III. CONSIDÉRATION
Cette victoire est un fruit de la grâce et de notre libre arbitre tout ensemble : de la grâce qui prévient notre volonté par le plaisir qu'elle lui donne , et de la volonté qui suit la grâce par le plaisir qu'elle y prend. Il importe de faire grande distinction entre ces deux sortes de plaisir, pour ne point tomber dans la confusion et dans l'erreur. Le premier est un plaisir d'attrait; le second est un plaisir de préférence; l'un et l'autre sont dans la volonté , mais d'une manière différente. Le premier se forme en elle, mais sans elle; le second se forme en elle , et avec elle ; le premier la sollicite , le second la détermine ; le premier ne lui est pas libre , le second est en sa liberté , car elle peut résister à la grâce qui la sollicite , et elle peut suivre son attrait ; elle peut rejeter le bien qui se présente ,
quôd probatio fidei vestrae patientiam operatur : patientia autera opus perfectum habet.
(I) Quid addi potest, ni opus perfectum habeat ? amat, ardet , fervet, calcat omniaquse délectant, et transit : venit ad aspera, horrenda, truculenta , minanlia , calcat, frangit, et transit. O amare ! ô ire! ôsibi perire ! ô ad Deum pervenire ! Sic armandus est amator justitise , sic armandus est amator inviwbilis pulchritudinis*
et elle le peut accepter, et l'agréer par préférence à tous les autres plaisirs licites et illicites. Autrement ce serait en vain que saint Augustin nous dirait : Que la justice vous plaise de telle sorte, qu'elle surpasse tous les plaisirs même licites ; préférez la justice au plaisir même qui vous est permis (1). Si cette préférence n'était pas en notre élection et en notre liberté , en vain apporterait-il des raisons pour nous persuader de faire ce que la grâce seule ferait nécessairement en nous, sans y donner aucune part à notre libre arbitre. Et néanmoins voyez comme il nous y exhorte; voyez comme il nous presse. Vous avez, nous dit-il, deux serviteurs, dont l'un est fort laid, mais fidèle; l'autre fort beau, mais méchant, mais qui n'est pas fidèle. Dites-moi lequel vous aimez davantage. Je vois bien que c'est celui qui est fidèle. Vous êtes-vous trompé, en préférant la laideur à la beauté ? tout au contraire, vous avez préféré la beauté à la laideur. Vous avez méprisé les yeux de la chair, et vous avez élevé les yeux du cœur au-dessus. En consultant les yeux de la chair, il vous ont dit : Celui-ci est beau, celui-là est laid; mais vous les avez rejetés, et vous avez réprouvé leur témoignage. Vous avez regardé le serviteur fidèle des yeux du cœur, et nonobstant sa difformité corporelle, vous avez dit en sa faveur : Qu'y a-t-il de plus beau que la fidélité ? et qu'y a-t-il de plus difforme que la mauvaise foi ? Il faut donc aimer la justice plus que tous les plaisirs, même licites. Car si vous avez des sens intérieurs, ils sont tous susceptibles du plaisir de la justice. Si vous avez des yeux intérieurs, regardez la lumière de la justice, c'est de celte lumière qu'il est dit dans un psaume : Eclairez mes yeux, afin que je ne m'endorme jamais dans la mort. Si vous avez des oreilles intérieures, écoutez la justice. C'est ce que cherchait celui qui disait : Que celui-
(1) Justitia sic dclcctct , ut vincat ctiam licitas delectaliones, et e: delcctalioni, qui licite delcclaris , prœponc jusliliam.
