‹ L'homme d'oraisonChapitre 41 sur 217 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

Le mot de cupidité ou de concupiscence se prend quelquefois pour cette puissance de l'âme qu'on appelle volonté , par laquelle un homme raisonnable peut aimer ou désirer tout le bien qu'il connaît , soit créé ou incréé, spirituel ou corporel , sensible ou non sensible : et en ce sens il serait absurde de dire que c'est un effet du péché originel , et que tous les actes qu'elle produit sont vicieux. Car, comme dit saint Augustin, lorsque David témoigne l'ardent désir qu'il a de vouloir accomplir la loi de Dieu, cette concupiscence est digne de louange (1). Ce n'est point pour elle qu'on

(1) Laudabilis est ista concupiscentia, non damnabilis. 5. Aug. in Psal. 118. conc. 3.

a porté cette défense : Tu n'auras point de concupiscence^); mais au contraire, quand 1 Écriture sainte parle de la concupiscence louable, qui combat les mauvais désirs de la chair , elle déclare que c'est elle qui nous conduit au royaume éternel (2). Il y a seulement une chose à remarquer , dit ce saint docteur , c'est que lorsqu'il est nécessaire de traiter de la bonne concupiscence, l'Écriture la spécifie toujours en ajoutant l'objet qu'elle poursuit; mais quand elle parle de la mauvaise concupiscence , elle la nomme simplement concupiscence, sans y rien ajouter. Je ne savais ce que c'était que la concupiscence , dit saint Paul , si la loi ne m'eût dit : Tu ne consentiras point aux désirs de ta concupiscence (3). Il ne marque point l'objet de cette concupiscence, ni ce qu'on défend de désirer, parce que, selon cette manière de parler, la concupiscence est ordinairement prise en mauvaise part (4). On prend aussi quelquefois ce mot de concupiscence pour signifier l'appétit sensitif, concupiscible et irascible , qui est naturel à l'homme en quelque état qu'il se trouve, et par conséquent qui ne vient point du péché originel, non plus que cette pente que nous avons vers le bien qui nous est propre et qu'on appelle amour de concupiscence, pour le distinguer de l'amour d'amitié, par lequel nous aimons une personne pour l'amour d'elle-même, au lieu que l'amour de concupiscence regarde le bien que nous aimons pour l'amour de nous-mêmes. Car tout amour de nous-mêmes n'est pas mauvais , comme nous dirons ensuite ; puisque Dieu nous commande d'aimer notre prochain comme nous-

(1) Non concupisces. Deut. 5.21.

(2) Concupiscentia sapicntiae deducit ad regnum perpetuum. Sap. 6.

(3) Concupiscentiam nesciebam , niai Iex dixisset : Non concupisces. Rom. 7. 7,

(4) Cerlum estenim nonintellisi,cùm ità dicitur, nisi rnalarp concupiscentiam.

mêmes, et que l'espérance, qui nous porte à l'amour de notre souverain bien , est une vertu toute divine. Mais enfin le mot de concupiscence dans sa plus étroite signification , et dans son usage plus commun, est pris pour une inclination déréglée, qui nous porte à désirer des biens contraires à la droite raison et qui nous excite à pécher; ou bien pour ces mouvements indélibérés qui préviennent la volonté, et souvent même la surprennent et la débauchent. Car cette inclination mauvaise, qu'on appelle concupiscence, peut être habituelle et actuelle. L'habituelle n'est autre chose qu'une pente vicieuse de l'appétit, soit sensitif ou intellectuel, supérieur ou inférieur , causée par le péché d'Adam, et par la perte qu'il a faite de la justice originelle qui contenait les passions sous l'empire do la raison , et la raison sous la loi de Dieu. L'actuello n'est autre chose que les mouvements déréglés de l'appétit , qui se soulèvent contre Dieu et la raison. Or l'une et l'autre, prise au sens que nous venons de dire, est un effet pernicieux du péché originel, que saint Paul appelle la loi du péché; parce que , comme dit saint Augustin, cette inclination d'ordinaire nous persuade, et pour ainsi dire nous commande le péché (1). D'où vient que comme la cause prend souvent le nom de son effet, l'Apôtre lui donne aussi le nom de péché , qui règne dans ce corps mortel et qui habite dans la chair (2) ; soit parce que la concupiscence exerce son empire avec plus de force sur le corps que sur l'esprit, soit parce que oaint Paul prend la chair pour l'homme charnel qui se porte à des désirs déréglés, de quelque nature qu'ils soient. La concupiscence, dit saint Augustin, est prise pour un vice qui ne regarde pas

(I) Lcx peccati dicitur, quia suadetpeccata, atipie, ul ità dixc rim, juhot. S. Âugiisl.

