‹ L'homme de lettresChapitre 1 sur 7 · L'homme de lettres · texte numérisé non relu

L'homme de lettres

Voici une simple histoire qui n'a pas les prétentions d'être un avis ou une opinion, mais qui pourra montrer par quels liens cachés un article de loi bien froid, bien arithmétique,

s l'homme de lettres.

peut émouvoir des passions intimes et douloureuses.

Le jour venait de naître. Ses premières clartés bordaient d'une frange de lumière les crêtes dentelées de la montagne, et semblaient affaisser sur la vallée de B... les dernières ombres de la nuit et la blanche vapeur du matin. Une femme enlr'ouvrit doucement la fenêtre d'une cabane assise sur le bord du chemin qui traverse la vallée dans toute sa longueur. Elle porta autour d'elle des regards inquiets; mais les collines n'avaient pas encore, sous la chaleur du soleil, relevé leurs voiles nuageux jusqu'à leur front, comme de belles esclaves qui livrent leurs charmes au regard ardent de leur sultan ; et la femme ne put rien apercevoir de ce qu'elle semblait chercher avec tant d'anxiété. Cependent, en abaissant ses yeux vers le pied de la fenêtre ou elle était placée, elle a];crçut un homme endormi, ap-

puyé au mur de la maison; elle pousse un léger cri de surprise, descend rapidemeat, ouvre la porte et court vers cet homme. ^^ r-^^-

Ce n'était pas celui qu'elle attendait, car, à son aspect, elle s'arrêta. Ce n'est pas non plus un étranger, car, dès qu'elle a été près de lui, et qu'elle a pu le contempler, elle a baissé les yeux subitement, elle a porté la main sur son cœur, comme si une vive douleur l'avait frappée; elle est restée immobile, et a murmuré avec un étonnemcnt douloureux :

— C'est Gaspard !

La rougeur, qui monte aux joues de la jeune femme, dit encore plus que ses paroles combien cet aspect l'a troublée, et le mouvement lent et triste avec lequel elle se détourne pour rentrer dans sa maison, laisse voir lacilement qu'elle obéit, en s'éloignant, à un devoir tout puissant, mais accompli avec douleur.

Cependant, avant que ce mouvement soit fini, Jeannette a relevé les yeux, sa tête n'a pas suivi le mouvement de son corps, et elle a regardé Gaspard avec ce regard doux et fauve des femmes du Midi, qui embrasse et parcourt à la fois ce qu'il contemple.

Oui, c'est Gaspard, avec ses beaux cheveux noirs qui s'échappent en bondissant de son bonnet de laine rouge , dont la longue forme retombe sur son épaule. C'est lui avec son beau visage de vingt-cinq ans, déjà pâle et triste, mais fier et méprisant; le rire dédaigneux qui crispe d'ordinaire le coin de sa bouche, l'agile encore dans son sommeil. Il tient dans sa main le long bâton à deux bouts qu'il manie mieux qu'aucun homme de la montagne ; ses pieds nus dans ses espadrilles laissent voir de profondes écorchures, et sur sa chemise de fine toile attachée par une large épingle d'or à anneau, il v a du saii«(.

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La jeune femme le contemple longuement; puis, par une singulière préoccupation, ce regard, qui d'abord s'était arrêté sur cet homme endormi, semble s'en éloigner sans cependant le quitter. C'est que Jeannette se rappelle que Gaspar<l était son fiancé quand il avait vingt ans, et qu'elle en avait seize. C'est qu'elle se rappelle que lorsque lui orphelin, elle orpheline, ils allaient ensemble à la danse, on tes saluait d'une bienvenue cordiale et souriante. Car tous deux étaient si frais, si beaux, si charmans, que c'était au cœur des plus indifférens une douce satisfaction de les voir au bras de l'un l'autre. C'était comme une chose bien faite, heureusement arrivée, un de ces hasards où tout s'assortit si complètement, qu'on est bien aise de les avoir rencontrés. L'envie même se taisait devant eux. Quelle femme en effet eût pu dire : j'étais plus belle que Jeannette , et il me la préférée.-^ Quet

homme eût pu dire je valais mieux que Gaspard, et c'est celui qu'elle a choisi.

C'est jîTour cela qu'elle le regardait ainsi endormi, pâle, triste, sanglant, en le voyant dans ses souvenirs, gai, alerte, joyeux. Doux souvenirs de joie, vous êtes devenus sans doute un regret ou un remords, car des larmes arrivent aux yeux de Jeannette, elle les laisse couler sans les sentir.

Pauvre femme 1 Comme un enfant chassé de la maison paternelle par un créancier impitoyable, y rentre un soir sans qu'on l'aperçoive, vllà , seul un moment, en parcourt les cham-

resune à une, regarde les moindres endroits, va fureter dans tous les coins pour y chercher des souvenirs passés ou des espérances perdues; de même, Jeannette seule un moment, semble s'être glissée dans le passé de ses jeunes années , pour les visiter une dernière fois, et y chercher aussi ses souvenirs d'autrefois et ses

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espérances perdues. Et comme l'enfant pleure le bonheur qu'il a eu et le bonheur qu'il a rêvé, Jeannette pleure de même. Ces souvenirs deviennent si poignans. qu'après les larmes, quelques sanglots montent de son cœur : elle appuie ses mains sur sa poitrine pour les comprimer, lorsqu'un sifflet aigu, parti du sommet de la colline voisine, vient la faire tressaillir.