là écoute , qui a des oreilles pour écouter (1). Je supposé, par exemple, que l'or vous plaît, que c'est un beau métal, qu'il a un très-grand éclat; bref, qu'il vous plaît. En effet, il est beau, et je n'en disconviens pas; ■car si je le niais, je ferais tort au Créateur (2). Voici donc venir un tentateur qui vous dit : Si vous ne rendez un faux témoignage pour moi, je vous ôterai cette somme d'or ; mais si vous voulez le rendre pour l'amour de moi, j'en ajouterai encore davantage. Voilà un combat qui se passe en vous entre deux plaisirs : à savoir, entre le plaisir d'avoir de l'or, et le plaisir de dire la vérité , et de la garder comme un trésor. Je vous demande maintenant à quoi vous donnez la préférence ? est-ce à l'or ? est-ce à la vérité P L'or vous donne-t-il dans les yeux? la vérité ne vous touche-telle point? rougissez de honte, prenez des yeux, rendez à voire maître l'amour que vous aviez pour un de vos serviteurs : vous exigiez de votre esclave la fidélité, en lui promettant la Âberté, et vous ne la gardez pas à celui qui vous promet l'éternité (3) ? Éprouvez-vous donc vous-même, faites réflexion sur
(1) Ergô prœ omnibus voluplatibus , hoc est delectationibus eliani licitis, amanda est justitia. Si eniin habes sensus interiores , omnes il I i interiores sensus delectantur delectalione juslitiœ. Si habes oculos interiores, vide juslitiœ lumen: de illolumine dicit Psalmus : Illumina oculos meos, ne unquàm obdormiam in morte. Si habes aures interiores, audijustitiam. Taies aures quaerebat , qui dicebat : Qui habet aures audiendi, audiat.
(2) Ecce delectat le aurum, oculos luos delectat: metallum est pulchrum, fulgentissimum , delectat. Pulchrum est, non nego : nam si pulchrum negavero , Creatori injuriam facio.
(3) Venit ergô tentator,et dicit tibi :Tollo tibi aurum, nisi dixerispro me falsum teslimonium : Si autem dixeris , addo tibi. Decertant in te du» delectationes. Modo interrogo le, quid praeponas , quid te plus delectet , aurum, an veritas ? aurum , an verum teslimonium ? Aurum lucet ? Fides non lucet ? Erubesce, habeto oculos : quod amabas in servo tuo , redde Domino tuo. En exigebas ab eo fidem, cui promitlebas libcrtatem ; nec ei •ervas fidem, qui promillil œlcrnitniem ?
vous ; souffrez que celui qui vous menace, vous ravisse votre or : la justice a de plus grands attraits de douceur , elle a plus de brillant et d'éclat. Ne vous souciez non plus que celui qui vous en promet, vous le refuse. Vous devez préférer la justice à l'or, et vous y attacher par complaisance. Elle est plus éclatante, plus délicieuse, plus agréable. Marquez ces paroles : Elle a plus de douceur, et plus d'éclat (1). Voilà le plaisir que la volonté trouve dans son objet , et qui ne dépend point d'elle. // la faut préférer à l'or, et la préférer par complaisance. Voilà le plaisir qu'elle y prend, et qui dépend de son choix et de sa liberté. C'est la raison pour laquelle il emploie un si long discours , pour la porter à se plaire au bien : ce qui serait autrement inutile , s'il ne lui était pas libre de le faire , ou de ne le faire pas. Il est vrai qu'elle présuppose le plaisir , soit vrai, soit faux, qu'elle trouve dans son objet. Car on n'aime rien que ce qui plaît (2) : mais ce n'est pas la règle, ni la mesure qui détermine son choix, c'est le plaisir qu'elle y prend librement, en consentant et se liant à la grâce. C'est de ce plaisir qui lui est libre, qu'il faut entendre cette maxime de saint Augustin sur l'épitre aux Galates : Nous agissons par nécessité selon ce qui nous plaît davantage : c'est-à-dire, selon ce plaisir de préférence et d'élection, par lequel la volonté se déterminent avant lequel elle demeure dans son indifférence sous la grâce, et sous la concupiscence (3).
(1) Prohate vos, in<=j>icile vos ; tollat aurum, qui minatur : suavior est justitia , Iucidioresl justitia. Non det aurum , qui produit; praeponenda est auro justitia, delectando praeponenda est,fulgentiorest,lacidiorest, suaviorest, dulcior est.
(2) Non enim amatur, nisi quod delectat.
(3) Quod ampliùs dcîeclat ,secundùm id operemur necesse est.
pour le jeudi de la seconde semaine apres l'épiphanie.