‹ L'homme de génieChapitre 36 sur 257 · CHAPITRE II A · texte numérisé non relu

CHAPITRE II A

que personne n'aperçoit. 11 est bien entendu que la nouveauté ne réside pas dans les éléments mais dans leur choc ».

La nouveauté et la grandeur sont les deux principaux caractères que Bettinelli attribue au génie: «Les poètes, dit-il, se nommaient, pour cette raison, trouvères }^.

Cardan conçut Tidée de l'éducation des sourds-muets avant Harriot; il entrevit l'application de l'algèbre à la géométrie et aux constructions géométriques avant Descaries (1). Giordano Bruno devina les théories modernes sur la cosmologie et sur l'origine des êtres.

Cola de Rienzi eut l'idée de l'unité italienne avec Rome pour capitale , quatre cents ans avant Cavour et Mazzini. — Stoppant admet que la théorie géologique de Dante sur la formation des mers est de tous points conforme à celle qui est aujourd'hui adoptée.

Le génie devine presque les faits avant de les connaître complètement: ainsi Gœthe décrivit très bien l'Italie avant de l'avoir visitée.

El c'est bien à cause de ces divinations qui devancent toujours l'observation commune et parce que le génie, perdu dans des recherches trop sublimes n'a plus l'habitude des choses ordinaires et de l'ordre (2), que nous voyons le plus souvent les hommes de génie méprisés et méconnus. Le vulgaire ne saisit pas les intermédiaires qui les ont conduits jusqu'à la création , mais il constate la distance qui sépare )eui*s conclusions de celles qui sont plus habituellement adoptées: il remarque aussi la bizarrerie de leur conduite. On se rappelle les sifflets qui accueillirent le Barbier de 5tville de Rossini et le Fidelio de Beethoven (3). Boito fMéphi' slaphélès) et Wagner (Lohengrin) ont été siffles à Milan. Que

<1) BuTOLom. Il Testamento di Cardano. 1883. (2) BRTnHELLi. OaTrag^e cité.

4^) JuEOEN. Ouvrage cité.

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d'académiciens ont souri de compassion au pauvre Marzolo qui a vérilablement découvert un nouveau monde philologique! Bolyai qui a inventé la quatrième dimension et la géométrie non-euclidéenne, a été appelé le géomètre des fous et comparé à un meunier qui voudrait tirer de la farine du sable. Chacun sait comment furent traités Fulton, Colomb, Papin, et de nos jours Piatti, Praga, Abel et ce même Schliemann qui trouva l'emplacement d'Ilium dans un endroit auquel personne n'avait jamais songé et qui le révéla au milieu des éclats de rire encore retentissants des érudits et des académiciens.

«Pas une idée libérale, écrit Flaubert (1), qui n'ait été impopulaire, pas une chose juste, qui n*ait scandalisé, pas un grand homme qui n'ait reçu des pommes cuites ou de coups de couteau!! — Histoire de Tesprit humain, histoire de la sottise humaine! comme dit M. de Voltaire».

Dans cette persécution les hommes de génie ne rencontrent point d'ennemis plus terribles et plus acharnés des académiciens, qu'ont contre eux l'arme du talent, le stimulant de la vanîlé et le prestige de l'autorité qui leur est de préférence accordée par le vulgaire et par les gouvernements, composés en grand partie d'hommes vulgaires. — Il est des pays où le niveau de la vulgarité descend très bas, et où les habitants en arrivent à haïr, non seulement le génie, mais même le talent; et c'est un fait bien connu , que dans deux villes universitaires de Tltalie, les hommes qui en formaient la seule gloire ont été contraints d'émigrer.

L'originalité s'observe assez fréquemment, quoique toujours presque sans but, dans les actes des fous, — comme nous verrons bientôt, — et principalement des hommes de lettres. On les voit, parfois, arriver aux divinations du génie: aussi Bernardi, à l'asile de Florence en 1529,

(1) G. FLàUBBRT. lettres â Georges Sand. Paris, 1885.

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