Ce sifflet , elle l'a reconnu ; il lui annonce l'arrivée de son mari, Jean l'Espérou. Par un mouvement de crainte indicible, elle s'enfuit vers la porte, oubliant que ce sifflet part d'une distance d'une demi -lieue au moins, et qu'à défaut de la distance, la brume du malin a voilé à tous les yeux cette faute qu'elle vient de commettre; car, il faut le dire, Jeannette est une femme pieuse et honnête , comme elle a été une pieuse et honnête fille, et elle sent bien qu'elle a ouvert la porte dt; son cœur pour y recevoir un moment celui qui l'habitait autre-

fois , et c'est presqu'uii aussi grand crime devant Dieu que le serait aux yeux des hommes d'avoir ouvert à Gaspard la porte de la maison où elle a suivi son mari.

Elle fait donc quelques pas pour s'en aller, priant mentalement, et se promettant de confier cette faiblesse au vénérable M. Castel , le

curé de B , vieillard débile et saint, qui la

soutient de sa parole quand, dans ses promenades sur le bord du ruisseau, elle le soutient de sa jeune main.

Déjà Jeannette a touché le seuil delà porte , elle est prête à rentrer; lorsqu'un nouveau coup de sifflet plus aigu se fait entendre. Son mari descend rapidement , dans un quart d'heure il sera à quelques pas de la maison. Prête à se séparer une dernière fois de Gaspard elle jette sur lui un dernier regard. 11 dort toujours. 11 dort le malheureux, lui si prompt, si vif, si rapide; lui dont l'oreille saisit au loin

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les moindres bruits, en découvre la cause, en calcule la direction ; il dort! Il a donc subi de bien rudes fatigues. Quoi , ce sifflet ne l'a pas éveillé , comme l'aboiement du limier éveille le cerf dans le bois. Mais l'Esperou va venir, et s'il trouve Gaspard endormi au pied de la maison, que fera-t-il?

— Gaspard I Gaspard ! s'écrie Jeannette. Gaspard s'éveille aussitôt. Celte voix l'a frappée comme un de ces bruits inexplicables, qui passent purs et sonores au milieu du fracas des voix humaines, des cris ou des tempêtes. C'est que cette voix n'a pas louché à son oreille qui dormait vaincue, comme tous ses sens, par la fatigue et la douleur; elle a frappé à son cœur qui veille toujours et qui a répondu aussitôt. — Jeannette ! s'écria-t-il en se mettant debout cl avant de l'avoir vue, Jeannette, répéla-t-il en portant autour de lui un regard où

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s'agite une joie inquiète. Ah ! c'est vous , madame, lui dit-il* en l'apercevant.

Jeannette ne répond pas, mais elle ne s'en va pas. INon que maintenant elle ait encore dans le cœur une seule pensée pour cet homme ; mais parce qu'elle ne sait comment se retirer, comment lui expliquer pourquoi elle l'a appelé et pourquoi elle n'a rien à lui dire. Un troisième coup de sifflet résonne au loin, Jean l'Espérou approche et Jeannette relevant les yeux sur Gaspard qui la considère d'un air triste et curieux.

— Vous entendez, Gaspard? lui dit-elle.

— Oui , c'est votre mari qui revient de la chasse aux contrebandiers.

' Dans le parler palois, il dit : j^h! sies bous VEsperounna; c'est-à-dire ah ! c'est vous la femme de l'Espérou. Ne sachant pas comment rendre cette intention, nous la traduisons par madame, bien (|ac le mut soit trop solennel et moins tigniûcatif.

Les paroles de Gaspard el le ton méprisant dont il les a prononcées, font rougir Jeanne! te, car l'insulte adressée à son mari est un reproche qui lui rappelle de bien tristes souvenirs, et elle réplique à Gaspard :

— Oui, le chasseur revient, et peut-être trouvera-t-il devant la porte de sa maison le gibier qu'il n'a pas rencontré sur la montagne.

— Non, Jeannette, il n'y a pas de contrebandier ici. Gaspard n'est à cette heure qu'un homme qui passe sur la route et qui s'y endort : C'est peut-être un vagabond que les gendarmes peuvent arrêter , mais ce n'est pas une proie de douanier. Jean l'Esperou peut arriver tant qu'il voudra. Je ne suis pas en faute,

Ce mot frappa Jeannette au cœur. Qui donc était en faute, si ce n'est Gaspard, et pour qui avait -elle réellement peur en l'éveillant. Elle

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se tait, et Gaspard continue avec cet accent de raillerie insultante qu'il a pris depuis que Jeannette lui a préféré l'Esperou.

— Vous pouvez m'en croire, dit-il , il n'y a rien a saisir ici pour votre mari le douanier, à moins que ce ne soit cette marchandise , ajouta-t-il en prenant son bâton, et alors, s'il l'essaie, il peut s'apprêter à signer son procésverbal avec du sang.

