CHAPITRE II
A Pesaro une femme dessinait ou brodait, à l'aide d'une méthode qui lui était particulière, effilochant des toiles et collant ensuite les fils sur du papier avec la salive.
Une autre brodeuse, vieille alcoolique, exécutait des papillons qui semblaient voler. Elle avait appliqué à la broderie en blanc, la méthode de la broderie en couleur qui faisait ressortir merveilleusement les clairs-obscurs.
A Macerata, un aliéné dessina avec- un grand nombre de petits tuyaux la façade de l'hospice; un autre eut l'idée de représenter en sculpture une chanson. A Gênes un dément sculpta des pipes dans de la houille.
A Reggio, un certain Zanini, fabriqua une botte unique, pour que, disait-il, personne ne pût la chausser. Cette chaussure exceptionnelle était fendue d'un côté et se reliait avec une ficelle: ses bords étaient ornés et brodés d'hiéroglyphes.
M. L..., de Pesaro, demandait incessamment à sortir de rhospicc. Comme on lui disait que les moyens de transport pour l'envoyer chez lui manquaient, il en construisit un de son invention. C'était un char à quatre roues avec une perche plantée dessus. A l'extrémité de la perche était une poulie sur laquelle courait une corde fixée, d'un bout, à l'essieu des roues postérieures et, de l'autre, à celui des roues de devant. Sur un trajct.de 4 à 5 centimètres,- une cordelette élastique était attachée à la corde : la personne qui se trouvait sur le char tirant successivement la cordelette d'un côté puis de l'autre, faisait glisser la corde qui, a son tour, imprimait le mouvement au char(1).
Dans beaucoup d'arabesques d'un mégalomane on entrevoit, dissimulés par les volutes, tantôt un navire, une béte, un paysage, et tantôt des tôles d'hommes et de femmes, des chemins de fer, des édifices, etc. tandis que le caractère de l'arabesque est Tabsence complète de figures humaines (2).
(1) Dmt'.u del Manico,,\i(j di Pcst.rn. 1870. (2\ Voir la Planche VIII .
5. Génialité. — Les meilleurs hospices d'Italie, ont présenté aux expositions de Voghera et de Sienne, leurs modèles en relief merveilleusement exécutés par des fous. — Le modèle de Reggio était décomposable: en rouvrant, on pouvait en examiner les chambres, les meubles, etc. dans tous les détails. On m'a dit que les arbres mêmes étaient tous copiés d^£t^rès nature.
Un chanoine, sans aucune connaissance technique d'architecture, après avoir été frappé de lypémanie, s'adonna, avec du carton et du papier mâché, à la construction de temples et d'amphithéâtres d'un style si grandiose et si harmonieux qu'ils excitaient une vive admiration.
Le docteur Virgilio m'a fait cadeau des portraits de presque tous les aliénistes italiens, très bien saisis par un mélancolique. La note originale perce dans les accessoires : chaque portrait est orné d'une mouche ou d'un papillon, et le nom de l'auteur est greffé dans le cadre à lignes verticales de manière à former un bizarre ornement.
Une œuvre d'habilité singulière, bien qu'inutile, c'est l'originale autocrucifixion de Lovât (v. s.).
a Le roi monomane Louis de Bavière, fut le premier à comprendre le génie de Wagner. La prodigalité de ses dépenses, la création du théâtre de Bayreulh, — une de ses œuvres les plus originales, — sont trop connues ; mais les meilleures manifestations de son intelligence sont presque ignorées.
» Trois châteaux, trois palais d'une ber.ulé indescriptible se sont élevés comme par enchanlemenl sous sa direction: il en a soigné les moindres détails.
» Dans la construction, dans les ornements, la critique d'art la plus sévère et la plus méticuleuse chercherait en vain un motif de censure. Tout y est artistiquement parfait, depuis l'harmonie de l'ensemble jusqu'à la plus petite fiisc d'une porte.