(2; Condcleclur Icgi Dei secundùm interiorem homincin >id«( aut'-m aliam legem in membris mcis rcpugnanicm [cgi ratl.Ct* uw.a.', <-lc?ptivanlem me iu Icge pcccali. Rom. 7. 22,23.

seulement le corps, mais encore l'esprit (1). Ce n'est point une qualité physique de langueur qui survienne à l'âme par la voie de la génération , et qui soit un effet malheureux du premier péché de l'homme : c'est l'appétit même de l'âme, en tant qu'il est dépouillé de la justice originelle en punition du péché , et qu'étant destitué de ce frein qui le retenait dans son devoir , il se porte à des désirs déréglés qui donnent sujet aux saints de le regarder comme le foyer du péché, et la racine du mauvais amour qui ne produit que des fruits empoisonnés.

H. CONSIDÉRATION

Il ne faut pas néanmoins s'imaginer que ce funeste désordre ait tellement affaibli le libre arbitre , qu'il ne puisse plus résister aux mouvements de la concupiscence, ou qu'elle lui impose une nécessité absolue de consenlir à ses attraits. Il est vrai qu'il lui est maintenant plus difficile de s'en défendre , et qu'il n'est pas môme en son pouvoir de ne point sentir ses mouvements indéiibérés ; mais il est toujours en son choix de donner ou de refuser son consentement. Car , comme dit saint Augustin , qui est-ce qui pèche en ce qu'il ne peut pas éviter (2) ?Si donc le consentement était inévitable, ce ne serait point un crime non plus que le sentiment. Si ce mouvement est nature! ou nécessaire ,il ne peut nullement être coupable. Cai si le mouvement par lequel la volonté se tourne de part ou d'autre , n'était pas volontaire, et si elle ne l'avait pas en son pouvoir , un homme ne serait pas digr?e de louange , lorsqu'il s'élève vers les biens célestes par le ressort de sa volonté; ni de blâme, lors-

(1) Cupiditas in vitio ponitur, nec tanlùm est corporis , verîim et animi. S. Aug. I. 1. operis imper fect. in Julianum, Vide lib. de cont. c. 13.

(2) Quis peccat in. eo quod caveri nonpotest ? S. Aug. lib* de liber, arbii.4. 18.

qu'il s'abaisse vers les choses inférieures ; et il ne faudrait point l'avertir de mépriser ces choses périssables pour acquérir les éternelles, ni de quitter la volonté de mal vivre , et de vouloir mieux vivre à l'avenir (1). En vain on lui dirait : Votre appétit vous sera soumis , et vous le tiendrez sous votre empire (2). Ne suivez point vos affections désordonnées, ei détournezvous de votre propre volonté. Car si vous accordez à votre âme tous ses désirs déréglés , vous apprêterez à rire à vos ennemis, ils en triompheront de joie (3). Ne souffrez point que le péché règne dans votre corps mortel 3 en vous assujétissant à ses concupiscences (4). De vérité , à quoi serviraient tous ces avis et ces préceptes, s'il n'était pas en son pouvoir de les suivre , ou de ne les suivre pas ? Et comment lui pourrait-on dire, avec sincérité , que Dieu lui a mis à son choix le feu et l'eau , et qu'il peut étendre la main auquel des deux il lui plaira ? que la vie et la mort sont devant lui , et qu'on lui donnera celle qu'il voudra? Tenez donc pour certaine cette maxime de saint Augustin , qui comprend en peu de paroles tout ce qu'on peut dire de plus fort et de plus exprès sur ce sujet. Quelque cause qu'on puisse apporter de notre vouloir, si on n'y peut résister , on ne pèche point en y cédant. Mais si

(1) Si naturà vel necessitale iste motus existit, culpabilis esse nullo pacto potest... Motus quo hue autilluc voluntasconverlilur, nisiesset voluntarius, atque in nostrà positus potestate , neque laudandus cùm ad superiora, neque cuipandus homo essel cùm ad inferiora detorquet quasi quemdam cardinem voluntatis ; neque omninô monendus esset, ut istis neglectis œterna vellet adipisci, atque ut malè nollet vivere, vellet aulem benè.

(2) Sub teerit appelitus tuus , et tu dominaberis illius. Gen, 4. 7.

(3) Postconcupiscenlias tuas non eas , et à voluntale tuà avertere. Si praestes animse tuae concupiscenlias ejus, facient te in gaudium inimicis luis. Eccli. 18. 30.

(4) Non regnet peccalum in veslro mortali corpore, ut obediatif coacupiscenliis ejus. Rom. S.

on y peut résister, qu'on n'y cède point, et on ne péchera pas. Peut-être qu'elle surprend un homme qui ne s'en garde pas. Qu'il soit en garde, de peur qu'il ne soit surpris. Peut-être que la surprise est si grande , qu'il ne la peut éviter : si cela est, il n'y a point de péché. Car qui est-ce qui pèche, en faisant ce qu'il ne peut éviter (1)?

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