— Ce que vous dites -là est cruel, reprit Jeannette froidement; c'est bien digne de vous. Yous tueriez mon mari pour me remercier de vous avoir éveillé, parce que je croyais qu'il y avait du péril pour vous ici.

— J/as-tu fait pour cela , Jeannette , s'écrie Gaspard en s'approchant d'elle ; l'as-lu fait pour moi ?

— Je l'ai fait pour nous tous, répond la jeune femme avec sa froideur émue. Je n'ai pas envie qu'il m'arrive un nouveau malheur.

UN PROJET DE LOI. ig

— Un malheur à toi! et qut^l malheur t'estil arrivé? tes enfans sont-ils malades? as- tu perdu quelque chose? Non, je sais qu'ils se portent bien , je sais que tu es heureuse , je sais que toutes tes journées se passent à travailler gahîienl et en chantant ; il ne t'est pas arrivé de malheur.

Jeannette est femme ; elle a compris, elle, que cette homme qui est informe si bien de l'état apparent de sa vie, a dans le cœur une bien vive préoccupation de ce qu'elle devient; mais lui ne l'a pas comprise quand elle lui a dit qu'elle craignait un nouveau malheur; il n'a pas deviné ce premier malheur, le malheur d'avoir préféré l'Esperou. Gaspard n'est qu'un homme, il ne voit que la surface de la vie et du cœur, et les paroles imprudentes de Jeannette tombent dans son oreille sans lui donner ni espérance ni consolation : c'est pour cela que Jeannette lui réplique doucement.

— Vous avez raison , mais je sais combien tous deux vous vous haïssez,

— Pourquoi? dit amèrement Gaspard

Jeannette rougit encore : elle a le cœur si

plein de l'amour qu'elle inspire , qu'elle en parle malgré elle , et la réponse à la question de Gaspard eût dû être:

11 te hait, parce que tu m'aimes; tu le hais parce que je suis à lui.

Mais elle se contint et reprit.

— N'es-tu pas contrebandier? IS 'est -il pas brigadier de la douane? Une querelle pourrait naître entre vous. Tu es brave et terrible, Gaspard; mais Jean n'est ni moins brave ni moins emporté.

— Ohl je ne suis pas assez injuste pour ne pas le reconnaître, et quand il faisait comme nous et qu'il vivait d'un noble et vaillant métier, il était de tous le plus adroit et le plus

intrépide; nous le regardions , et moi tout le premier, comme notre chef.

— Je le sais , dit Jeannette , et il la laissé cette place à prendre , n'est-ce pas ?

— Oh! madame, reprit Gaspard en ricanant, il m'en a pris une autre qui lui allait mieux.

— Vous avez toujours refusé d'entrer dans les douanes, dit Jeannette.

— C'est vrai, répliqua Gaspard avec colère et mépris, c'est vrai, quoique ce fût le chemin pour arriver à votre cœur.

— Ah! Gaspard! dit Jeannette, triste d'être ainsi insultée.

— Est-ce que ce n'est pas vrai, dis-moi ? s'écria le jeune homme; est-ce que lorsque nous allions nous marier, malgré l'amour que Jean avait pour toi , tu ne m'as pas dit : Gaspard , quitte ton état, redeviens un homme paisible

et je suis à toi? Et parce que j'ai refusé et que m. 2

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Jean a accepté; parce que je suis resté fidèle à mes camarades, et que Jean les a trahis, ne l'as-tu pas préféré, ne l'as-tu pas épousé?

— J'ai fait mon devoir, Gaspard; j'ai voulu le faire sortir de ta vie de brigandages , pour que lu devinsses honnête homme; lu ne l'as pas voulu. Ce n'est pas ma faute.

Gaspard resta un moment immobile et muel , et reprit un instant après :

— ISi ta faute, ni la mienne, Jeannette; c'est celle de M. Castel , c'est lui qui t'a prêchée, lui qui s'est servi de toi pour ramener, comme il dit , dans la bonne voie , un homme égaré; c'est lui qui t'a sacrifiée.

— Ne dis pas un mot contre le curé, s'écria Jeannette, c'est mon seul ami.

— C'est lui qui t'a perdue, te dis-je.

— C'est lui qui me console, au moins, rcp rit-elle.

— Jeannette! s'écria de nouveau Gaspard,

pour qui ce mot éclairait d'un rayon subit tout ce que cette femme venait de lui avouer d'amour et de désespoir. — Jeannette !

Mais au moment où il allait lui saisir la main , un frôlement se fit entendre dans les broussailles, et un homme de cinquante ans, les cheveux blancs, le teint brûle, maigre, osseux, l'œil farouche, parut à côté d'eux et s'écria :

— Qub fais-tu là, damné amoureux, n'as-tu pas entendu le cri du corbeau. Cette nuit , quand tu m'as dit de veiller là haut, parce que tu avais à faire dans la vallée, j'ai pensé que je te retrouverais ici. Mais, à ce que je vois, ce n'est pas à la porte que tu as veillé, et il devait faire plus chaud dans la chambre de l'Esperou que sur le haut de la colline, derrière un rideau, qu'à l'abri d'une branche de houx, et sur un matelas que sur une roche.