CIIAl'ITHE II 293
> Il a rassemblé loiil ce qui ;ivail &\è créé de plus merveilleux h Cascrte, à Schoenbrunn, h Trianon, il l'Esciiriale, à Tsharkoe-Selo, à Compiôgne, où laissèrent leur Irace, le génie de François 1=' et an Charles V, la grandeur de Charles III, le raflineniont délicat de Marie Antoinellc, la puissance de Calherinc II.
> La folie du roi Louis a été de rêver les yeux ouverts.
> Seul, il a fait, en dix ans, plus que n'ont l'ait, en d'autres temps, vingt souverains aidés par le génie des meilleurs siècles artistiques. Certainement, personne aujourd'hui ne reproduirait ce salon de soixante quinze mètres de long, (sans compter les deux salles, aux extrcmilés, car alors en arrive à cent mètres); une galerie éclairée par 17 grandes fenêtres, 33 lustres en cristal de roche, 44 candélabres..., et que sais-je encore !.,. (1) ».
6. Bizarrerie. — Mais au fond, l'originalité même iinit par dégénérer chez tous ou chez presque tous en une véritable bizarrerie, qui parait logique seulement si on entre dans la conception de leur délire.
Simon remarque que dans les manies de persécution et dans les mégalomanies paralytiques, plus l'esprit est troublé et plus l'imagination est vive et bizarre dans ses créations fantaisistes. — Il raconte d'un peintre, qui prétendait voir l'intérieur de la Icrre, rempli de maisons de cristal, éclairées à la lumière électrique et répandant de suaves parfums; il décrivait la ville d'Rmma, dont les habilants avaient deux bouches, une pour les mets ordinaires et l'autre pour les douceurs, le menton d'argent, les cheveux d'or, trois ou quatre bras cl une seule jambe posée sur une petite roue (3),
TitOISIÉME PARTIE
L'étraiigelé des halluciiiatioDs ne contribue pas peu h la bizarrerie; les animaux à quatre jambes el à sept lêles que Lazzaretli peignait sur ses bfinnières, en sont un exemple.
Un lypémaniaque se fabriqua une cuirasse en cailloux pour se défendre des ennemis. — Un autre dessinait conlinueilement la carie lopograpliique des taches que l'humidité formait sur les parois de sa chambre: plus tard on sut qu'il croyait entrevoir dans ces lignes la désignation des domaines que Dieu lui avait accordés sur la terre. — Ct c'est là une des causes pour lesquelles les déments excellent parfois dans l'art bien plus que les maniaques et les mélancoliques.
7. Symboles. — Un autre caractère de l'art chez les fous est le mélange des inscriptions et du dessin; et dans celutc! l'abondance des symboles et des hiéroglyphes.
Cet alliance rappelle exactement les peintures japonaises et indiennes, les anciennes peintures murales égyptiennes, et, remonte, en partie, aux mêmes causes. C'est toujours, le besoin d'aider, de renforcer la parole ou le pinceiiu. impuissants, seuls, à exprimer avec toute l'énergie désiri^e, la violence el la persistance d'une idée donnée.
Cette dernière cause élait bien évidente dans un dessin dont m'a fait cadeau le docteur Monti. Ce dessin archiiectoniquc, très bien fait et exact, était rendu presque incompréhensible pai' suite des nombreuses insciiptions et épigraphes, souvent rimées, qu'y avait entremêlées un aphasique, clément depuis 15 années.
Chez plusieurs mégalomanes cela piovient de la prétention d'exprimer leurs idées dans un langage différent du langage humain. C'était le cas du Maître du monde, que j*ai étudié, ailleurs, en union avec M. Tosell!(1).
CHAl'ITltE II
'te délirant en question élail un paysan, nomtnû G.i... L., âgé de 63 ans: maintien assuré, apophyse zygomaliqiie saillante, front ample, regard expressiT et péniîlranl. Capacité crAnienne 1544. indice 82, température 37°, 6.
