‹ L'homme d'oraisonChapitre 83 sur 217 · IV. «ONSIDERATION · texte numérisé non relu

IV. «ONSIDERATION

Ce sont là les deux principaux ressorts dont la grâce se sert pour nous porter à toutes sortes de bonnes œuvres; et quoique l'esprit de joie et d'amour soit toujours le plus parfait, on peut dire néanmoins que l'esprit de crainte le devance presque toujours, qu'il entre ordinairement le premier dans le cœur, et qu'il n'y a aucune vertu quil n'y attire , quand il y est une fois entré.

Il ouvre le chemin à la foi , et il arrive rarement, comme dit saint Augustin, ou plutôt il n'arrive jamais qu'un infidèle se convertisse et embrasse le Christianisme , qui n'ait été touché par quelque motif de la crainte de Dieu (2).

Il fait naître Fespérance et Pamourde la béatitude, que Dieu promet à ceux qui le servent. Car en craignant la peine dont Dieu nous menace, on apprend à aimer la récompense qu'il nous promet, et ainsi par la crainte on entretient la bonne vie; par la bonne

(1) Erit aliquandô jucunditas sine timoré, modo jucunditas cum limore. Nondùm enim plena securitas, nec perfecta jucunditas. Si nulla jucunditas, deficimus : si plena securitas, malè exsultamus. Ergù et jucundilalem aspcrgat , et limorem incutiat , ut de dulcediue jucunditatis perducat nos ad sedera securitatis.

(2) Rarissime quippè accidit, imô verô nunquàm , ut quisquam vcnial volcns fieri christianus, qui non sit aliquo Dei timoïc [•crculsus. 5. Aug. lib. de Calec/t. rudibus. c. 5.

vie on se forme une bonne conscience, et par la bonne conscience on se met en état de ne craindre plus aucune peine. C'est pourquoi quiconque veut ne rien craindre , qu'il apprenne auparavant à craindre. Qu'il apprenne à veiller sur soi pour un temps , s'il veut être pour toujours en assurance (1).

Après l'espérance il introduit la charité. La crainte prépare, pour ainsi dire, une demeure à la charité, et quand la charité commence à s'y établir, la crainte qui lui a préparé la place sort dehors. Autant que celle-là croît, celle-ci décroît; autant que celle-là entre plus avant, celle-ci s'éloigne ; où il y a plus d'amour il y a moins de crainte , où il y a moins d'amour il y a plus de crainte. Mais où il n'y a point de crainte absolument, l'amour n'a rien par où il puisse entrer (2). Il faut donc que la crainte commence , parce que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (3). Car celui qui n'a point la crainte de Dieu ne pourra être justifié. Il faut donc que la crainte entre la première, afin de donner accès à la charité. La crainte est le médicament, la charité est la santé du malade (4).

(1) Cùm enim timetur pœna quam minatur, discitur amari praemium quod pollicetur, ac sic per limorem pœnae bona vita retinetur : per bonam vitam bona conscientia comparatur , ut per bonam conscienliam nulla pœna timeatu •. Quapropter discat timere, qui non vult timere : discat ad tempus essesollicitus, qui semper vult esse securus. Ibid. serm. 214. de temp.

(2) Timor quasi locum praeparat charitati. Cùm autem cœpet». charitas, pellitur timor, qui ei praeparavit locum. Quantum iîla crescit, ille decrescit, et quantum illa fit interior, timor pellitur foras. Major charitas, minor timor : minor charitas, major timor. Si autem nullus timor , non est quà intret charitas. S. Aug. tract. 9. in Epist. Joan.

(3) Ergo incipiat timor, quiainitium sapieutiae timor Domini. Ibid.

(4) Nam qui sine timoré est , non poterif justificari. Opus ergo est ut intret timor primo, per quera veniat charitas. Timor medicamentum , charitas sanitas.