— Qu'osez-vous dire, s'écria Jeannette.

— Sémé/aïré^, dit Gaspard d'un ton froid , j'ai dormi à l'air de la nuit au pied de cette fenêtre , et c'est en sortant de la maison que Jeannette m'a éveillé.

— Qu'il soit vrai comme il est dit, repartit le vieux contrebandier, c'est votre affaire et non pas la mienne; mais ce qui presse, c'est de déguerpir. L'Esperou a des soupçons, on a battu la montagne toute la nuit; les verts (douaniers) ne font que rentrer.

— Tant mieux, ils seront fatigués, quand nous serons reposés : ils dormiront , quand nous serons debout.

— Ta, ta, ta, fit le Sémélaïré , tu n'as que des jambes de carton à côté des jambes de cerf de l'Espcrou. Je l'ai vu marcher dix-sept

* Le toniitUer qui fait ce qu on appollo des conipoiies pour la vendange. Souveul dai.s le Midi ou tx' donne pas d auliçt uoms aux per-ooncs que celui de leur élal.

heures durant sans s'arrêter. Je l'ai vu travailler trois jours sans dormir; je l'ai vu grimper sur des rochers que tu n'oserais pas regarder.

— Eh bien , qu'il nous suive demain s'il l'ose dans le chemin que j'ai découvert cette nuit, et du diable s'il n'y laisse ses jambes, et s'il ne s'y endort si bien qu'il ne s'éveillera plus.

— Ohî Gaspard, dit Jeannette.

— Allons, allons, le voilà, dit le Sémélaïré. Et avant que Gaspard pût répondre, les

deux contrebandiers disparurent derrière la maison.

Jeanii€tte <;lnit restée debout sur la porte de la cabane. Son cœur battait dans sa poitrine de l'émotion que lui avait causé son entretien, et surtout du commentaire qu'en avait fait le vieux contrebandier. Elle était pour ainsi dire absente du moment présent, tant sa pensée était préoccupée, lorsque son mari se trouva à côté d'elle. C'était un homme de trente ans, peut-être plus beau que Gaspard, si la beauté se trouve dans ce qui dénote la force et la résolution dans l'homme. Grand, bien fait, avec un visage austère, il eût })u servir de modèle à ces personnages à passions violente;? cl à volontés obstinées, qui font

l'amour de notre moderne littérature. Mais si complet qu'il eût été pour un poète, il lui manquait beaucoup pour une femme, surtout pour une femme de notre Midi, née avec l'amour et la joie dans 1 ame ; bien qu'une sainte éducation y eût fait dominer le devoir et la résignation. Le fier regard de Jean l'Esperou, on le sentait, ne pouvait ni s'adoucir jusqu'à une prière, ni s'épanouir jusqu'à un sourire; il était fixe dans sa force. Jean était bon mari, mais son visage grave et sa voix rude ne le disaient pas. Sa femme et ses enfans le craignaient, et il était peut-être le seul dans le secret de sa tendresse pour eux.

— Tu m'as entendu, Jeannette, lui dit-il m l'embrassant.

— Oui, j'ai reconnu ton signal, cl j'aurais été au devant de toi, si...

— Et tu serais gelée; et même tu es toute pâle et toute transie. Rentre, le feu est sans

doute allumé; nous en avons besoin, car je

t'amène un compagnon.

— Ohé ! ohé ! cria une voix à quelques pas , par où? par où?

— Par ici, dit Jean.

Aussitôt un homme, dont l'habit vert neuf attestait qu'il avait commencé depuis peu le périlleux état de douanier, se montra en regardant autour de lui et en disant :

— Tiens , c'est drôle ! il m'a semblé voir marcher quelqu'un de l'autre côté de la maison, et je croyais que nous n'étions pas encore arrivés.

— Est-ce qu'il y a passé quelqu'un, dit Jean.

— Je n'ai vu personne, dit Jeannette toute troublée.

— Pourtant, foi de Crampon , dit le douanier, je jurerais.

— ]\e jure pas, Pousse-Caillou, reprit Jean; tu as juré vingl fois dans noire marche que lu

voyais des hommes, et c'étaient des branches de buis ou de houx; tu prenais l'écho du bruit de les pas pour les pas d'un autre. C'est que c'est plus difficile d'être douanier que d'être caporal de la ligne.

— Selon , selon , dit Crampon en essuyant avec son mouchoir son fusil trempé d'humidité. Il est sur que c'est pas aisé à faire son pas en trois temps foncièrement et régulièrement en grimpant ces escaliers sans rampes que vous appelez des routes, et que je ne suis pas encore très-fort pour marcher sur la corde le long de ces petits boyaux de sentiers où le pied droit est gêné quand on y pose le pied gauche, ainsi de suite, tant qu'il y en a. Je ne disconviens qu'il y a des pics où on ne se déploierait pas naturellement en front de bataille , et qu'on n'a pas toujours la place exacte pour tirer un coup de fusil régulièrement une, deux, trois, mais on s'y fera...

3o l'homme de lettres.

