II. CONSIDÉRATION
Il suit de là qu'à proprement parler nous ne sommes pas toujours esclaves de Satan, par droit de guerre , comme ayant été vaincus par lui; mais par la juste permission de Dieu, qui abandonne le pécheur à ce tyran, parce qu'il se révolte contre son légitime maître, et qu'il fait les œuvres du diable. « Si donc il » rencontre quelqu'un dans le vice , qui est propre- » ment son domaine, il s'en saisira aussitôt, dit saint » Ambroise , comme d'une chose qui lui appartient. » Car celui qui commet un adultère , qui s'adonne à » la luxure , qui ravit le bien d'autrui, est le partage » du diable; tout au contraire, celui qui est chaste, » continent , charitable , est le partage de Jésus-Christ. » 11 ne peut donc pas se saisir d'un serviteur de Jésus- » Christ, si ce n'est qu'il soit tombé dans quelque pé- » ché ; encore ne s'en saisit-il pas pour lors de son » autorité ; mais il demande qu'on le lui livre (2). » Ce
morum ille nobis lapsuum sit. auctor, plurima item uosmetipsi per noslram socordiam et negligentiam patimur. S. Chrysost. t. 1. de Provid.
(1) S. Basil, in fleg. brevi, reg. 75.
(2; Quemcumque ergô in vitiorum suorura posscssione repèrent, tanquàm obnoxium lUOJuri vindicabit. Adulterium qui facitjluxuriam excrcct , aliéna diripit , portto diaboli est. Pudicus autem, et conlinens, et misericors , Christi portio est. Chrisli ergô servum non polestsibi vindicare , nisi forte lapsum in vitia dcprehenderit, acné tùrn quidemsibi \indicat, sed tanquàm suum kil>i tradi postulat. S. Ambros. serin. 16. in Ps. 118.
\th l/HOMME D'ORAISON.
qu'il demande, dit saint Bernard, est juste; mais sa volonté ne l'est pas. Il demande à Dieu la permission de tourmenter le pécheur en punition de son crime : la permission est juste ; mais il ne la demande qu'à dessein de le perdre, et de le faire tomber de précipice en précipice : son intention est injuste. Ce n'est donc point ni le démon qui s'empare du pécheur , ni le pécheur qui mérite cette peine» qu'on appelle justes; mais le Seigneur qui le permet; car on n'attribue pas la qualité de juste au pouvoir, mais à la volonté. Donc le droit que le diable a sur l'homme est justement permis , quoiqu'il soit mal et injustement acquis (1). En effet ce n'est point un véritable droit, c'est une usurpation ; ce n'est point un empire légitime , c'est une tyrannie. Ce royaume n'est point fondé sur la nature , mais sur l'iniquité. Ce n'est point une défense , mais une persécution; et tout l'effort de cette puissance ne tend qu'à la mort , et à la damnation de ceux qui combattent sous ce tyran. Ce royaume ne tire ses forces que des vices , et ne s'acquiert que par des crimes. Les crimes sont ses forteresses ; ses armes sont les tentations qui nous portent à toutes sortes de désordres. 11 ne se peut donc rien dire de plus misérable que ceux qui sont esclaves de ce tyran (2). La servitude du péché est la servitude des servitudes (3), parce
(1) Undè non diabolus qui invasil,non homo qui meruit;sed justus Dominus , qui exposuit. Non enira à potestate, sed à voluntate justus injustusve quis dicitur. Hoc ergô diaboli quoddam in hominem jus ; etsi non jure acquisitum ,sed nequiler usurpatum, juste lamen permissum. S. Bern. ep. 190.
(2) Regnum hoc non estnaturae , sed malitise : persecutio est, non defensio: et tota hujus potestatis virtus in mortem damnationemque eorum qui sub hoc principe militant , élaborât. Regnum hoc munitur vitiis, ambitur flagitiis. Turres ejus sunt crimina , arma quarumcumque turpitudinum molimina , etc. cyprianus crédit, jam laudatus.
