l'absence de la lumière. Ainsi l'homme est éclairé lorsque Dieu est présent , et sitôt que Dieu est absent , l'homme devient ténébreux (2).
Cette comparaison de la lumière avec la grâce pourrait donner lieu de croire, avec de savants théologiens , que le premier homme n'avait besoin de la grâce actuelle que pour éclairer l'entendement, et non pas pour exciter la volonté, parce qu'étant fortifiée par les habitu« des infuses elle pouvait se porter d'elle-même au bien connu sans aucune motion qui la prévînt et l'aidât à sa poursuite. Mais saint Augustin semble porter sa pensée plus avant : car il dit expressément que pour conserver la vie de la justice c'était trop peu qu'Adam le voulût , si celui qui l'avait fait juste ne l'aidait (3) ; qu'il
(1) Neque enim taie aliquid est homo factus, ut deserenlc eo qui fecit, possit aliquid agere benè tanquàm ex seipso : sed tola ejus actio bona est converti ad eura à quo factus est, et ab eo justus, pius , lapiens , beatusque semper fieiï : non fieri et recedere, sicut à corporis raedico sanari , et abire.
(2) Sed potiùs sicut aer praesente luminenon factus est , sed fit; quia si factus esset , non fieret , sed cliam absente lumine hicidus maneret : sic homo Deo sibi preesente illuminatur , absente autem continué tenebralur.
(3) Ut ab eo lencrctur vita justitiae , parùm érat velle, nisi illo qui cum fcccrat,a(ijuvaict. In Ep.c. 106.
avait reçu une grâce avec laquelle il n'eûtjamais été méchant, s'il eût voulu persévérer,et sans laquelle il ne pouvait être bon même avec son libre arbitre (1); que Dieu n'avait pas voulu qu'il fût sans grâce et qu'il l'avait laissé dans son libre arbitre , parce que le libre arbitre suffît pour le mal , mais que pour le bien ce n'est rien, s'il n'est aidé par sa toute-puissante bonté (2) ; que l'homme ne doit pas se convertir à Dieu de telle sorte qu'étant devenu juste , il pense se maintenir de lui-même dans la justice ; mais qu'il doit toujours être fait juste par celui qui l'a créé : si bien que la continuation de sa justice doit répondre à son commencement. Or pour commencer à se convertir à Dieu , Adam avait besoin de la grâce actuelle de la volonté aussi bien que de l'entendement: donc pour continuer dans l'amour par lequel il s'était tourné vers Dieu, le même secours lui était nécessaire.
Car il ne suffit pas , dit ce Père, qu'il l'ait fait une fois juste , s'il ne le fait toujours. Il faut qu'il soit toujours présent , qu'il opère toujours et qu'il le garde toujours (3). Pourquoi? parce que c'est par sa présence et par son opération qu'il est justifié , éclairé et rendu bienheureux; Dieu le cultivant et le gardant, pendant qu'il lui obéit et se soumet à son empire (4). 11 faut donc, ajoute-il, que celui qui est bon sans changement , cultive et garde l'homme de bien , et qu'en nous attachant à lai il nous fasse toujours bons et nous
(1) Sine quà etiam cum libero arbitrio bonus esse non posset. Lib. de corrept. et grat. c. 11.
(2) Quoniam libeium arbitrium ad malum sufficit : ad bonum autem nihil est, nisi adjuvetur ab omnipotenti bono. Ibid.
(3) Non ergô itàse débet homo ad Dominum convertere, uteùm ab eo factus fuerit justus , abscedat ,sed ità ut ab illosemper juslusfîat. Idem, l. 8. c. 12. de Gènes, ad lilteram.
(4) Eo quippe ipso , cùm ab illo non discedit , ejus ipsepraesen< lia justificatur , et illuminatur, et beatificatur , opérante et euslodiente Deo , dùm obedienti subjectoque dominatur.
perfectionne toujours (1). Car nous sommes son ouvrage , et il ne nous a pas seulement créés pour être hommes, mais pour être bons : or, nous ne le pouvon? être qu'en nous attachant par amour et par obéissance à celui qui est souverainement bon. Car Dieu est un bien immuable, et l'homme, quant à ce qui regarde la nature dans laquelle Dieu l'a créé , est à la vérité un bien, mais il n'est pas immuable comme Dieu. Or le bien, qui est sujet au changement et qui est inférieur au bien immuable , augmente en bonté , lorsqu'il s'attache au bien immuable en l'aimant et le servant par sa volonté propre et raisonnable. Car le grand bien de sa nature consiste en ce qu'il a reçu le pouvoir de s'attacher à la nature du souverain bien. Que s'il ne le veut pas, il se prive d'un grand bien et se cause un grand mal. Et il ne se peut faire que la propre volonté de l'homme ne retombe sur lui et ne l'accable par sa pesanteur , s'il la prépose par orgueil à la volonté de son supérieur (2).