11 s'arrêta tout-à-coup au moment où il faisait le mouvement d'armer son fusil, et s'écria, en l'abattant sur sa main gauche... :

— Je vous dis que c'est vrai, il y a quelqu'un par ici, là, dans ces broussailles. J'ai vu remuer quelque chose.

— Où çà?

— Là , au bout de mon fusil.

— Bah! dit Jean, c'est peut-être un izard qui s'est égaré par ici, ou qui vient boire à la source qui est tout près.

— C'est-il bon un izard? dit Crampon sans déranger son fusil?

— Excellent quand c'est bien préparé.

— Eh bien, la bourgeoise nous fera cuire celui-ci.

Et sans attendre, il lâcha au hasard son coup de fusil dans la direction où il avait vu un mouvement.

Jeannette poussa un cri perçant, et Cram-

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pon, tout ébahi du bruit effrayant de son coup de fusil répété par mille échos, se prit à dire:

— Tudieu î quel feu de file soigné pour un coup; c'est drôle : pourtant c'est bien tiré; je vas voir là, si la béte est tombée.

Jean rentra dans la maison en haussant les épaules. Jeannette, pâle, tremblante, demeura sur le seuil. La voix de son mari vint ajouter à son épouvante. Il cria du fond de la cuisine et d'une voix sévère :

— Que diable as -tu donc fait ce matin, Jeannette? le feu n'est pas allumé, le déjeûner n'est pas prêt.

— C'est vrai, c'est vrai... C'est que j'ai été si tourmentée de ne pas te voir. Tu sais que je crains toujours.

— Allons, c'est bon, c'est bon, dit Jean, je ne le gronde pas. Allume le feu et ne tremble pas comme ça. On dirait que c'est la première

nuit que je passe dehors. Tu es toute singulière ce matin. Eh bien ! qu'est-ce que tu cherches ? Voilà le briquet et les allumettes

Voilà les sarments. On croirait que tu perds la le le.

— C'est cet homme avec son coup de fusil ; tiens, il a éveillé les enfans ; j'entends Paul qui pleure.

— Il faut qu'ils s'y accoutument, ça leur arrivera quelquefois d'être éveillés comme ça. Monte dans la chambre et habille-les.

Au moment où Jeannette saisissait la rampe de l'escalier, Crampon rentra en tenant une branche à la main.

— Eh bien! lui dit l'Esperou, qu'as-tu trouvé?

— Rien trouvé!

— Maladroit! fit Jean en soufflant le feu.

— Mais touché , reprit Crampon en montrant la branche ; il y a du sang sur ces feuilles.

— Du sang ! s'écria Jeannette.

— Du sang d'izard ? dit Jean.

— Du sang d'homme, je parierais? dit Crampon.

— Comment 1 s'écria Jean en se levant.

— Je l'ai reconnu tout de suite à l'empreinte des pieds qui étaient tout autour.

— Des pieds d'hommes?

— Un peu , dit Crampon.

Jean Jeta un regard rapide du côté de l'escalier.

Jeannette était montée dans la chambre. Au moment où il allait l'y suivre, la porte s'ouvrit, et M. Castel, le curé de l'endroit, entra dans la cabane. En le voyant, Jean se découvrit humblement; Crampon se mit à nettoyer son fusil, et Jeannette tomba à genoux devant le lit de ses enfans.

M. Caslel , curé de la petite commune de

B , était un de ces vieillards comme on en

rencontre bien peu dans les Pyrénées.

L'air vif et dur de ces montagnes use vite la vie. C'est surtout dans ce pays que l'on trouveà chaque pas de ces jeunes et ardentes existences qui se dévorent par trop de flamme; la poitrine inondée d'une atmosphère où domine l'oxigène se dilate, se gonfle et s'épanouit à respirer avec ivresse, jusqu'à ce que cette surabondance de vitaUté l'irrite, la blesse et la lue au milieu des rêves d'une santé éternelle et des espérances les plus riantes de l'avenir. Car c'est le symptôme le plus désespérant de celle

maladie que les immenses et vagues espoirs des malades. Chaque jour de bonheur que le malheureux se prome»t est un jour de moins qui lui reste à vivre. Deux heures avant la mort il pense à sa vieillesse, et au moment où le délire de son mal lui fait croire à l'éternité de sa vie, il expire sans avoir la conscience de sa fin.

Peut-être alors se trompe-t-il moins que ceux qui se plaignent; peut-être alors a-t-il atteint cette éternité suave qu'il rêve à l'insu des autres, et nul ne connaît assez la sagesse de Dieu pour pouvoir affirmer que les espérances qu'il donne à ceux qu'il frappe ne sont pas des prévisions.

Cependant, lorsqu'il arrive qu'une de ces frêles et vives existences qui entrent en lutte avec l'air et le ciel de nos climats, leur résistent et en triomphent, alors elles deviennent saines, fortes et vivaces; aucun mal ne scm-

ble plus pouvoir les atteindre. Ces vainqueurs sont presque toujours des vieillards secs, maigres, nerveux, à peau parcheminée jaune et ridée. Us ont une voix nette et forte; aucune de ces infirmités qui rendent la vieillesse lourde, paresseuse et dolente, ne leur est connue; ils ont un sommeil court, mais profond; ils gagnent de nombreuses années sur la vie commune, et de longues heures sur l'existence journalière. Ils doublent le temps accordé par la nature aux autres hommes.