En automne 1871 il devint vagabond et grand parleur; il arrêtait sur les places, dans les l)ureaiix piildics, les notables du pays, se plaignant d'injustices endurées; il abîmait les vignobles, ravageait les champs, courait les rues (Je la ville menaçant de vengeances terribles. Peu à peu il arriva à se croire, lui-même, Dieu et Roî de l'univers: il prêclia dans la cathédrale d'Alba sur sa haute destinée.
Beliré à l'Iiospice, il ne restait catme que s'il croyait son pouvoir reconnu de tous, mais à la moindre opposition il s'exaltait et menaçait, lui le Maître, la personnification des éléments, tour h tour père, fils ou l'rére du Soleil, de bouleverser la terre, de détruire les empires, el de se faii'o UO piiidcstal de leurs immenses mines.
Désormais, criail-il, il était las de pourvoir avec son bien k l'entretien de tant d'armées el de laal d'oisiTs : il était juste que les aulorités et les riches lui envoyasseni une grosse somme d'arpent pour se racheter de ce qu'il appellait les dettesde la mort; moyennant ce puicnienl il les aurait laissés vivre pour toujours. Les pauvres devaient mourir, comme des ôtres inutiles, el c'était une énormité que de l'obligei' h nourrir tant de fous dans son palais. Aussi conseillait-il aux médecins de leur couper la léte, ce qui ne l'empêchait pas de l«s soigner avec beaucoup d'empressement quand ils tombaient malades. Contradictions de puranoïque !
Il donnait le peu d'argent qu'il gagnait par son pénible -labeur journalier à des Tourbes qni se chargeaient de ses Jeltres pour l'autre monde, pour le soleil, les étoiles, le temps, la mort, la fondre et les autres puissances dont il invoquait le secours el avec lesquelles il avail des entreliens intimes pendant la nuit.
296 TROISIÈME l'AItTIE
Les calamilés qui dèsolaieiil les cam|ta(iiies le rendaienl heureux, car c'était le commencement des châtiments dont il les avait menacées, et une preuve que le soleil, le temps ou la foudre lui avaient obéi.
Il conservait dans une malle des couronnes grossièrement façonnées : c'étaient les vraies couronnes des empires de France, d'Italie et d'autres Ëlats : car, disait-il, celles qui servaient aux souverains actuels n'avaient plus aucun prîï: elles avaient été usurpées par des luisérahlcs destinés à une destruction prochaine, si toutefois ils ne lui payaienl pas leurs dettes de la mort avec des lettres de change d'une valeur de plusieujs milliards.
Mais la plus caracLérisLiquc de ses bizarreries élail la manifestation graphique de son délire. Dien que sachant lire et écrire, il dédaignait l'usage Je l'écrilure vulgaire. Il écrivait souvent des lettres, des ordres, des chèques, tantôt au soleil ou fi la mort, tantôt aux auloiités civiles ou militaires: ses poches étaient toujours remplies de ces paperasses.
Son écriture consistait essentiellement en grosses lettres majuscules, entremêlées de signes et de figures représentant les objets et les personnes. Les mots, le plus souvent, sont séparés par un ou deu\ points, et il n'en tra^^ait que quelques lettres, presque toujours les consonnes, sans aucune déférence pour les règles syllabiques.
Dans d'autres écrits l'alphahet ne paraît presque plus.
Par exemple, pour démontrer sa puissance effective, il dessine des figures grossières (1) qui représentent les éléments et les puissances supérieures, qui composent son armée : i° le Père Éternel ; S" le Saint-Esprit ; 3° Saint Martin ; 4' la Mort ; 5° le Temps : 6° le Tonnerre ; 7° la Foudre ;
(l) Voie lil l'iancli.- TX', Fi(f, 2. - Us Ùgm petit pour {'coiiamieer l'espaci'. et Beolo tonte une pfitre.
