CONSIDÉRATION
1. Maxime de saint Augustin. Nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît davantage (1).
Pour expliquer la pensée de ce saint docteur , il faut remarquer, en premier lieu, qu'un même objet peut exciter dans la volonté deux sortes de complaisances : l'une qui prévient sa liberté par un attrait indélibéré qui ne dépend pas de son choix ; l'autre, qui est libre et volontaire , parce qu'elle y donne son consentement de son plein gré , gans y être engagée par une nécessité impérieuse, dominante et absolue.
(!) Quod ampliùs nos delectat ,sccun.iùm id operemur necesie est S. August.
Il faut considérer, en second lieu , que l'objet et le motif de ces deux mouvements de l'âme peut être boa et mauvais. S'il est bon, la complaisance indélibérée qui le regarde, est une grâce qu'on appelle prévenante, parce qu'elle prévient notre volonté, agissant en nous sans nous ; c'est-à-dire , sans notre libre consentement , et par conséquent sans mérite. Mais la complaisance volontaire est une grâce coopérante qui agit en nous et avec nous ; c'est-à dire , avec notre libre consentement , et par suite avec mérite. Au contraire, si l'objet est mauvais, la complaisance subite et indélibérée , qui s'élève dans l'âme 6ans son consentement, est un mouvement déréglé , qui ne lui est point imputé à blâme , parce qu'elle ne le peut empêcher: et si saint Paul l'appelle péché, c'est par une attribution impropre; parce que c'est une peine du péché et un attrait au péché. Mais la complaisance volontaire , est proprement ce qu'on appelle péché , qui rend l'homme coupable devant Dieu. Enfin il faut encore se souvenir que, dans l'état d'innocence , les passions étant soumises à la raison • il n'y avait point de révoltes de la concupiscence, ni de complaisance indélibérée vers le mal; mais depuis la chute du premier homme , nous sommes tous sujets à ces désordres , et les plus justes peuvent dire, comme l'Apôtre : Je me plais dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur; mais je vois dans mes membres une autre loi qui est contraire à la loi de mon esprit (1). Voilà donc la guerre déclarée entre l'esprit et la chair , entre ïa grâce et la nature corrompue. Voilà deux partis formés , qui disputent l'empire de notre cœur. Chacun tâche de le gagner par la douceur de ses attraits ; mais comme il est libre , il se donne à qui il lui plaît , et il fait toujours ce qu'il aime le mieux. Et c'est ce que saint Augus-
(1) Condelcclor legi Dei secundïim interiorem hominem : video autem aliam legera in membris meis, repugaantem legi mentis meœ. Rom. 7. 22.
tin veut dire par ces paroles : Nous agissons toujours nécessairement selon ce qui nous plaît davantage(l) ; c'est-à-dire , selon ce que nous aimons le mieux , ce que nous voulons plus fortement et plus efficacement. Il ne parle pas en cet endroit d'une complaisance indélibérée, il ne dit pas comme quelquesuns lui ont voulu faire dire : Nous voulons nécessairement ce qui nous plaît davantage; comme si de deux attraits, qui sollicitent notre consentement, celui qui a plus de douceur l'emportait par une nécessité inévitable, sans qu'on y pût résister : c'est une erreur. Mais il dit que nous agissons, et, comme il s'explique lui-même, que nous vivons selon ce que nous aimons davantage : parce que nous faisons toujours nécessairement ce que nous voulons plus efficacement, lorsque l'exécution est en notre pouvoir. Par exemple , dit-il , lorsque la vue d'une beauté mortelle nous porte au plaisir de la fornication, si la beauté intérieure de la vertu de chasteté nous plaîtdavantage, si nous l'embrassons plus volontiers avec la grâce de Jésus-Christ, alors nous agissons et nous vivons selon ce qu'elle nous prescrit. Ce n'est plus le péché qui règne en nous , pour obéir à ses désirs ; c'est la justice qui exerce sur nous un empire d'amour, et qui nous fait faire avec un grand plaisir ce que nous savons être agréable à Dieu.
u. considération,
2. Maxime de saint Augustin. Si rien ne nous plaisait de tout ce qui est illicite , personne ne pécherait. Il ne parle pas ici d'un plaisir indélibéré, mais d'une complaisance volontaire dans le péché : et il ne faut pas inférer de là, qu'il n'y ait que l'attrait du plaisir qui nous porte au péché, l'expérience nous
(1) Quod enim ami>liùsaos dcleclat , secuûdùm idepcreinuruecewe est.
%Q l'homme d'oraison.
montre que les autres passions ont ce malheureux effet, aussi bien que la douceur du plaisir (1). Et saint Augustin se contredirait autrement lui-même , puisqu'il dit, dans un autre lieu, que tous les péchés viennent du désir ou de la crainte (2). Pour accorder ces maximes, il faut dire qu'elles ne sont pas si générales qu'elles ne souffrent quelque restriction. Il est vrai qu'elles nous marquent ce qui se fait le plus souvent ; mais il n'est pas vrai qu'elles nous marquent ce qui se fait toujours absolument. 11 est encore moins véritable que l'attrait du plaisir qui prévient la volonté , et qui la porte effectivement au péché , obtienne son consentement par une nécessité qui ne souffre point de résistance. Car si elle n'y pouvait résister, elle ne pécherait point. Et, comme dit saint Augustin , si le mouvement par lequel la volonté se tourne d'un côté ou d'un autre, n'était volontaire, et si Dieu ne l'avait mis en notre pouvoir , l'homme ne serait ni louable , quand il porte sa volonté vers les choses célestes ; ni blâmable , quand il la détourne vers les choses basses et terrestres (3).