Ces exceptions sont rares; mais toutes celles qui existent ont une singulière conformité d'aspect et d'habitudes. Ainsi , M. Castel , comme tous les vieillards ainsi doués, se levait tous les jours à quatre heures du matin, et se couchait à minuit. Tous les jours il sortait de très-grand matin, et s'en allait par les champs qui,attendaient le laboureur, et quand celui-ci arrivait tardivement, il se prenait de

honte en voyant levé avant lui le vieillard à qui son âge commandait le repos ; car M. Castel avait près de quatre-vingt-dix ans.

Mais il n'était curé de la commune de B

que depuis sept à huit ans, et ce fut dans les commencemens de son séjour dans le pays qu'il usa de l'influence de sa parole et de son austère vertu pour arranger le mariage de Jeannette et de l'Esperou.

M. Caslel, venu de l'intérieur de la plaine dans la montagne, habitué au respect des lois, et porté à blâmer, par sa nature et son caractère de prêtre , tout ce qui porte une apparence de faute et de désordre ; M. Castel , disons -nous, avait, dès son arrivée dans la commune, prêché avec ardeur contre la contrebande et les contrebandiers. Pour lui, la contrebande et le vol, les contrebandiers et les voleurs, étaient la même chose. Et ce fut,

dans ce premier moment de pieuse exaltation III. 3

qu'il voulut donner à ses ouailles l'exemple d'une jeune fille préférant l'honnête citoyen rentré dans les voies du devoir et de l'obéissance, à celui qu'elle aimait, mais qui s'obstinait dans la révolte et l'inconduite.

Les années se passèrent sans que les soins ni l'éloquence de M. Castel parvinssent à rien changer aux habitudes des montagnards. Mais selon les lois les plus simples de la nature, qui veulent que de deux choses, qui sont en contact continu et soumises à une action mutuelle , il y en ait une qui dévore l'autre ; M. Castel, qui n'avait pu entamer les rudes coutumes des montagnards, se laissa gagner par leurs idées sur la contrebande. En voyant d'honnêtes pères de famille, des fils respectueux, des hommes pleins de piété et de bienfaisance se livrer à cette coupable industrie , la culpabilité en diminua à ses yeux. Ce crime, qui ne s'attaque à aucun individu en particu-

UN PROJET DE LOI. Sq

lier, mais à la société en général , dont la conséquence n'est pas immédiatement perceptible; ce crime qui ne fait, pour ainsi dire, saigner aucune plaie patente, qui ne dérobe rien directement à personne, et dont on ne saurait nommer la victime, ce crime perdit peu à peu de sa gravité aux yeux du vénérable curé, et bientôt il parla avec moins de chaleur contre les coupables qu'il avait d'abord anathématisés.

Sans doute il ne partagea point le mépris public qui poursuivit Jean l'Esperou pour ce que l'on appelait sa trahison ; il n'ajouta point sa voix au blâme universel qui exila Jeannette de l'amitié de toutes ses compagnes , pour s'être associé à l'ennemi de la fortune de tous ; mais lorsqu'il vit le résultat qu'il avait obtenu pour l'un et pour l'autre , il les plaignit dans le fond de son âme, et se erut obligé de leur

4o l'homme de lettres.

devenir un appui constant, un guide assidu

et un consolateur secret.

Cela était pou nécessaire envers Jean l'Esperou. Il ne s'était pas dissimulé que la position qu'il choisissait serait une position de guerre et d'inimitié. Si quelquefois la froide haine et le mépris flagrant qui l'entouraient lui devenaient cuisans , la douleur qu'il en éprouvait ne faisait que l'irriter; et c'était en devenant de plus en plus rigoureux dans l'exercice de ses devoirs, qu'il répondait à la réprobation commune.

Toutefois un chagrin incessant se joignait à ces chagrins passagers de l'Esperou ; il aimait Jeannette, Jeannette s'était donnée à lui, elle l'avait épousé, et nul au monde n'eût osé dire qu'à aucune heure, à aucun moment, elle eût manqué de tendresse, de soins, de dévouement pour son mari ; mais celui-ci avait vingthuit ans quand il l'avait épousée. Avant d'être

le mari sévère de Jeannette et le brigadier actif et sans pitié de la douane , il avait été le brave et joyeux contrebandier, le beau danseur des belles jeunes filles; il savait comment on aime et comment on est aimé; il avait vu plus d'un jeune et beau visage devenir heureux et confus à son aspect; il avait saisi plus d'un regard furtif l'admirant ou le cherchant; il savait tout ce que des paroles indifférentes peuvent dire d'amour par une voix émue, tout ce qu'il y avait de désir de lui plaire dans le soin qu'on portait souvent à l'éviter ; et il n'avait rien trouvé de tout cela dans Jeannette. Elle était pleine d'une sainte et tendre affection ; elle se réjouissait pour lui, s'affectait pour lui, s'inquiétait de son absence, se disait heureuse de son retour ; mais à toutes ces apparences il manquait un sens profond. Jamais il n'avait vu dans les yeux de Jeannette le bonheur indicible qui n'a d'autre raison

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que de penser intérieurement : « Je l'aime. » Jamais il n'avait découvert en elle cet orgueil de l'amour qui se complait à s'appuyer sur l'objet aimé, sans autre cause pour une femme de se montrer fière, que de se dire tout bas : f 11 est à moi ! »

Sans pouvoir faire un reproche à sa femme; sans qu'aucun mot, aucune action pût justifier ce sentiment, l'Esperou était jaloux. Il ne se sentait pas aimé.

