‹ L'Homme dans la sculpture romaneChapitre 5 sur 6 · FIG. 8. - FUONTON DE LA CATHÉDRALE DE NIMES · texte numérisé non relu

FIG. 8. - FUONTON DE LA CATHÉDRALE DE NIMES

On sait depuis longtemps et on le voit encore mieux aujourd'hui après la publication des magnifiques recueils de M. le Commandant Espérandieu, qu'à côté de la grande sculpture, qui a fleuri surtout en Narbonnaise et qui était presque toujours une réplique ou un pastiche des chefsd'œuvre les plus célèbres de l'art grec, il s'est développé en Gaule une école de sculpteurs indigènes dont les monuments, en général assez médiocres, indiquent une incompréhension totale du dessin classique. Quelques œuvres ont même un caractère tout à fait populaire : ce sont des stèles funéraires

avec l'effigie du défunt grossièrement sculptée ou des statuettes de divinités indigènes. Le célèbre Mercure de Lezoux, aujourd'hui au musée de Saint-Germain, appartient à cette catégorie : ce paysan à grosse tête et à large carrure, qui se drape dans un ample manteau de caractère indigène et tient à la main l'énorme bourse qui contient ses écus, n'a rien de commun avec le gracieux éphèbe aux talonnières pourvues d'ailes de la mythologie grecque.

Les monuments de ce genre et ceux d'un style plus classique devaient être encore nombreux dans la France du moj^en âge et il faut y iijouter les sarcophages chrétiens historiés qui proviennent surtout d'Arles, mais se sont répandus au loin : l'humanité qu'ils présentent a la même silhouette lourde et trapue que celle de la sculpture galloromaine indigène. Telles sont les sources fondamentales qui ont inspiré la sculpture romane dans le Sud-Est de la France, depuis la Provence jusqu'à l'Auvergne et dont l'influence s'est fait sentir dans les régions voisines, en Velay, en Dauphiné, à Lyon sur les chapiteaux de l'église d'Ainay et aussi en Lombardie.

Quels que soient en effet, dans toute cette grande région, les différences des talents professionnels, les contrastes entre la place et l'importance des œuvres, c'est toujours sous le même aspect que l'homme apparaît dans la sculpture, aussi bien sur les corbeilles des chapiteaux auvergnats qu'aux façades grandioses des églises provençales : physionomie trapue, large carrure, tête un peu trop grosse, draperies aux plis larges et un peu mous retombant avec une certaine lourdeur, attitude calme, parfois majestueuse de la statue.

Il est inutile d'insister sur la composition toute classique de façades comme celles de Saint-Gilles ou de Saint-Trophime d'Arles. Les nombreux travaux qui leur ont été consacrés mettent bien en lumière la parenté de ces statues d'apôtres avec celles des magistrats ou des rhéteurs de basse époque qui avaient orné les places des grandes cités gauloises. Ces figures se distinguent par le calme et la majesté qui leur donnent

une certaine froideur et aussi par leur carrure un peu épaisse, par la lourdeur des étoffes dans lesquelles ils se drapent avec noblesse.

Il y a une parenté évidente entre les apôtres de la façade ou du cloître de Saint-Trophime d'Arles et les deux statues rapportées au portail méridional de Notre-Dame-du-Port à Clermont, entre les frises de Saint-Trophime, de Beaucaire, de Saint-Gilles, entre les chapiteaux du cloître d'Arles, de l'église de Vion (Ardèche), de la nef de Saint-Maurice de Vienne, de l'église d'Ainay à Lyon, pour ne citer que quelques exemples. L'unité de cet art, qui englobe tout le Sud-Est de la France et la Lombardie, est parfaite : dans toute cette région dominent les corps trapus, les têtes au volume excessif. Et même lorsqu'il est arrivé à des sculpteurs d'emprunter à des miniatures leurs thèmes iconographiques, comme il est vraisemblable pour le récit de la Passion de la frise de Saint-Gilles et pour certains chapiteaux auvergnats, ils ne se sont nullement départis de leur style traditionnel né à l'origine de l'imitation des modèles gallo-romains.

La sculpture des églises d'Auvergne est beaucoup moins étudiée que la sculpture provençale. Le seul grand ensemble qu'elle ait produit se trouve en dehors de la province : c'est le Jugement Dernier du portail de Conques en Rouergue dont j'ai essayé de montrer ailleurs les analogies avec les œuvres auvergnates (i). En Auvergne même la sculpture monumentale est bornée à la décoration des linteaux en bâtière et des chapiteaux historiés. Son témoignage n'en a pas moins une grande valeur et jette un jour curieux sur les méthodes de travail et l'idéal esthétique des sculpteurs romans.

