‹ L'homme dans la natureChapitre 5 sur 208 · ARISTOTE. — BUFFON · texte numérisé non relu

ARISTOTE. — BUFFON

passages ne pouvaient se comprendre sans admettre d’autres hommes parallèlement à Adam et à ses fils. Des Nègres en particulier il n’était pas question, pas plus que dans le dénombrement ultérieur des peuples qu’aurait engendrés la postérité de Noé. De là dans l’interprétation du livre saint, un schisme, qui prit naissance dans les premiers siècles de notre ère et dont l’empereur Julien se fit l’écho en 365. Il y aurait eu plusieurs créations d’hommes. Avec saint Augustin la thèse monogéniste eut le dessus et se maintint jusqu’au xvie ou xvne siècle, lorsque après Christophe Colomb, la découverte d’une foule d’autres sortes d’hommes réveilla la question. En vain le pape, en 1512, décréta que les Indiens d’Amérique descendaient d’Adam et Eve.

La thèse polygéniste resta sur le terrain théologique avec le célèbre livre de La Peyrère en 1655 sur les Præadamiles, qui en quarante ans donna lieu à trente-cinq publications pour le moins. De là elle passa aux mains des naturalistes, puis aux mains- des voyageurs et des philosophes qui fondèrent de cette façon la seconde branche de l’histoire naturelle de l’Homme, celle qui concerne les races. Le premier essai de classification de ces races est, en effet, d’un voyageur, François Bernier, d’Angers, en 1684. Les polygénistes les plus connus à cette époque furent Mathews Dale en 1677, Fabricius en 1721, Guillaume Rei en 1744, lord Kaimes en 1744, sans parler des encyclopédistes qui poussèrent les questions à l’extrême et firent que l’Église prit l’alarme et parut se demander s’il convenait de laisser développer une science qui se heurtait d’emblée à ses dogmes jugés les plus nécessaires.

En dehors de ce mouvement, la zoologie continuait à progresser et, pour la seconde fois, se constituait l’histoire naturelle de l’Homme avec Buffon en 1749 dans sa célèbre Histoire naturelle générale. Une première partie y traite de l’Homme dans son ensemble, une seconde des races humaines. Le programme entier de l’anthropologie y était esquissé, il n’y manquait que le nom pour que l’autonomie en fût établie à titre de chapitre détaché de l’histoire des animaux. Ce nom, ce fut Blumenbach qui vingt-cinq ans plus tard le lui décerna.

On a vu qu’Aristolc s’était servi de l’adjectif correspondant d’anthropologues pour désigner ceux qui dissertent sur la nature de l’Homme. Du xviu au xviiiu siècle, le même mot, ou des équivalents, reparaît de tous côtés dans des acceptions

l’anthropologie avant broc a.

variées. Etant donnés l’étymologie et le nombre de sujets se rapportant plus ou moins directement à l’Homme, il n’y a pas à s’en étonner à une époque où, la spécialisation des sciences ne s’élant pas encore faiLe, chacune cherchait sa voie et ses limites.

La première acception à citer est théologique et se relrouve dans tous les dictionnaires du temps. Elle désigne les cas où l’Écriture attribue à Dieu des caractères humains tels qu’un visage, des membres, un langage, des passions.

La plus répandue est l’acception anatomique, par exemple dans le livre de Magnus Ilunclt en 1501, intitulé Anlhropologia seu de hominis dignitate, nattera et proprietatibus et qui est principalement anatomique malgré son titre; dans ceux de Jean Riolan fils (Paris 1649), de Kerkring (Amsterdam 1671), de Cowper (Londres 1697), intitulés Antliropographia seu anatomia ; dans celui de Tichmayer (léna 1718), ayant pour titre Eléments d’ anthropologie ou Théorie du corps humain.

L’acception philosophique faisant suite à celle d’Aristote est fréquente aussi, par exemple dans le livre de de Galeazzo Capello en 1583, intitulé Anthropologium qu’il définit un discours sur la nature de l’Homme, ou dans les leçons de Kant à Kœnigsberg sur l’anthropologie qu’il donne comme « la théorie de la connaissance de l’Homme conçue systématiquement ».

Puis il y a l’acception mixte, réunissant les deux précédentes, telle que la montre la définition suivante du dictionnaire de Furetières (Paris 1727) : « Anthropologie se dit de la science qui traite de l’Homme; elle a deux parties : la psychologie qui traite de l’âme et l’anatomie qui traite du corps ».

L’acception pédagogique, telle qu’elle esl comprise par Chavannes et exposée dans un ouvrage publié à Lausanne en 1787, serait la plus remarquable si elle ne se réduisait pas à un programme. Nous en dirons quelques mots.

