II. CONSIDÉRATION
La force de la grâce n'éclate pas moins dans le courage que l'âge le plus tendre et le sexe le plus délicat font paraître , soit en résistant aux attraits des plaisirs
(1) Lib. 1. de grat. Christ, c. 27.
(2) Dominus dormiebat in navi , ideô fluctuabat navis, quia dormiebat Jésus. Nani si illic vigilaret Jésus , non fluctuaret navis. S. Aug. in Psal. 34. conc. f.
(3) Impulsus eversus sum ut caderem , et Dominus suscepit me. Fortitudo mea, et laus mea Dominus , et factus est mihi in salutem. Ps. 117.
(4) Qui dat lasso virtutem , et his qui non sunt forlitudïnem. 's. 40. 29.
et delà gloire du monde, soit en surmontant la violence des souffrances et des tourments. C'est elle qui inspira à saint Symphorien ce généreux mépris qu'il fit des richesses et des honneurs que son tyran lui promettait, et qui mit dans la bouche de cet enfant ces triomphantes paroles : Les richesses que vous nous promettez sont les dépouilles du temps ; mais celles que nous avons en Jésus-Christ sont éternelles (1). Ni le temps ni la mort ne nous les raviront jamais.
C'est elle qui remplissait de joie le cœur de sainte Agnès, lorsqu'elle courait à la mort avec un visage plus gai que les autres filles ne vont aux noces.
C'est elle qui fit dire à sainte Agathe, en méprisant les menaces du président Quintien : Les tourments que vous me préparez m'ouvrent un trésor de joie , que j'attends avec autant d'impatience que la plus agréable nouvelle (2). C'est elle qui animait sainte Blandine , et qui lui faisait tirer des forces de ses tourments, qui lassaient même les bourreaux et donnaient de l'horreur à ceux qui les regardaient, et néanmoins elle ne prononçait jamais ces paroles, je suis Chrétienne, qu'elle ne sentît une vigueur intérieure qui charmait toutes ses douleurs. Qui n'avouera que cette force miraculeuse ne peut venir que d'un secours extraordinaire de celui qui par une puissance secrète , admirable et ineffable, opère dans les cœurs des hommes , non seulement les vraies lumières , mais encore les saintes et généreuses volontés (3) :non que ce ne soit pas nous qui voulons et qui agissons, mais parce que nous ne voulons ni ne faisons aucun bien sans son c cours (4).
(1) Noslrœ divitiae semper in Chrislo sunt.
(2) Tormcnta tua mihi gaudii thesaurum recludunt.
(3) Legant ergô el intelligant, intueantur atque fatcanlur, non lege atquc do<trinA insonare forinsccùs, sed interna atque occulta, mirabili ac ineffabili potestate operari Deum in cordtbui hominum non solùna veras n:\rl.iiioncs , sed etiam honas voluntates. S. Aug. UbA.de grat. Christi, c. 21.
(4; Non solùna eniru Deill nossc noslrum donavit, atque adju
fil. CONSIDÉRATION.
Comme il n'y a poiot de cœur si faible que la grâce de Dieu ne rende intrépide et invincible, aussi il n'y en a point de si dur qu'elle n'amollisse , ni de si opiniâtre qu'elle ne change, ni de si rebelle qu'elle ne fasse plier sous son empire. Quand notre libre arbitre se trouve entre deux contraires dont le choix lui est libre, et qu'il n'a point encore pris de parti, n'ayant pas plus de penchant d'un côté que de l'autre , il n'est pas si difficile de l'attirer et de le faire consentir à ce qu'on désire, parce qu'il n'y a point d'opposition. Mais quand il s'est déjà déterminé à l'un des deux, qu'il s'y est fortement attaché , changer son inclination, lui en donner une toute contraire , et sans blesser sa liberté vaincre sa résistance, c'est une marque d'un grand pouvoir, ou d'une grande adresse, ou plutôt de tous les deux ensemble (1). Or c'est là le chef-d'œuvre de la grâce de Jésus-Christ, de faire ce qu'elle veut des volontés les plus rebelles, et d'obtenir leur consentement toutes les fois qu'il lui plaît, en leur laissant toujours le pouvoir de le refuser. Car, comme dit saint-Augustin , lorsque Dieu veut sauver une âme, nul libre arbitre ne lui résiste (2). Il pourrait néanmoins lui résister, mais Dieu le touche si à propos et par des attraits si convenables, qu'il le fléchit infailliblement, quoiqu'il ne le nécessite point. Car le vouloir et non vouloir est tellement au
pouvoir de celui qui veut ou qui ne veut pas, qu'il n'em-
vat, sed etiam velle et operari operatur in nobis : non quia nos nonvolumus, aut nos non agimus, sed quia sine ipsius adjulorio nec voluraus aliquid boni, nec agimus. Ibidem.
