CONSIDÉRATION
Comme dans Tordre de la nature il ne se fait rien par les causes secondes sans le concours de la toute-puissance de Dieu; de même, dans l'état de la grâce, il ne se fait aucun bien par le libre arbitre des hommes sans le secours de sa bonté. Il y a néanmoins cette différence que, dans l'ordre de la nature, Dieu, qui est le premier moteur, détermine les causes naturelles qu'il gouverne avec un empire absolu, et les fait agir par nécessité ; si bien qu'elles ne peuvent résister à sa volonté : mais, dans l'état de la grâce, il agit autrement avec les causes libres, qu'il prévient par son inspiration, sans leur imposer aucune nécessité; leur laissant toujours le
pouvoir de résister, ou d'obéir et consentir à ce qu'il leur inspire. Ce qui ne diminue rien de l'efficace de sa grâce, ni de l'empire qu'il a sur les cœurs; vu qu'il a dans les trésors de sa toute-puissance et de sa prescience éternelle, plusieurs moyens pour attirer leur volonté sans la nécessiter, et pour tirer leur consentement sans Ieurôter l'indifférence : si bien qu'on peut dire qu'il fait tout ce qu'il veut du cœur humain , aussi bien que du reste de ses créatures, mais qu'il le fait d'une manière différente, qui, pour être moins absolue, ne laisse pas d'ôtre encore plus admirable. Car enfin c'est un secret admirable et ineffable, disent les théoogiens , comment Dieu connaît de toute éternité tout e qui arrivera librement, et même tout ce qui arriérait si la volonté créée se trouvait en telle et telle irconstance ; et comment il peut sans blesser sa liberté, obtenir d'elle infailliblement et invinciblement out ce qu'il veut (1) ; de sorte qu'ayant égard à sa prescience, il est plus fort que toutes ses aversions et u'elle ne lui peut résister , in sensu composito , présup- )osé qu'il sache toutes les conjonctures dans lesquelles lie ne résistera pas , et qu'il soit dans le pouvoir de es prendre. D'où il suit premièrement qu'il n'y a )oint de volonté si faible qui ne résiste aux plus vioents efforts de tous les démons, lorsqu'elle est souteue par la grâce efficace, et que chacun peut s'appliquer es paroles de Jésus-Christ : Ma grâce vous suffit (2), au ieu que sans le secours de la grâce il n'y a point de olonté si forte , si constante , si résolue et si ferme qui le succombe aux plus faibles tentations. C'est pourquoi aint Augustin dit que c'est précipiter les forces de 9 nature en les voulant élever, que de lui attribuer le
(1) Est enira occiiltum mlrabile atque inaffabile, quomoUô •eus pnMciat quidquid libéré fulurum scit, aui etiam fulurum sset in quAcumquc occaiione, si voluntas creata in eà ponerelur,
quomodo posiil ial?l ejus libertatc obtinere ab illâ infallibU ler et inviclissircv; , quidquid wilt.
(2) Sufflcit tibi gratia mea. 2. Cor. 12.9. |g
pouvoir de résister à l'esprit malin, quoiqu'avec moins de facilité sans le secours du Saint-Esprit (1). Car enfin il ne nous donne pas seulement la facilité, mais encore le pouvoir de résister. Le Seigneur dormait dans la barque, dit ce saint docteur, voilà pourquoi la barque était battue des vents, parce que Jésus dormait. S'il eût veillé, la barque n'eût point été agitée des flots en danger de périr (2). Sa parole suffît pour apaiser les plus grands orages. Mon ennemi m'a poussé avec effort pour me faire tomber , mais le Seigneur m'a soutenu ; le Seigneur est ma force et ma gloire , c'est lui qui est l'auteur de mon salut (3). Qu'on entende un chant d'allégresse et de salut dans les tabernacles des justes. La droite du Seigneur a signalé sa puissance ; la droite du Seigneur m'a élevé au-dessus de mes ennemis ; la droite du Seigneur a signalé la force et l'efficace de sa grâce. C'est lui qui soutient ceux qui sont las , et qui donne de la force et de la vigueur à ceux qui n'en ont point (4). Ceux qui se fient en leurs propres forces tomberont dans la défaillance , mais ceux qui espèrent au Seigneur trouveront des forces toujours nouvelles ; ils prendront des ailes d'aigle ; ils seront infatigables dans leur course ; ils marcheront sans se lasser.