FIG. 7. - FRESQUE UE SAINT-SAVIN
légères, mais sèches d'aspect et quelquefois raides. Grâce à un talent de premier ordre, des sculpteurs comme Gilabert, auteur de deux apôtres du portail de Saint-Etienne de Toulouse, ou comme le maître de l'Isaïe de Souillac sont parvenus à leur donner de la souplesse. D'autres, au contraire, ont reproduit, sans rien y changer, leurs modèles picturaux : entre les apôtres aux jambes croisées du même portail toulousain et le Moïse des peintures de Saint-Savin (fig. 6 et 7) ou les apôtres du baptistère de Poitiers, la parenté est évidente. Dans les deux cas le bizarre croisement des jambes a pour effet de tendre les draperies, qui semblent trop étroites et prennent un aspect de raideur désagréable.
Ainsi les personnages couverts de draperies d'allure classique qui ornent les portails et les chapiteaux bourguignons, aquitains, espagnols, ne proviennent pas d'une imitation directe de l'art antique. C'est par l'intermédiaire de miniatures et aussi de peintures murales que les sculpteurs les ont connus et ils se sont attachés à reproduire en hautrelief tous les détails et surtout le style de ces modèles picturaux. De là vient le type très spécial d'humanité qui règne dans ces écoles de sculpture : corps allongé, tête petite, allure gracieuse et presque féminine, draperies légères aux plis stylisés et parfois trop raides, mais dont l'agitation contribue à augmenter le caractère expressif. C'est en somme ce canon humain, ramené à des proportions plus justes, grâce au progrès de l'étude d'après nature, qui a fini par triompher dans la statuaire gothique.
Il en résulte qu'il peut paraître délicat et même tout à fait
périlleux d'établir une subordination entre les œuvres bourguignonnes, languedociennes, espagnoles, en inxoquant ces analogies de style. On sait qu'une des questions les plus graves qui divisent actuellement les archéologues est celle du point de départ de la sculpture monumentale. Al. Emile Alâle (i), remarquant, avec raison, les rapports entre les sculptures de Moissac (portail et cloître) et les miniatures des commentaires de Beatus, abbé de Liébana sur l'Apocalypse, place résolument en Languedoc cette origine : le tympan de Aloissac serait ainsi la plus ancienne imitation en pierre de ces miniatures. Al. Kingsley Porter (2) plaide au contraire pour l'antériorité de Cluny et de Saint-Jacques-de-Compostelle et montre en tout cas que le portail de Aloissac n'est pas l'unique intermédiaire entre les miniatures de Beatus et la sculpture romane. Les observations que nous présentons ici permettront peut-être d'envisager ce problème sous un nouvel aspect. Des analogies de style entre plusieurs sculptures n'indiquent pas forcément des rapports de subordination : elles peuvent provenir de l'emploi de sources communes. Al. K. Porter relève sur les statues toulousaines de Gilabert et sur des statues du portail nord de la façade de Chartres le même motif de la draperie relevée par le bras gauche de manière à retomber par devant en deux étages festonnés. En résulte-t-il, comme il le veut, que Gilabert ait travaillé à Chartres ? Alais sur les deux volets d'un triptj'que byzantin d'ivoire du xT" siècle dont l'un est conservé à Vienne, l'autre à Venise (3), le même détail caractérise les draperies des apôtres. Une œuvre analogue ou peut-être une miniature a pu inspirer à la fois le maître de Toulouse et celui de Chartres. Il n'est donc pas impossible que la Bourgogne et le Languedoc aient été à l'origine des centres indépendants d'art
(1) L'Art Religieux du xiT siècle, chapitre I.
(■->) Romanesque sculpture of thc pilgfimage roads, I — Spain or Toulouse ? and others questions. (The Art Bulletin, VII, 1, 1924).
(3) Schlumberger. Deux volets d'un triptyque byzantin en ivoire du XI' siècle. Gazette des Beaux-Arts, 1890, XIII, 379-381.
monumental, et nous allons voir qu'il y en a eu plusieurs autres. C'est un égal souci de reproduire en pierre des thèmes picturaux et de les adapter à la décoration des édifices, qui a déterminé les ressemblances de style que l'on remarque entre les œuvres de leurs maîtres.
Mais en outre il s'en faut de beaucoup que la peinture et la miniature aient constitué les seules sources de la sculpture romane et ce serait une erreur de vouloir enfermer dans des cadres rigides un mouvement aussi complexe. Au type svelte et élancé de la Bourgogne et du Languedoc s'oppose l'homme courtaud et trapu des écoles provençale, auvergnate, lombarde : c'est de la sculpture gallo-romaine que dérive ce modèle.