Que les maîtres auvergnats aient demandé aux modèles gallo-romains et aux sarcophages chrétiens, dont leur pays était pourvu en abondance, les principes mêmes de leur art,

(i) L. Bréhier. L'école romane de sculpture auvergnate et le portail de Conques en Rouergue. (Actes du Congrès d'Histoire de l'Art. Paris 1921 m, 464).

c'est ce qui apparaît avec évidence. Non seulement ils ont adopté, pour orner leurs églises, le chapiteau corinthien, mais ils __ 1,^^^—- l'ont copiéparfoisavec une grande

I^T Jùil^Êww exactitude, comme le montre le

beau chapiteau de Mozat(fig. 9), timbré sur chaque face d un masque humain au milieu du feuillage et qui n'est que la reproduction

FIG. Q. - CHAPITEAU DE MOZAT. j. 1-1 11 „ „ ' J^„^

^ d un modèle gallo romain dont

un exemplaire se trouve au musée de Reims (i).

C'est à la même inspiration antique qu'on peut attribuer le thème triomphal des Victoires écrivant sur des boucliers (2) et un grand nombre de lutteurs, d'amours, de génies affrontés qui rappellent tantôt les personnages des fresques pompéiennes, tantôt les thèmes des poteries rouges vernissées dont Lezoux était à l'époque romaine le grand centre de fabrication. Il en est de même des cavaliers qui chevauchent des lions, des boucs ou des quadrupèdes de nature indéterminée qu'on trouve sur des corbeilles de Alozat, Saint- Nectaire, Brioude, etc.. et qui n'ont aucune signification précise. Ce sont de purs thèmes d'ornements empruntés à des monuments antiques.

L'imitation des sarcophages chrétiens n'est pas moins fréquente. L'histoire de Jonas figure sur un chapiteau de l'église Mozat avec ses deux épisodes caractéristiques, le prophète jeté à la mer par l'équipage révolté et englouti par le monstre, puis sortant de la gueule du monstre et se reposant au pied des murs de Babylone sous un arbre à feuilles de figuier. Tous les détails coïncident avec ceux des sarcophages qui représentent ce thème et nous savons que cette

(1) Espérandieu. Bas-reliels, statues et bustes de la Gaule romaine, tome V, n' .'5746).

(2) Mozat, Notre-Damt'-du-Fort à Clermont, Saint-Nectaire.

histoire ornait le couvercle d'une cuve dans laquelle avait été enseveli saint Just, évêque de Clermont (620-626) (1). De même le sujet de la Multiplication des pains, montrant le Christ étendant les deux mains entre deux ou quatre disciples, se trouvait sur des sarcophages clermontois, dont un fragment existe encore au musée : une sculpture encastrée au-dessus d'un portail restauré de Saint-Paul-d'Issoire, hors de l'Auvergne un linteau de la cathédrale de Valence en reproduisent exactement l'ordonnance.

Mais ce n'est pas seulement par ces imitations directes, si nombreuses soient-elles, que l'influence antique s'est manifestée en Auvergne : son esprit, sa conception du corps humain ont pénétré toute la sculpture de cette province, dont les procédés favoris remontent exclusivement à la tradition gallo-romaine. Même lorsque les maîtres revêtent leurs personnages de l'armure chevaleresque ou du costume civil de leur temps, ils ne s'écartent pas de leurs principes, comme le montre, entre de nombreux exemples, un chapiteau de l'église d'Issoire, dont deux personnages, vêtus du bliaud serré à la taille et bordé d'un riche galon, occupent les angles au milieu de feuillages d'aspect tout antique.

Les mêmes règles sont appliquées aussi bien aux corbeilles dont les sujets sont empruntés à l'iconographie religieuse. Un fait important domine, d'ailleurs, toute l'histoire de cette sculpture. L'Auvergne a adopté presque exclusivement, pour orner ses églises, la corbeille corinthienne de la fin de l'antiquité. Elle en a plus ou moins modifié les détails remplaçant, par exemple, la rosette centrale par un nœud d'entrelacs ou, suivant une tradition datant déjà de l'époque romaine, entremêlant ou substituant aux feuillages, des animaux ou des hommes. Quelle que soit l'ornementation adoptée, la corbeille conserve toujours la silhouette corinthienne : s'il y a des personnages, ils sont disposés symétriquement, de manière que des têtes remplacent aux angles

