‹ L'homme d'oraisonChapitre 77 sur 217 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

C'est une grande question , dit saint Augustin , de savoir s'il y a quelque créature raisonnable, à qui rien d'illicite ne puisse plaire, et, par suite, qui soit incapable de pécher (1). Ce saint docteur se contente de proposer cette difficulté sans la résoudre. U dit seulement que ni le premier homme ni les anges rebelles n'ont point été de ce genre, et qu'ils ont eu simplement le pouvoir de réprimer la complaisance volontaire dans le mal, et qu'en ne la réprimant pas ils

(1) Utrùm sil aliqua rationalis crcalura , quarn nihil UUeitua possit delectare, magna quœstio est.

220 l'hommb D'OftMSON.

ont péché (1). Mais les théologiens la décident pour lui, et ils assurent, d'un commun consentement, que Dieu ne peut produire aucune créature qui soit impeccable par les principes de sa nature (2). Il n'appartient qu'à Jésus-Christ de posséder Pimpeccabilité par les droits de sa naissance, et de la communiquer par grâce à ses élus. Quiconque demeure en lui, ne pèche point pendant qu'il y demeure (3). Mais il faut remarquer qu'il y en a qui y demeurent pour quelque temps , et qui s'en séparent; d'autres qui y demeurent toujours, quoiqu'ils s'en puissent séparer; d'autres qui ne s'en peuvent séparer, et qui ne s'en sépareront jamais.

Il faut remarquer, en second lieu, qu'encore que l'amour actuel ne soit absolument incompatible qu'avec le péché mortel , néanmoins il peut être quelquefois si grand et si parfait, qu'il efface tous les péchés véniels ; et par conséquent qu'il les exclut aussi tous à l'avenir, pourvu qu'il dure toujours. Mais comme cette grâce est si rare durant le cours de cette vie, qu'on ne l'attribue avec certitude qu'à la bienheureuse Vierge , aussi n'y a-t-il qu'elle de qui l'on puisse dire certainement qu'elle n'a jamais péché , non pas même véniellcment. Celte immunité n'est accordée aux plus grands amis du Fils de Dieu qu'après la mort, lorsqu'ils sont arrivés au port de la béatitude. Alors ils peuvent chanter ce cantique de gloire : O mort! où est ta victoire?

(1) In eo génère ista rationalia factasunt, ut inesset in eis possibilitas frenandi delectationem ab illicito, quam non frenando peccaverunt. S. August. I. 22. cont. Faust, c. 28.

(2) Firmissimè tene,et nullatenùs dubites , omnem creaturam naturaliter mutabilem à Deo incommutabili factam , nec tameii posse qu«mlibet sanctorum Angelorum in deterius mutari , quia sicacceperunt aeternambeatitudinem, quà Deo stabiliterperfruuntur, ut eâ carere non possint. Sed hoc ipsum quôd ab illo statu beatitudinis in quo sunt , mutari in deterius non possunt , non est eis naturaliter insitum ; sed postquàm creati sunt , gratiae divin» largitate coîlatum. S. Fulgent. l.de fide ad Petrum^ c. 23.

(3) Omnis qui in eo manet , non peccat. 1. Joan. 3. 6.

où est ton aiguillon (1) ? L'aiguillon de la mort, dit sahit Augustin, c'est le péché; parce que le plaisir déréglé de la concupiscence, qui résiste à la bonne volonté , est un effet du péché originel. Cet aiguillon , qui nous a tous percés, nous adonné la mort, c'est-à-dire, la concupiscence, qui est une défectuosité mortelle de l'âme que le péché a pervertie (2). Nous avons mérité cette mort par le péché que le libre arbitre pouvait rejeter sans aucune peine dans le paradis terrestre, lorsque rien ne résistait à la bonne volonté , la partie inférieure lui étant si parfaitement soumise, qu'il ne s'y élevait aucun mouvement qui prévînt la raison, et qui pût causer de la douleur comme nous en ressentons maintenant en le réprimant (3). C'est pourquoi nous avons besoin du secours divin par l'entremise des gens de bien et des bons anges, jusqu'à ce que notre plaie soie parfaitement guérie; afin que le mal qu'elle nous fait souffrir, ne devienne point si violent qu'il étouffe la bonne volonté (4).

Page 1