(3) Est enim servi tus peccati servitulum servitus. Petr. Cet* lens. /. de Pan. c. 15.
que celui qui est esclave du péché , sert à autant de maîtres qu'il a de vices. Ce ne sont pas des maîtres t mais des tyrans. Ils président, mais ce n'est pas au profit de ceux qui obéissent; ils commandent, mais sans miséricorde ; ils font des ordonnances , mais sans discrétion. Si vous n'obéissez pas , ils vous percent jusqu'au cœur; si vous obéissez, ils vous tuent. Sous de tels maîtres la vie ne peut être exempte de crime, et la mort serait beaucoup meilleure , si elle n'était plus amère (1), Chaque vice veut dominer sur quelque partie du corps : la luxure règne dans les yeux ; la gourmandise, dans la bouche ; le mensonge, sur la langue ; l'avarice et la cruauté, dans les mains ; la curiosité et la vanité, dans les oreilles; l'immodestie et la légèreté, dans tout le corps. J'aimerais mieux être perclus de tous les membres de mon corps , que de payer tribut à tant de tyrans qui me tourmentent (2).
Mais si cette servitude est cruelle , elle n'est pas moins honteuse et infâme, parce qu'il ne tient qu'à nous de nous en exempter ; et quoique le diable nous attaque tous, et nous déclare une haine irréconciliable , il n'y a que les lâches qui se laissent vaincre, et qui se rendent ses esclaves. Car ils ne manquent point de force pour lui résister, mais de résolution et de cœur. Il est en eux de choisir la vie, ou la mort; le service de Dieu , ou l'esclavage de Satan. Si quelqu'un s'adonne à la piété, dit saint Ignace martyr, il est à Dieu; s'il est impie, il est esclave du diable, non par nature, mais par son libre arbitre, qui a des forces suifisantes, s'il les voulait employer, pour maintenir sa
(1) Sul) his dominis vita ncquior, mors melior , si tamen noa amarior. Petr. Ccllens. I. de Pan. c. 15.
(/2j Mallom non hafoere mcmbra, quàm lot supnliciorum pendue vecligalia. ibid.
liberté, et même pour rompre ses liens, lorsqu'il s'y est engagé (1). Car, comme dit saint Augustin , vous ne serez jamais tenté par-dessus vos forces (2); et si vous me demandez quelle est la mesure des tentations que Dieu permet à votre égard, je vous répondrai, avec ce même Père , que c'est celle de vos forces (3). Mais il faut vous souvenir qu'encore que ces forces soient à vous , elles ne sont pas pour cela de vous. Elles ne sont pas de vous , parce que vous les recevez d'ailleurs ; mais elles sont à vous , parce qu'un autre vous les donne. Qui est l'auteur d'un don si considérable ? c'est Jésus-Christ, qui vous l'a acquis au prix de son sang. C'est à vous d'en faire un bon usage ; parce qu'en disant qu'il vous donne les forces , nous rendons la gloire à l'auteur de la grâce, mais nous n'ôtons pas le libre arbitre : car à qui est ce que la grâce profite, sinon à celui qui le veut, mais qui le veut avec humilité , et qui ne se glorifie pas des forces de sa volonté , comme si elle pouvait toute seule , sans le secours de son libérateur , parvenir à la perfection de la justice (4) ? Prévalons-nous donc de sa faveur, et gardons-nous de retomber dans la servitude dont il nous a délivrés. Car ce serait déshonorer le triomphe de celui qui a enchaîné le prince des ténèbres au pied de la croix. Ne craignons plus ce tyran , dit saint Isidore ? Jésus-Christ a tout mis en assurance , excepté ceux qui se soumettent eux-mêmes à cet imposteur (5).
(1) Si quis pietati sludet , Dei est : si impie agat, diaboli est ; non id factus pernaturam, sed peranimi arbitrium. Ep. ad Magn.
(2) Nihil accidetteutationis ultra vires tuas. S. Aug. in Ps. 94.
(3) Ipsa estmensura pro vtribus tuis. Ibid. in Ps. 79.
(4) Non enim cùm ista comraemoramus arbitriuna voluntatis tollimus, sed gratiam Dei praedicamus. Cuienim prosunt ista, nisi volenti, sed humiliter volentï, et non se de voluntatis viribus, tanquàm si ad perfeetioiiem justitiae sola sufficiat, extollenti. S. Aug. I. de nat. et grat. c. 32.
(5) Omniaenim in tuto coilocata sunt, exceptis illis qui semetipsos suà sponte ejus substernunt atque subjiciunt deceptioni. ^. 4- ep. 154.
pour l'octave des rois.