(1) Leblant. Sarcophages de la Gaule, n" 79.

les caulicoles ou même les volutes et qu'un motif quelconque, parfois la tête d'un autre personnage, tienne la place de la rosette centrale. Il n'est pour ainsi dire pas un seul chapiteau historié, même à décor iconographique, qui n'obéisse à cette règle, alors que sur les chapiteaux bourguignons, à Vézelay en particulier, les personnages sont placés un peu au hasard autour de la corbeille. De même au cloître de Moissac, les caulicoles et les volutes d'angle sont conservés et les personnages sont appliqués sur chacune des faces du chapiteau. C'est de ce fait que dérive tout le système ornemental des sculpteurs auvergnats et c'est ce qui explique les déformations qu'ils ont fait subir à la figure humaine. Leurs personnages sont encore plus courts que ceux de la sculpture provençale. Les intéressantes mesures exécutées par Al. le D' Laran (i) nous révèlent que le rapport entre la tête et le corps des anges de Notre-Dame-du-Port est seulement de 3 à 8 et d'une manière générale, ce rapport varie entre 3 et 6 sur les chapiteaux auvergnats. 11 ne suffit pas d invoquer la maladresse et la naïveté : certains de ces chapiteaux sont d'une belle exécution. En réalité, les sculpteurs auvergnats ont sacrifié la vérité et même la vraisemblance à leur programme décoratif. Ils ont traité un peu au hasard sur les corbeilles qui ornent l'église, les motifs les plus divers, feuillages, animaux, hommes, mais ils ont disposé leurs ornements de telle manière que tous les chapiteaux ou demichapiteaux ont dans l'espace le même profil, celui de la corbeille corinthienne. Alême lorsque leurs thèmes iconographiques dérivent visiblement de miniatures, comme c'est le cas pour les chapiteaux de Robert de Clermont à Notre- Dame-du-Port et à Saint-Nectaire, la composition des scènes et la disposition des personnages sont calibrées, en quelque sorte, suivant les contours de cette corbeille. Agir autrement eut été introduire des éléments disparates dans

(i) Laran. Recherches sur les proportions dans la statuaire française du xii" siècle. (Revue Archéologique 1907, 1908, 1909).

rornementation de l'église et ils étaient liés par leur programme décoratif.

Avec quelle fidélité et quelle élégance ce programme fut exécuté, c'est ce dont on peut se convaincre si, négligeant les détails des chapiteaux qui surmontent les colonnes d'un sanctuaire, comme celui de Saint-Nectaire ou de Notre- Dame-du-Port, on se borne à en contempler l'ensemble. On est frappé alors de la pureté et de l'élégance des lignes : toutes les corbeilles ont le même profil harmonieux d'amphores délicatement ouvragées. C'est faire tort aux maîtres auvergnats que de les juger uniquement sur le dessin de leurs personnages et, si l'on veut leur rendre justice, c'est l'efTet de leur décor architectural qu'il faut apprécier.

Le canon humain qu'ils ont adopté est la conséquence de ces principes. Ils n'eurent d'autre souci que de conserver dans sa pureté le profil de la corbeille corinthienne et pour obtenir ce résultat, ils sacrifièrent de propos délibéré et la vraisemblance des proportions ou des attitudes et jusqu'aux traditions iconographiques. C'est ce qu'une analyse de leurs procédés va nous montrer.

Prenons d'abord le cas le plus simple, celui de personnages peu nombreux, trois sur les demi-chapiteaux, quatre sur les corbeilles des sanctuaires sculptées sur toutes leurs faces. Les personnages sont placés aux angles de la corbeille et leurs têtes renforcées tiennent lieu de volutes. Un chapiteau, provenant de l'ancien chœur roman de l'église de Alozat, est orné à ses quatre angles de génies ailés et agenouillés dont les têtes ont justement ce rôle : leurs pieds et leurs mains s'entrelacent symétriquement sur les faces, tandis qu'une belle pomme de pin, suspendue au tailloir, figure la rosette. L'Usurier agenouillé entre deux démons à Notre-Dame-du-Port^ à Ennezat, à Brioude, à Saint- Nectaire, nous montre le même genre de composition appliqué à un demi-chapiteau. L'agenouillement des personnages est un procédé commode qui permet au sculpteur de renforcer les corps et les têtes des personnages d'angles.

Il peut provenir de la tradition gallo-romaine et le modèle a pu être fourni par les atlantes fréquents dans l'art antique ou par le groupe célèbre, " l'Anguipède et le Cavalier ", dont on a retrouvé plusieurs exemplaires en Au\ergne.

