‹ L'homme de génieChapitre 132 sur 257 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

En rapprochaQl leurs observations des miennes, je trouve un ensemble de 107 aliénés avec tendances artistiques, dont :

46 pour la peinture, 10 » sculpture.

gravure,

musique,

architecture,

poésie.

Les formes psychopathiques prédominantes étaient :

chez 25 la monomanie sensorielle et la persécutive,

)i 21 la démence,

» 16 la mégalomanie,

V 14 la manie aigûe ou intermittente, ^ 8 la mélancolie, » 8 la paralysie générale, j» 5 la Tolie morale, )i 2 l'épilepsie.

La prédominance des formes plus incurables et congénitales (monomanie, folie morale), ou de celles dans lesquelles on entrevoit, latente ou associée, la démence (mégalomanie, paralysie) est évidente.

J'ajoute que la folie morale et la perversité s'est manifesté davantage chez les aliénés qui ont donné des preuves d'une intelligence plus élevée, fous artistes ou écrivains.

Voyons, à présent, les caractères spéciaux de ces fous.

1. Géographie. — Dans les pays où la tendance artistique est plus générale et marquée, on retrouve aussi un chiffre plus fort de fous artistes. De fait, j'ai pu en glaner bien peu à Turin, Pavie, Reggio, tandis qu'à Pérouse, Lucques et Sienne ils foisonnent.

2. Professions. — Chez un petit nombre seulement, ce penchant était explicable par l'influence de la profession ou des habitudes acquises avant la maladie. Nous ne trouvons parmi nos arlistes-fous que

8 ex-peintres ou sculpteurs, 10 ex-archifectes, ébénistes ou menuisieurs, 10 ex-maîtres d'écoles ou prêtres,

1 ex-télégraphiste,

2 ex-étudiants,

6 ex-marins ou officiers et soldats du génie.

Parmi les peintres modernes frappés de folie, notons, entre autres, Gill, Cham, Chirico, Mancini.

Dans quelqu'un Tancienne tendance s'accentuait grâce à la folie.

C'est ainsi qu'un mécanicien crayonnait des machines, deux matelots construisaient de petits navires parfaitement proportionnés, un maître d*hôtel traçait sur le plancher des tables prêtes pour un repas avec des pyramides de fruits. A Reggio un ébéniste sculpta des feuillages et des ornements très beaux; un officier de marine fabriqua d'élégantes nacelles et ensuite s'adonna entièrement à la peinture de scènes maritimes, disant que cela le soulageait de la privation de son élément afl*ectionné.

Souvent la folie inspirait à ces gens une étrange énergie au travail < tellement, m'écrivaient MM. De Paoli et Adriani, — qu'on les dirait payés pour cela ; ils couvrent de peintures les murs, les tables, et jusqu'au parquet ». Un d'eux, peintre médiocre auparavant, se perfectionna avec la maladie; une copie d'une Madone de Raphaël qu'il peignit pendant ses accès fut couronnée à l'Exposition.

Magnoni, peintre célèbre de Reggio, enfermé pour démence et mégalomanie dans l'hospice de Reggio, y resta oisif pendant quatorze années: enfin, poussé par le docteur Zani, il reprit la palette et couvrit les murs de l'asile d'ex-

iBllenles peintures, enlie autres un comlc llgolin, d'après Danle, d'une exécution si aLlmirable. qu'une folle y lançait souvent des morceaux de viande pour empêcher Ugolin et ses enfants de mourir de faim : les taches de graisse y paraissent encore (1).

De liuil peintres, dont M. Adriani m'a envoyij l'histoire, quatre ont conservé la même habileté pendant la manie aigiie ou intermittente: chez deux elle s'affaiblit, de manière qu'après guérison, l'un d'eux déplorait vivement les peintures qu'il avait faites.

3. Influence de la forme d'aliéiialion. — La maladie inspire à beaucoup le choix du sujet.

Un lypémane sculplail toujours un homme avec un crâne dans la main. Une mégalomane brodait partout le njot, DIEU. Les monomanes font allusion, habituellement avec des emblèmes, à leurs malheurs imaginaires.

Un monomane persécuté a dessiné, d'un côté, ses ennemis qui le poursuivent et, de l'autre, la justice qui le défend.

Souvent les alcooliques exagèrent les nuances jaunes. Un peintre, en qui l'abus des liqueurs alcooliques avait complètement détruit le sens de la couleur, devint très habile dans les teintes blanches el, devint, entre deux excès de boiale plus grand peintre de neiges de la France.

Un peintre i-enommé, C..., atteint de paralysie générale, perdit le sens des proportions; il ébauchait un arbre qui, fjni, aurait dépassé le cadre; il nuançait tout en vert.

