II. CONSIDÉRATION
Cette secrète alliance de la volonté de l'homme avec la grâce de Jésus-Christ, est d'autant plus merveilleuse qu'elles ne travaillent pas chacune à part, ni Tune après l'autre, ni l'une sans l'autre. Ce sont deux principes d'un même effet, qui agissent par indivis et en commun sans se quitter ni partager leur ouvrage. On ne peut pas dire que la grâce en fait une partie et le libre arbitre une autre ; mais chacun d'un travail commun fait véritablement tout dans son ordre. Ainsi la grâce fait tout, et le libre arbitre fait aussi tout : mais comme tout est dans celui-ci, tout vient aussi de cellelà (1). Il est vrai que le mouvement indélibéré que Dieu fait en nous par la grâce prévenante , ne dépend point de notre consentement; il va devant, mais quand il opère ensuite par la grâce efficace et qu'il produit le bon effet qu'il prétend , il ne le fait qu'avec nous. Car il agit tellement en nous , que nous voulons et nous faisons ce qu'il veut , et il ne souffre pas que ce qu'il nous a donné pour l'employer , et non pas pour le négliger, demeure oisif en nous, afin que nous soyons les coopérateurs de la grâce de Dieu (2). De là vient que les saints Pères, pour conserver les droits de la grâce et de la liberté, attribuent les bonnes œuvres tantôt à l'une , tantôt à l'autre , tantôt à l'une et
(1) Nec partira gratia, partim liberum arbitrium, sed totum singula opère individuo peragunt. Totum quidem hoc , et totum in* -. sed ut totum in illo , sic totum ex illâ. S. Bern. lib. de grat. et libero arbitr.
(2) Agit quippè in nobis , ut quod vult, et velimus , et agamus : nec otiosa in nobis esse patilur quse exercenda non negligenda donavit, ut et nos cooperatores simus gralise Dei. Cœlest. ad Episc. Gall.
à l'autre tout ensemble. Ainsi saint Augustin dit que Ja source de notre justice est en Dieu; mais il ajoute bientôt après, qu'il ne s'ensuit pas que nous n'y devions rien contribuer que nos vœux, et qu'il faut que notre volonté agisse sous la grâce de Dieu qui lui prête son secours, puisqu'on n'aide personne, s'il ne veut luimême agir (1). Ainsi après avoir dit avec l'Apôtre en faveur de la grâce, que l'affaire du salut ne dépend pas de celui qui court, ni de celui qui veut, mais de Dieu qui fait miséricorde, il s'explique incontinent en faveur de la liberté , disant qu'il ne nie pas que l'homme ne coure; mais qu'il ne pourrait courir si Dieu ne lui faisait miséricorde, en lui prêtant son secours et son assistance (2). Ainsi ce même Père joignant le concours de notre volonté avec la grâce dans l'ouvrage de notre justification, démêle admirablement leurs droits en donnant tout à Dieu, mais non pas sans le consentement du libre arbitre de l'homme. Tout vient de Dieu ; mais il ne nous vient pas comme à des hommes qui dorment, et qui demeurent oisifs sans vouloir rien faire. La justice de Dieu ne sera point en vous sans votre volonté : la volonté n'est que de vous; la justice n'est que de Dieu. La justice de Dieu peut être hors de vous sans votre volonté ; mais elle ne peut être en vous que par votre volonté (3).
(1) Nec ideô tamen de hâc re solis votis agendum est, ut non subinferatur adnitendo nostrœ efficacia voluntalis: adjutorenim nosler dicitur , nec adjuvari polest , nisi qui etiam spontè aliquid conatur. S. Aug. I. 2. depecc. mer. et rem. c. 5.
(2) Non quia nullus est hominis atque voluntatis cursus, sed quianihil potest,nisi ille miseralur. Et ailleurs : Non quia hoc sine vulunlate nostrâ agitur, sed quia voluntas nostra non implet quod agit , nisi adjuvetur. Et dans un autre lieu ! Non quia velle non debemus , et currere, sed quia ipse in nobisoperatur, et velle et perficere. Idcm,epist. 106. s ub fine m. Idem, l. de Perf. jus t. c. 19.
(3) Sed totnm ex Deo. Non tamen quasi dormientes, non quasi ut non conemur, non quasi ut non velimus. Sine voluntate tua
Celui qui vous a fait sans vous., ne vous justifie pas sans vous. Il vous a fait sans que vous le sussiez , mais il vous justiOe lorsque vous le voulez et que vous y consentez (1). Que tous naissent d'Adam , c'est une nécessité et un supplice; mais naître par Jésus-Christ, c'est un effet de la volonté et de la grâce. On ne contraint point les hommes de naître par Jésus-Christ , cela leur est libre ; mais ils ne naissent pas d'Adam parce qu'ils l'ont voulu (2) : cela ne dépend pas de leur choix.