Ce fut donc en lui un mouvement cruel et terrible que celui où Crampon, rapportant la branche sanglante , déclara avoir remarqué des pieds d'homme près de la maison. Le trouble de Jeannette , la négligence apportée aux apprêts du ménage, cet homme aperçu par Crampon, tout cela lui était apparu d'un coup et l'avait bouleversé. Aussi, quand il vit entrer M. Castel, l'Esperou le salua comme une providence.

Un mouvement si furieux , si désordonné s'était passé en lui, que lui-même s'en épouvanta , et accepta avec reconnaissance l'obstacle qui venait se placer entre sa colère et celle qui en était l'objet. C'est que dans les cœurs longuement tourmentés d'une même pensée, la passion a fait pour ainsi dire tout son chemin en silence. Elle s'est posée en imagination dans toutes les situations où le hasard peut la conduire; elle a discuté sur cette supposition le parti qu'elle aurait à prendre , elle l'a regardé en face, elle l'a arrêté. Ainsi, l'Esperou s'était demandé plus d'une fois, et sans motif de se le demander, ce qu'il ferait si Jeannette le trahissait : il s'était répondu qu'il la tuerait. Ainsi , quand l'idée qu'elle avait pu le trahir se présenta à lui, il n'avait pas à se consulter sur la résolution qu'il avait à prendre ; il n'avait qu'à s'assurer du crime. Le châtiment était décidé.

Quand M. Castel entra , il avait l'air soucieux. Il s'assit au coin du feu, et s'informa de la santé de Jeannette d'un air plus empressé qu'à l'ordinaire. -^

— Je ne sais pas comment elle se porte aujourd'hui, répondit brusquement l'Esperou , c'est à peine si je l'ai vue.

— Il y a quelque chose de nouveau ici, l'Esperou, répondit M. Castel, ce n'est pas ainsi que vous m'accueillez ordinairement ; ce n'est pas ainsi que vous parlez ordinairement de votre femme.

— Ma foi , repartit l'Esperou , j'en parle comme elle est ; et véritablement il y a du nouveau : (juand je suis rentré ce matin, elle était toute troublée; rien n'était arrangé dans la maison.

— Et le déjeuner n'était pas prêt , ajouta Crampon en posant son fusil dans l'intérieur de la cheminée pour le faire sécher. C'est ce

qui a fâché le brigadier , il a Testomac colère.

— Est-ce cela? dit le curé.

— C'est ça ou autre chose.,, c'est...

— Jeannette est une honnête femme , reprit M. Castel.

— Pourquoi la défendez - vous quand je ne l'accuse pas ?

— C'est que vous l'accusez en vous-même. C'est que ce qui s'est j^assé ce matin ici vous a donné des soupçons qui sont injustes.

— Il s'est donc passé quelque chose ! s'écria Jean en se levant et en se tournant vers l'escalier qui conduisait à la chambre.

Jeannette était descendue, et elle était debout, appuyée le long de la rampe.

— Oui, lui dit-elle. Ce malin, en ouvrant ma fenêtre, j'ai vu un homme endormi au pied de notre maison. Je suis descendue pour savoir qui ce pouvait être.

— Et c'était Gaspard, j'en suis sur? reprit l'Esperou.

— Oui, dit Jeannette.

— Le beau Gaspard , fît Crampon , l'examoureux de madame l'Esperou.

— Prends garde à ce que tu dis, s'écria l'Esperou.

— Si je vous ai offensé , brigadier, Je suis prêt à vous en rendre raison.

— Ah ! dit l'Esperou d'un air sombre , ce n'est pas de ton sang que j'ai envie.

— Et du quel, mon Dieu ! s'écria le curé.

— Regardez comme cette femme est pâle , et vous le saurez , dit Jean. Elle m'a deviné, elle qui l'aime encore.

— Je suis innocente, monsieur le curé, s'écria Jeannette.

— Je le sais, mon enfant, je le sais, répondit le vieillard en se plaçant entre elle et son mari.

— Mais que se sont-ils dit durant deux heu-

res? car elle se lève à six heures du matin; il en était huit quand je suis rentré, et quand je suis rentré il était encore ici ; Crampon l'a vu s'enfuir.

— Un moment, brigadier, reprit Crampon.

L'homme qui parle dit assez de bêtises pour ne pas en ajouter d'autres. J'ai avancé que j'avais vu passer un homme, mais je n'ai pas dit que ce fût le beau Gaspard. Teùt été bien imprudent de ma part, puisque je ne le connais pas.