Chavannes était un pasteur protestant, bibliophile et s’occupant de projets d’éducation. Le petit livre dans lequel il donne ses idées sur ce point est intitulé : Essai sur l'Education intellectuelle avec le projet d’une science nouvelle. Partant d’une idée mathématique prise dans Euclide, il professe que toute éducation secondaire sérieuse doit avoir pour base, pour pivot et pour but, la connaissance de l’Homme, c’est-à-dire l’Anthropologie ou la science géné-

BLUMENBAGH. — CHAVANNBS.

raie de l’Homme. 11 la partageait en neuf parties : « 1° l’anthropologie proprement dite ou science de l’Homme considéré dans la constitution de sa nature et dans les traits qui le rapprochent ou l’éloignent des autres espèces animales au triple point de vue végétatif, animal et intellectuel; 2° l’ethnologie ou histoire des progrès des peuples dans la civilisation; 3° et 4° la science de l’Homme considéré comme doué d’intelligence, d’activité et de moralité; 5° à 8° la science du langage; 9° la science des religions. Le manuscrit de la première partie aurait été écrit.

Nous ne parlerons pas des autres acceptions du mot anthropologie ayant donné lieu à des ouvrages, par exemple, de celle qui a abouti de nos jours à Y Anthropologie de Bossu, laquelle n’est qu’une encyclopédie des sciences médicales.

Evidemment, la plus nette de ces acceptions est celle de Chavannes. L’anthropologie y a deux sens: sens général comprenant les trois aspects de l’Homme : animal, intellectuel et social; sens spécial, l’anthropologie par excellence ne concernant que l’aspect animal. Blumenbach les connaissait-il? En tout cas c’est avec le dernier sens restreint qu’il en fait usage dans la dédicace de la 3e édition de ses Variétés du genre humain , de 1795, à Sir Joseph Banks. Ce livre, sous une forme concentrée, est un exposé court mais complet de toutes les matières que comporte aujourd’hui encore l’anthropologie telle que l’entendent de Quatrefages et Broca, moins les deux questions qui ont surgi depuis : le préhistorique et la descendance de l’homme. Le côté ethnographie y est laissé de côté. Les divisions y sont très nettes : l’Homme dans son ensemble et comparé aux animaux, et les variétés physiques de l’Homme ou races. Aussi est-il permis de se demander auquel, de Buffon ou de Blumenbach, revient l’honneur d’avoir fondé l’anthropologie moderne. Ayant égard à l’antériorité du premier, nous avons conclu dans nos Éléments d’ anthropologie générale en faveur de notre illustre compatriote.

Le mot ne se généralisa pas immédiatement. Les ouvrages d’anthropologie qui suivent portent des noms divers, tels que YHomrne, essai zoologique, par Bory de Saint-Vincent, l 'Histoire naturelle de l'homme (Yirey et Lawrence), V Histoire naturelle des races humaines[A. Desmoulins). L’adoption n’en lut oflicielle qu’en 1850 environ lorsque Serres qui, après Flourens, occupait au Muséum la chaire d’histoire naturelle de l’Homme, ajouta spontanément sur son

6 l’anthropologie avant broc a.

affiche : ou anthropologie. Aucune opposilion ne se produisit, le fait passa inaperçu. Toutes les autres acceptions du mot avaient disparu, toutes les sciences spéciales pouvant à la rigueur y prétendre avaient leur nom propre : la psychologie, l’ethnographie, l’ethnologie, la sociologie. La consécration toutefois n’en fut définitive et hautement acclamée qu’une dizaine d’années plus lard, lors que Broca fonda la Société d’anthropologie de Paris, la première de ce nom. D’emblée le mot remplaça celui d’histoire naturelle de l’Homme et même, dans quelques Sociétés s’occupant des races, celui d’ethnologie. Vingt Sociétés aujourd’hui portent ce nom, toutes les Associations pour l’avancement des sciences, plusieurs Académies ont une section d’anthropologie. Des ouvrages traitant de l’Homme et de ses races ont pris ce titre. Du consentement unanime de tous les savants, l’anthropologie se définit « la branche, détachée de l’histoire naturelle qui traite de l’Homme ». Ainsi comprise, elle a conquis son autonomie : c’est la zoologie de l’Homme, comme la mammalogie est la zoologie des Mammifères, comme l’hippologie est la zoologie du Cheval.

Nous n’avons pas l’intention de faire l’historique de l’anthropologie; ce qui précède suffit pour démontrer qu’elle n’est pas, comme on le croit généralement, une science nouvelle, mais que, sous un autre nom, elle remonte à Aristote et était déjà constituée à la fin du siècle dernier. Ace moment son but, ses principes, ses principales branches, ses méthodes, y compris la crûniomélrie et l’anthropométrie, étaient établies et la science avait marché déjà avec Buffon, Daubenton, Camper, Blumenbach, Sœmmering et White.

Jusqu’ici nous avons vu de cet historique deux périodes : l’une répondant à l’antiquité et se terminant à Linné, l’autre allant de Buffon à White en 1799. Une troisième période s’étend de 1800 à 1859 environ, moment décisif où se produisent presque simultanément trois événements qui ouvrent la quatrième période, celle de Broca. Ce sont : la démonstration définitive de la haute antiquité de l’Homme par Boucher de Pertbes, la fondation de la Société d’anthropologie de Paris et la renaissance, sous la plume de Darwin, de la doctrine française du transformisme de Lamarck.

Dans la troisième période, contrairement à ce qu’eut fait penser la fin du xvm' siècle, la partie de l’anthropologie qui porte aujourd’hui le nom de générale n’est pas séparée

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