Avec une véritable virtuosité certains maîtres ont même réussi à varier ces effets plastiques. Une tradition iconographique propre à l'Auvergne figure les Evangélistes sous la forme d'anges tenant des banderoles. Sur un chapiteau du sanctuaire de l'église de Volvic c'est aux angles qu'apparaissent ces figures et leurs ailes se déploient librement sur les faces. Un chapiteau provenant de l'ancien chœur roman de Mozat (à quelques kilomètres de Volvic) montre au contraire les quatre anges sculptés sur les faces, avec la tête, encadrée par le large nimbe, substituée à la rosette, tandis qu'aux angles les ailes relevées dessinent une saillie qui représente la volute.

Lorsqu'ils ont à traiter des thèmes iconographiques où les personnages sont plus nombreux, les sculpteurs arrivent presque toujours à ménager aux angles la place de personnages dont les têtes doivent remplacer les volutes. C'est ainsi qu'à Notre-Dame-du-Port, sur le chapiteau de " la chute de l'homme", Adam, qui ligure dans deux scènes différentes, celle de la Tentation et celle de l'Expulsion du Paradis, se trou\e répété à chaque angle de manière à ce que sa grosse têle barbue contribue à donner un profil vigoureux à la corbeille ; sur la face ainsi encadrée, se détache, substituée à la rosette, la tête du Seigneur avec son large nimbe crucifère. Les curieux chapiteaux du chœur de Saint-Nectaire, qui sont dvis en partie au même maître, Robert de Clermont, et dont plusieurs trahissent l'inspiration de miniatures d origine orientale, ne montrent pas un parti diff"érent. Bien plus, la préoccupation décorative a entraîné le sculpteur à de véritables hardiesses iconographiques.

Dans les thèmes comme la Transfiguration ou le Jugement Dernier, en elTet, le Christ occupe naturellement le centre de la composition et on s'attendrait à le trouver au milieu d'un chapiteau. Or, sur deu.x corbeilles de Saint-Nectaire où ces

sujets sont représentés, c'est à un angle qu'apparaît la figure de Jésus. Sur le chapiteau de la Transfiguration, les deux faces qu'il sépare sont occupées par Moïse, Elie et les Apôtres ; sur celui du Jugement Dernier on aperçoit sur une face la grande croix portée par des anges, sur l'autre les élus. A l'église de Maringues une corbeille raconte le miracle des Dix Lépreux (Luc. 17, 17). La figure de Jésus est répétée symétriquement à deux angles du chapiteau : d'un côté il accomplit le miracle, de l'autre il bénit le lépreux guéri qui vient lui rendre grâce. Ces anomalies, contraires à toutes les traditions ne peuvent s'expliquer que par les exigences du programme décoratif, auquel le thème iconographique luimême a été subordonné.

C'est donc par un souci ornemental que les sculpteurs de ces chapiteaux n'ont pas craint de déformer l'anatomie humaine et d'exagérerencore la tendance, qu'ils tenaient delà tradition gallo-romaine, à représenter des hommes au corps trop ramassé, à la tête trop grosse. C'est pour la même raison que les figures, au lieu d'être d'aplomb, semblent comme accrochées à la corbeille. L'invraisemblance n'est pas d'ailleurs plus grande, et elle est moins choquante, que celle des statues poitevines couchées horizontalement dans les voussures des portails.

Si l'on veut rendre justice à ces précurseurs de l'art moderne que sont les maîtres romans, il ne faut pas leur demander plus que ce qu'ils ont voulu donner et on doit se garder d'appliquer à chacun des détads de leurs ensembles les règles de critique qui conviennent à une oeuvre isolée. Pour juger leurs sculptures il faut les voir dans le cadre architectural auquel elles étalent merveilleusement adaptées. C'est là l'unique point de vue auquel ils se soient placés. La figure humaine n'a pas été pour eux un sujet d'études anatomiques poussées avec minutie ; ils ne l'admettent dans leurs oeuvres qu'à titre d'ornement et pour réaliser à l'aide de leur ciseau le décor de l'église, ils ont choisi leurs modèles suivant le tempérament et la tradition de leur pays natal. Les uns

ont cherché à traduire dans la pierre toutes les délicatesses de la calligraphie et de la peinture ; d'autres ont puisé leurs inspirations dans le passé gallo-romain ; tous ont fait également tEuvre de décorateurs.

Louis Bréhier.

FIG. lO. EVANGÉLIAIRE DE METZ.

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