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snpprimâ raigic. qni occupait à elle
^^ Figj.- Ecritures idéo-phonGtiqueE du msladc ithiM,/>^f J'-?^' i
Fig. I — Chanson-sculpture symbolique du m.a\a.ift (v.'î. V^V"-?,-
8° le Trerablemenl de terre; 9° le Soleil; lO*" la Lune; 11° le Feu (ministre de guerre); 12° un homme 1res puissant qui vil depuis le commencemenl du monde el qui est son frère ; 13° le Lion infernal; 14° le Pain; 15° le Vin. Le toul est suivi de l'aigle à deux têles, sa signature habituelle. Chacune de CCS puissances est aussi indiquée avec des lettres [(lacées au bas des figures : par exemple, le i" P. D. E., le ^ L. S. P. S., etc.
Ce mélange de lellros, d'hiéroglyphes cl de signes figuratifs conslitue une écriture qui rappelle la période phonoidéographique par laquelle ont passé les peuples primilifs, — certainement les Mexicains et les Chinois, — avant d'inventer l'écriture alphabétique.
L'écriture des sauvages de l'Amérique et de l'Australie consiste dans une peinture plus ou moins grossière : par exemple, pour indiquer: si j'avais la vitesse de foiseau, ils peignent un homme avec des ailes au lieu de Lias (1). Deux canots avec un homme dedans, un ours et six poissons, indiquent que des pêcheurs onr péché dans le fleuve un ours et des poissons. Ces figures représentent, moins une écriture, que des moyens mnémoniques, reliés ensemble et vivifiés par les légendes el les traditions.
Quelques tribus, cependant, arrivèrent à quelque chose de moins imparfait, se rapprochant de nos rébus. Les Mayos d'Amérique, par exemple, pour indiquer un médecin, peignent un homme avec une herbe dans la main el deux ailes aux pieds, allusion évidente à son habitude de hAter le pas pour arriver plus tôt et partout où on le demande; ils figurent la pluie avec un seau (2).
Les anciens Chinois pour exprimer malice, dessinaient trois femmes; pour indiquer lumière, le soleil et la lune.
11) STCiSiBAL. EnUrickrtMn,, (Jtr Schrift. ISÔ!, <2) BoMiMT, Palfogriiphii- of Amt-ric. Londres, 1
el rendaient le verbe écouter, avec une oreille entre deui portes.
Cette écriture grossière, nous révèle que les tropes de la rhétorique, qui font l'orgaeil et les délices des pédants, sont l'expression bien plus de la pauvreté de Tintelligence, que de sa richesse : et de fait, nous les voyons se répéter souvent dans le langage des idiots et des sourds-muets instruits.
Après avoir pendant longtemps adopté ce système, des races plus civilisées, ils ont fait un pas en ayant: ils ont catalogué ces figures plus ou moins pittoresques et sont arrivés ainsi à former des combinaisons ingénieuses qui, sans représenter directement l'idée, en éveillaient indirectement la réminiscence, comme dans les charades. Pour ôter toute incertitude aux lecteurs, ils faisaient précéder ou suivre ces signes d'une ébauche de l'objet qu'ils voulaient exprimer, reste mesquin de l'ancienne écriture toute picturale.
C'est ce qui est certainement arrivé lorsque, le langage une fois fixé, on observa comment en rencontrant un signe établi, certains se rappellaient le son des mots dont ce signe éveillait le souvenir. Ainsi Ilzlicoalli, nom d'un roi du Mexique, s'écrivait en dessinant un serpent, dit Coati en mexicain et une lance, appelée Istzli, De même en chinois tscheu signifie barque, lance, causerie (1).
Notre mégalomane, en renouvelant cet usage, prouve, par son exemple, comment, dans la manifestation extérieure de leur pensée, les fous, ainsi que les criminels, font souvent un retour atavistique aux époques préhistoriques de l'homme primitif. Dans notre cas il est facile de comprendre suivant quel procédé mental, Gall... arriva à se servir de ce système d'écriture.
Dominé par le délire mégalomane, se croyant maître des éléments, il ne pouvait faire usage des moyens communs aux hommes ignorants; l'écriture ordinaire ne pouvait suffire
(1; LoMBRoso. Uomo bianco e Vomo di colore. 1871.