(1) Quis enim non videat multô raajus esse indignationem à contrario in lenitalem convertere alque transferre quàm cor neutre affectione praeoccupatum , sed inter utramque médium in aliquid inclinare. S. Aug. I. 1. de gratiâ Christi, c. 24.
(2) Cui volenti salvum facere, nullum hominis liberum resistit «rbitrium. S. Aug. lib. de corrept. et grat. c. If.
3ôche point la volonté de Dieu et ne surpasse point sa puissance (1). Il est plus maître des volontés des hommes qu'ils ne le sont eux-mêmes (2). 11 les tourne comme il lui plaît par un pouvoir tout puissant qu'il a sur leurs ;œurs : comme il parut à l'élection de Saiil , qu'il ne fit jue parle consentement des Israélites, dont il toucha les cœurs comme il lui plut (3). Il en usa de môme, lorsque les hommes de guerre s'assemblèrent dans Hébron pour élever David sur le trône et le reconnaître pour leur roi d'un commun consentement (4) : assurément ils le firent de leur plein gré , et toutefois ce fut un coup de grâce qui leur inspira ce désir et qui les amena tous en ce lieu. Comment les y amena-t-il? les lia-t-il avec Jes chaînes ? il agit dans leur intérieur, il tint leurs cœurs, il les toucha, et il les attira par les propres mouvements de leurs volontés qu'il avait opérés en eux (5). Ce fut encore par un plus merveilleux effet do la grâce, que Dieu loucha le cœur du peuple de Juda, pour lui faire exécuter le commandement du roi Ézéchias , qui voulait abolir le culte des idoles et rétablir le service divin. Car l'Écriture dit que Dieu fit un coup de sa main en réunissant tous les cœurs pour iccomplir la parole du Seigneur selon le commandement du roi (6). Que dirai-je delà vocation de sa:nt
(1) Sic enim velle et nollc in volentis aut nolentis est polesate , ut divinam voluntatem non impediat, nec superet polesalem. S. Aug. I. de corrept. et grat. 14.
(2) Magis habet in pntestale voluntates hominum quam ipsi uaia Ibid.
(3) Sine duhio hahens humanorum cordium , quo placeret incliîandorum, omuipotentissimam potestatem. Ibid.
(4) Omnes ni viri bellatorei dirigentes aciem corde pacifico vcterunt in Bebron,ut coastitoerent David super omoem Israël.
(5) Et quomodO adduxit ? numquid corporalibu^ allia vinculi* lligavil ? intùs egit, corda tenait, corda movit, cosque voluntatius eorum , quas ipse in illis operaltis est , tra\i(.
(6) In Judà verô facta est minus Uomini, ut darct eiscor UDUm, » facerentjuxtàprctc<.|.tum n.gis et prmcipum vcrhuin Humnn.
210 l'homme déraison.
Paul et de tant d'autres, dont la conversion est d'autant plus admirable qu'elle est plus prompte et plus inespérée? combien d'ennemis de Jésus-Christ sont tous les jours, par un secret ressort de la grâce de Dieu , attirés tout d'un coup à Jésus-Christ ! et toutefois personne ne vient s'il ne veut. Il est donc attiré à le vouloir par de merveilleux moyens de celui qui sait agir dans le cœur des hommes, non pour faire que les hommes croient contre leur volonté , car cela ne se peut, mais pour faire qu'ils le veuillent, au lieu qu'auparavant ils ne le voulaient pas (1). C'est ce qu'il avait promis par le prophète Ézéchiel , lorsqu'il disait : Je leur donnerai un autre cœur et un esprit nouveau, et je leur ôterai un cœur de pierre pour leur donner un cœur de chair, afin qu'ils marchent dans la voie de mes commandements. Seigneurje vous prie par toutes vos miséricordes, par lesquelles vous nous avez délivrés de la mort éternelle, de ramollir mon cœur, plus dur que la pierre et le fer, par votre sainte et puissante onction, et de faire que je devienne une hostie vivante qui se consume à toute heure par le feu de la componction (2). »
(t) Quàm multi iuimici Christi quotidiè subito Dei occullâ gratiâ trahunturad Christum !et tamen nemo venit , nisi velit. Trahilur ergô miris modis ut velit , ab illo qui novit intùs in ipsis liominum cordibus operari , non ut homines, quod fieri non potest, nolentes credant , sed ut volentes ex nolentibus fiant. S. Aug. I. 2. ad Bonifac. c. 19.
(2) Rogo te, Domine, per omnes miserationes tuas, quibus de morte seternà hberati sumus, mollifica cor meum durum et lapiileum, saxeum et ferreum tuâ sacratissimâ et potenti unctione, et fac me per ignem compunctiouis coràni te omni horàhostiana vivam fieri.
?our le samedi de la première semaine après l'épiphame.