Pourtant, en général, il arrive de voir des individus qui n'avaient jamais songé aux pinceaux, se transfoimcr en peintres, sous l'impulsion de la folie, plus fréquemment que de voir des artistes habiles se perfectionner.

Bien de fois la maladie, en même temps qu'elle sup-

irirae des qualités précieuses pour l'art, en fail, au con-

(11 Gaïf!

traire, épanouir de nouvelles et donne à toutes un cachet particulier.

L'étrange tableau du peintre R..., paralytique et mégalomane que je reproduis en petit (1), manque dans toutes les proportions.

La folie changea Luc Clennel de peintre en poêle (2), de même que Melmour, phisicien, frappé de démence à la perte de sa femme, devint littérateur.

c L'exagération poussée jusqu'à Tinvraisemblable, jusqu'à l'impossible, dit Regnard, est un des caractères des paralytiques : un de ces fous peignit un homme qui touchait les étoiles avec sa tête et la terre avec les pieds (3) >.

Daudet, dans Jack, parle de peintres maniaques qui voulaient représenter des tremblements de terre ou Tintérieur d'un navire dans un jour de tempête.

Souvent des individus qui précédemment, étaient bien éloignés de toute idée artistique, sont entraînés à la peinture par la maladie, surtout dans les moments de plus forte excitation.

B..., maçon, devint peintre dans l'hospice de Pesaro. Ses accès maniaques étaient annoncés par une recrudescence de son penchant à croquer la caricature des domestiques et des employés de l'établissement, qu'il condamnait en effigie aux peines les plus excentriques. Un jour que le cuisinier, homme joufflu et rubicond, lui refusa un mets de son agrément, il le peignit dans l'attitude d'un Eue Homo, devant une grille qui l'empêchait de loucher à des gourmandises alléchantes.

La bizarre apothéose du pédéraste et mégalomane R..., qui excrète et féconde des œufs, symbolisantes les mon-

(1) Voir î\ la Planche VII^

(2) 0. Delepierre. Histoire littéraire des fous. Paris-Londres, 1860.

(3) Reonard. Ouvrage cité.

des(I), nous preuve la vanité cl i'imaginiilion efi'rénées des mégalomanes.

Parmi les pcinturos extîciilées à l'asile de Saint Servolo, la plus curieuse est celle d'un aliéné qui dans le calme est assez bon pemtrc, quoique tiop mmulieu\, miia qui, dans les accès, csl toi rai ii i (ont dtl uMii il une ]iiin[(.ie bizarre.

Seule, une ardente monomanie religieuse pouvait inspirer le singulier aulocruciliemenl du cordonnier vénitien, Mathieu Lovât, dont j'ai pu me procurer l'aullientique fac- |simiIo(2).

(1) Voir la Plniicbc VU*.

(21 Buuawii. Uislaire du crueiflamt-nt cjii'cni^ sur sa javi^-e jK^rsonim par M. Lt/wt. Vealso, IMN, (en n^nçalsi,

G... étail une pauvre paysanne sans éducation, dans la famille de laquelle la pellagre et la folie étaient hérédilaires. Pendant le long isolement dû à son état de santé, elle fit preuve d*une grande habileté, inconnue avant sa maladie, en brodant sur de la toile avec des fils de couleur qu'elle enlevait de ses habits, un grand nombre de figures qui sont l'expression fidèle de son délire. — C'est pour ainsi dire son autobiographie tracée par la broderie. — En effet elle s'est représentée, tantôt aux prises avec les infirmières ou avec les religieuses, tantôt à la campagne, conduisant les bœufs ou occupée à d'autres besognes champêtres; et ailleurs des tables, des buffets chargés de mets et ornés de beaucoup d'accessoires. Chose remarquable ! les silhouettes sont esquissées avec une franchise qu'un caricaturiste de profession jalouserait: aucune hachure; seulement quatre traits représentant les yeux, le nez, la bouche, mais touchés avec tant de goût artistique, qu'ils fixent clairement l'expression particulière de chaque figure.

Une autre artiste dans le même genre, mais douée d'inspiration moins vive, est une certaine L..., atteinte de folie morale et qui présente de nombreux stigmates de dégénérescence: elle aussi brode des figures d'hommes et de femmes avec assez d'habileté, mais toujours en harmonie avec ses tendances sexuelles perverties (1).

4. Originalité. — La maladie développe, souvent, cotnnie nous avons déjà vu pour les écrivains fous (v. s,), l'originalité de l'invention, qu'on observe aussi, chez les mattoïdes, parce que leur imagination, libre de toute contrainte, permet des créations devant lesquelles un esprit trop calculateur reculerait par crainte de l'absurde, et parce que l'intensité des convictions soutient Tœuvre et la perfectionne.

(1) Fkioeki >. Lf'tlrc (fa 2 notrmbre iSS7 .

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