La crainte chasse le péché lorsqu'elle nous menace de ce ver immortel qui ronge les réprouvés, dont il est écrit , que leur ver ne mourra point (1). La crainte chasse les démons. La crainte est au service de la charité. Qu'elle entre donc la première dans votre cœur, et qu'elle le garde à sa maîtresse , de peur que le diable ne s'en empare. Faites au moins, par la crainte des peines, ce que vous ne pouvez pas encore faire par l'amour de la justice (2). La crainte fait mourir les désirs de la concupiscence (3). Percez ma chair de voire crainte , car la vue de vos jugements m'a fait trembler. Je me suis acquitté de tous les devoirs de la justice (4). Craignez le Seigneur, et rendez-lui l'honneur qui lui est dû, car l'heure de son jugement est venue (5). Et ne dites pas que saint Paul nous avertit que Dieu ne nous a point donné un esprit de crainte , mais un esprit de force , de charité et de sobriété. Il faut donc bien nous garder de croire, à cause de ce témoignage de saint Paul , que nous n'avons pas reçu l'esprit de la crainte de Dieu, qui est sans doute un grand don de Dieu (6). Nous n'avons pas reçu l'esprit de crainte qui porta

(1) Audiunt haec hommes, et quia verè futura sunt impiis, timent, et continent se à peccato. S. Aug. in Psal. 127.

(2) Timor servus est caritatis. Ne possideat diabolus cortuum, praecedat servus in corde luo, etservet dominœ venlurae locum. Fac , fac vel timoré pœnae, si nondùm potes amore justitiœ. S. Aug.serm. 13. de verbis Apost. c. 13.

(3) Cœpit aliquis timere diem judicii, timendo corrigit se. Vigilat adversùs hostes suos, id est adversùs peccata sua; incipit reviviscere intenùs, et mortificare membra sua quae sunt super terram , etc. Idem , tract. 9. in Epist. Joannis.

(4; Contige timoré luo carnes nieas : à judiciis enim mis limui. Feci judicium et justitiam. Ps. 118. 120.

(5; Timele Dominum, et date illi honorcm, quia venit hora judicii ejus. Apoc. 14. 7.

(6; In quo sanè Apostoli toslimonio cavere debemus ne nos arldtremur non accepissc spiritum timoris Dei, quod sine duliio magnum est Dei donum..V. Aug. lib. Ae grat. etltb. arbil. c. 18.

saint Pierre à renier Jésus-Christ ; mais nous avons reçu l'esprit de crainte, duquel Jésus-Christ parle, lorsqu'il dit : Craignez celui qui peut jeter votre corps et votre âme dans l'enfer (1). Oui, je vous le dis, craignez celui-là (2), craignez-le comme votre juge, craignez-le comme votre père. Comme juge, craignez qu'il ne vous châtie; comme père, craignez de lui déplaire. La crainte du châtiment diminuera à mesure que vous profiterez en charité, et la crainte de lui déplaire augmentera jusqu'à ce qu'elle vous ait conduit, par une heureuse persévérance, jusqu'au terme où la crainte cesse absolument, et le respect dure toujours. Si donc vous voulez ne craindre plus, voyez premièrement si vous avez celte parfaite charité qui chasse la crainte dehors. Car si elle sort avant que l'amour soit parfait , ce n'est point la charité qui édifie , mais une enflure d'orgueil qui la bannit (3). Comme un homme qui se porte bien ne chasse pas la faim par le dégoût, mais par la bonne nourriture; ainsi une bonne âme ne doit pas chasser la crainte par la vanité, mais par la charité. Que le chrétien vive donc toujours dans la crainte Jusqu'à ce qu'il soit parvenu à la parfaite charité; qu'il se souvienne qu'il est étranger sur la terre , pendant qu'il est dans un corps qui appesantit l'âme et arrête le vol de l'esprit. La crainte doit être plus grande , quand on est encore au milieu du chemin ; elle doit encore diminuer à mesure qu'on

(1) Non quo timoré Petrus Christum negavJt , sed illius timoris «piritum accepimus de quo dieit ipse Dorainus Christus : Timete eum qui potestatem habel , et animam et corpus perdere in gehennam. S. Aug. lib. de grat. et lib. arbit. c. 18.

(2) Ità dico vobis : Hune timete.

(3) Si habere noû vis timorem, priîis Yide utrùm habeas perfectam charitatem , quae foras mittit timorem. Si verô ante istam perfectionem timor excluditur , superbia inflat, non charitas œdificat, etc. S. August. sgrm. 214. de tempore.

approche du terme; quand on y sera parvenu, elle cessera tout- à-fait (1).

(1) Major enim timor débet esse peregrinantium , minor pro* pinquantium , nullus pervenientium. Sic et limor perducil ; ibaritatem, et perfecta chah tas foras miltit timorem.

240 l'homme d'ormson.

pour le mardi de la seconde semaine après l'épiphanie. *

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