III. CONSIDÉRATION
C'est ce que le premier homme expérimenta à son malheur, et par cette funeste expérience il apprit la différence qu'il y a entre le bien et le mal , le bien de l'obéissance et le mal de la désobéissance , c'est-àdire, de l'orgueil, de l'insolence, du désir déréglé d'être semblable à Dieu , et de la pernicieuse liberté (3).
(1) Ule itaque operetur hominem bonum atque custodiat, qui incommutabililer bonus est. Seraper ab illo fieri , semperque perfici debemus inhaerentes ei. S. Aug. I. 8. c. 12. de Gen. ad lit.
(2) Nec fieri polest ut voluntas propria non grandi ruinée pondère super hominem cadat , si eam voluntati superions extollend» preeponat.
(3) Hoc expertus est homo contemnens praeccplum Dei , et hoc experiment > didicit quid interesl inlcr bonum et malum , bonum scilicet obedienti» , malum autem inobedientiae , id est supcrbhe,conlumaciae , perversae imilalionis Dei, et noxiae libeitalis. S. Aug. ibidem, c. 14. 42
Car, comme dit ce saint docteur, l'homme abusant du libre arbitre , l'a perdu, et s'est perdu lui-même (1). Comment s'est-il perdu ? ce n'est pas en détruisant son être ni les biens qui sont dus à sa nature , mais en perdant les biens surnaturels qu'il avait reçus, comme des moyens de parvenir au souverain bien qui lui était promis. Comment a-t-il perdu son libre arbitre ? en la manière qu'il s'est perdu lui-même , non en le détruisant , mais en le dépouillant de la justice originelle, de la grâce sanctifiante et des vertus infuses qui l'accompagnent, en le privant du secours des grâces actuelles, sans lesquelles il n'était pas en son pouvoir de fuir le mal ni de faire le bien , et par suite en se faisant esclave du péché, et l'engageant dans une servitude d'autant plus honteuse qu'elle était plus volontaire. Qui de nous dit que le péché du premier homme a fait périr le libre arbitre du genre humain? Le péché a bien détruit la liberté, mais c'est la liberté de posséder dans le paradis une pleine justice avec l'immortalité. C'est pourquoi la nature humaine a besoin de la grâce de Dieu , selon ces paroles du Seigneur : Si le Fils vous délivre , vous serez vraiment libres , c'est-à-dire , libres pour bien vivre dans les bornes de la justice (2).
Voilà de quelle manière saint Augustin dit que nous avons perdu le libre arbitre et que le Fils de Dieu nous l'a rendu; à savoir, en nous rendant par sa grâce le pouvoir d'aimer Dieu et de faire de bonnes œuvres dignes du ciel. Nous avons perdu par le premier péché
(1) Libero arbitrio malè utens homo, et se perdidit , et ipsum. S» Aug. in Enchirid. c. 30.
(2) Quis nostrùm dicat quôd primi nominis peccato perierit liberum arbitrium de humano génère ? libertas quidem periit per peccatum , sed illa quse habendi fuit in paradiso plenam cum imraorlalitate justitiam. Propter quod nalura humana divine indiget gratiâ , dicente Domino : Si Filius vos liberaverit, tune verè liberi eritis : utique liberi ad benè justèque vivenduna.,5. Aug. t. i. contra duas Epist. Pelagianorum , c. 2.
le libre arbitre à l'égard de l'amour divin, et en cela sans la grâce il est captif. Ainsi si nous voulons défendre le libre arbitre , ne combattons pas ce qui le rend libre. Car celui qui attaque la grâce, qui délivre le libre arbitre, afin qu'il puisse se détourner du mal et faire le bien , veut par là que son franc arbitre soit esclave (l). Donc le franc arbitre , comme nous avons déjà dit, est vraiment libre lorsqu'il n'est point esclave des vices et des péchés. Dieu le donna tel au premier homme ; mais J'ayant perdu par sa propre faute , il ne lui peut être rendu que par celui qui avait pu le lui donner (2). Car il n'y a que le créateur de Thomme qui puisse être son libérateur. C'est lui qui nous rend vraiment libres pour fuir le mal , en nous redonnant ici-bas le pouvoir de ne pas pécher, que le premier homme avait perdu , et qui nous rendra parfaitement libres pour faire le bien, en nous ôtant le pouvoir de pécher, lorsque nous serons dans le ciel (3). C'est lui qui nous laisse pendant le cours de cette vie dans une pleine liberté de pécher et de ne pécher pas, avec celle différence , que nous péchons de nous-mêmes sans y être poussés par aucune nécessité; mais nous ne pouvons pas fuir le péché sans le secours de celui qui a dit : Vous ne pouvez rien faire sans moi (4). C'est lui
(1) Liberum arbitrium ad diligendum Deum primi peccati gravitate perdidimus, et sine gratià illud captivum. Si verô volumus defendere liberum arbitrium , non oppugnemus undè fît liberum. Nam quioppugnat gratiam quà nostrum ad declinandum à malo et faciendum bonum libcralur arbitrium, ipse arbitrium suum vult esse captivum. S. Aug. Epist. 107.
(2) Arbitrium igitur voluntatis lune est verè liberum cùm viliis peccatisque non servit. Talc dalum est à Dcoj quod amissmn proprio vilio , nisi à quo dari potuit, reddi non potest. S. Aug* iib. U.deC. D.c. 11.
(3) Prima liberlas voluntatis erat posse non peccare , novissima crit multô raajornon posse peccare. S. Aug. Iib. de corrept. et grat. c. 12.
(4; Ex quo aulem homo incipit uti volunta'.is arbilric, ît pec-
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qui nous appelle et nous altire à lui avec tant de douceur, qu'il est au pouvoir de notre libre arbitre de venir et de ne venir pas. Mais le libre arbitre peut tout seul ne venir pas : au lieu qu'il ne peut pas venir tout seul sans être aidé (1). La liberté donc qui nous exempte du péché et de la misère , est un bénéfice de la grâce; mais celle qui nous exempte delà nécessité > est un un apanage de la nature (2) : celle-ci est un don du créateur, celle-là est une grâce du libérateur qui prévient tous nos mérites. Qu'on ne parle point ici des mérites humains qui ont péri par Adam : que la grâce seule règne , comme elle fait par Jésus- Christ (3).
care et non peccare polest; sed alterum horum non facit, nisi adjutus ab eo qui dixit : Sine me nihil poteslis facere. S. Aug. lib, \. oper. imper f. contra Juh c. 96.
(1) Sed hoc arbitrium potest esse solum si non venit, non aulem polest nisi adjutumesse si venit. Idem, l.degratiâ Christi, c. 14
(2) Libertas ergô à peccato et à miseriâ per gratiam est : liberlas verô à necessitate per naturam. Magist. sent, in 2. dist. 25. in fine.
(3) Humana hic mérita conticescant quœperierunt per Adam, et regnet , quœ régnât Dei gratia per Jesum Christum. S, Aug lib, de prœdest. sanctor.