Il ne faut pas omettre ici qu'encore que les Pères et ^Écriture sainte attribuent nos bonnes œuvres à notre volonté, « à Dieu ne plaise néanmoins , comme dit » le concile de Trente, qu'un chrétien se confie et se » glorifie en soi-même et non pas dans le Seigneur, » dont la bonté envers tous les hommes est si grande, » qu'il veut bien que ses propres dons deviennent leurs » mérites (3).» Il veut bien à la vérité, dit saint Augustin , que l'acte de notre volonté soit à lui et à nous ; nais il a cet avantage sur nous qu'il est à lui , parce ju'il nous y excite par sa grâce en nous appelant ,
:ion erit in te justitia Dei. Voluntas quidem non est nisi tua , nistilia non est nisi Dei. Esse potest justitia Dei sine voluntate «uà : sed in te esse non potest nisi per voluntalem tuam. Idem, serm. 15. de verb. Apost.c.M.
(1) Qui fecit te sine te non justificat te sine te. Ergo fecit nescientem, justificat volentem. Ibid.
(2) Ut omnes nascerentur ex Adam, necessitatis fuit exdamnatione : nasci per Chrislum voluntatis est et gratiee. Non coguntur homines nasci per Chrislum : non quia voluerunt , uati suni ex Adam. Idem, tract. 3. in Joan.
(3) Absit tamen ut christianus homo in seipso vel conSdat vel glorietur, et non in Domino , cujustanla est ergà omnes homines bonitas , ut eorum vellt mérita , quae sunt ipsius dona* zone. Trid.sess.ô.c. 16.
et il est à nous seulement en le suivant (1). Le vouloir est à nous, mais c'est Dieu qui nous donne le pouvoir et le vouloir: c'est lui qui meut la volonté, afin qu'elle se levé; qui la guérit, afin qu'elle ait la force de faire le bien ; qui la dilate, afin qu'elle reçoive ce qu'il lui offre ; et qui la remplit , afin qu'elle le possède (2>. Il y a des œuvres , dit-il dans un autre lieu , qu'on n'attribue point à Dieu, parce que l'homme qui les fait ne vit pas selon Dieu lorsqu'il les fait, mais selon son amour propre ; mais il y a d'autres œuvres de l'homme qu'on dit être plus de Dieu que de l'homme (3). Pourquoi cela? parce que nous les faisons véritablement, mais c'est Dieu qui nous les fait faire (4). Nous voulons donc, mais c'est Dieu qui opère en nous le vouloir ; nous opérons, mais c'est Dieu qui opère en nous et qui produit en nous ce qu'il nous fait effectuer (5). C'est donc à lui qu'il en faut attribuer la gloire , et à nous l'obéissance et la reconnaissance ; l'obéissance à la grâce prévenante, qui excite notre volonté ; la reconnaissance à la grâce efficace , qui nous convertit et qui fait que nous nous convertissons , qui nous purifie et qui fait que nous nous purifions, qui brise notre cœur et qui fait que nous le brisons , qui nous sauve
(1) Ut velimus etsuumcsse voluit et nostrum : suum, vocando; nostrum, sequendo. S.Aug. l.X.ad Simplic. quœst. 2. ante med.
(2) Nostrum est velle, sed volunlas jpsa etiam mc-vetur ut surgat, sanatur ut valeat, dilatatur ut capiat , et impletur ut habeat. Idem } l. de bono vidait, c. 17.
(3) Sunt opéra hominis, quae non dicuntur Dei , quoniam homo qui h*c agit , secundùm se vivit, non secundùm Deum,in quantum h*c agit. Sunt aulem alia opéra hominis , quee magis dicenda sunt opéra Dei. Idem^ l. de contin. c. 13.
(4; Ea nos facimus,et Deus facit ut illa faciamus. Lib. de prœdest. sanct. c. 11.
(5) Nos ergô volumus , sed Deus in nobis operatur et velle nos ergô operamur , sed Deug in nobis operatur et operari pro bonâ voiuntatc. Idem , /. de dono persever. c. 13. post me» dium.
Nouet. Œuv. XK 23
et qui fait que nous nous sauvons , accomplissant ce que dit saint Paul : Opérez votre salut avec crainte.... rp.r c'est Dieu qui nous fait vouloir et exécuter selon sa volonté bienfaisante (1).
(1) Cum metu... salutem vestratn operamini : Deus est enim qui operatur in nobis velle et perficere pro bonà voluntate. Philip, 2. H. 12.
pour le vendredi de la seconde semaine après l'épiphanie.