— Qui t'a dit alors que ce ne fût pas lui?

— Et qui vous a dit alors que ce fût lui ? repartit Crampon.

— D'ailleurs dit le curé, Gaspard n'était pas seul quand je l'ai rencontré à deux cents pas d'ici, le Sémélaïré était avec, et Gaspard le pansait, car il avait au bras une blessure légère.

— Tiens, dit Crampon, c'est lui que le bri-

gadier a pris pour un isard et que j'ai manqué

de tuer.

— Eh bien î s'écria une voix qui partait de la porte de la cabane, tâche de ne pas le manquer une autre fois, car lui ne te manquera pas.

C'était le Sémélaïré. Crampon en le voyant s'élança sur la porte. Le Sémélaïré se retira de côté. Mais au moment où le douanier franchissait le seuil, il s'arrêta soudainement, poussa un cri en portant les mains sur sa tête , et tomba. Tout le monde courut à lui ; le Sémélaïré avait disparu. Cet incident détourna les idées de chacun, et on transporta le douanier dans l'intérieur de la maison. Il n'était qu'étourdi; le coup de bâton que le Sémélaïré lui avait asséné avait été amorti par le chapeau. Crampon revint bientôt à lui, mais il fut pendant quelque temps comme un homme ivre, et il répétait sans cesse :

Bon ! bon ! bien ! très-bien !

Quand il eut tout-à-fait repris ses sens, il regarda autour de lui; puis, apercevant le curé, il lui dit d'un air de jovialité cruelle:

— Curé ! vous pouvez mettre du beurre dans vos épinards, je vous promets un enterrement.

L'Esperou regarda Crampon, et lui fit signe de se taire. Puis, reprenant un air de tranquillité, il dit aussitôt :

— Si ce brave garçon n'en avait pas souffert, je serais presque content de son accident ; ça m'a donné le temps de réfléchir. J'ai reconnu que je suis un fou. C'est une affaire de contrebande qu'ils sont venus arranger par ici.

— Je crois bien qu'il y a de la contrebande là-dessous, dit Crampon d'un air fin.

Jean fit semblant de ne pas entendre, et reprit :

— Je te demande pardon. Jeannette, et à

5o l'homme de lettres.

vous aussi, monsieur le curé. Femme, va chercher les enfans, nous allons déjeûner tous ensemble.

Jeannette tendit la main à son mari, et monta près de ses enfans.

— Je suis bien aise de vous voir réconciliés, reprit M. Castel; car l'union est nécessaire dans les ménages, quand les mauvaises nouvelles arrivent.

— Quelles mauvaises nouvelles, dit Jeannette qui rentra avec ses enfans.

— Est-ce qu'il y a de mauvaises nouvelles à craindre ? dit l'Esperou d'un air de bonheur qui ne lui était pas habituel ; quand on a des enfans comme ça et une femme comme la mienne.

— C'est pour vos enfans surtout et pour votre femme que la nouvelle serait mauvaise si elle se réalisait.

— De quoi s'agit-il donc? dit l'Esperou.

UN PROJET DE LOI. 5l

— D'un projet de loi, repartit le curé.

— D'un projet de loi qui supprime les douaniers? demanda Crampon.

— Non, mais d'un projet de loi où il est dit que si l'un d'eux est blessé durant l'exercice de ses fonct'ons et qu'il ne meure pas de ses blessures dans l'espace de vingt jours, il n'aura pas de pension, môme lorsqu'il serait incapable de reprendre du service.

— Joli, joli, dit Crampon, ça va faire un charmant efîet.

— Et quel effet crois-tu que ça fasse? dit l'Esperou, si ce n'est de dégoûter les honnêtes gens d'un service si mal récompensé ?

— Ça fera, dit Crampon , du moins c'est l'effet que ça me fait, que lorsqu'on sera en face d'un contrebandier, on le tuera raide de peur qu'il ne vous blesse.

— Tu as raison, dit l'Esperou préoccupé , c'est le seul moyen d'en finir avec ces galans.

— Quels galans ? fît Crampon.

— Je veux dire, reprit l'Esperou , les contrebandiers.

— Comment pouvez- vous avoir de telles pensées? dit M. Castel.

— Ma foi, monsieur le curé, on se défend comme on peut.

— C'est une guerre à mort que vous voulez engager avec les contrebandiers.

— Eh bien ! tant mieux , dit l'Esperou ; si on est tué, du moins on laisse une pension à sa veuve et à ses enfans.

Le curé parut embarrassé et reprit :

— Sans doute, mais toujours à la condition qu'on mourra dans les vingt jours de sa blessure.

— Oh ! dit le brigadier d'un air tout-à-fait sérieux, ceci est abominable! laisser une femme sans pension parce qu'on n'est pas tué assez

vite I ce serait à faire déserter l'administration, et si je m'en croyais...

— Ohl dit Jeannette, si tu voulais...

L'Esperou la regarda et repartit :

— Non!... non !... il n'est pas encore temps, nous verrons...

Le déjeûner était prêt, mais, à l'instant où on allait se mettre à table, on frappa à la porte : c'était une lettre qu'on apportait à l'Esperou; elle portait le cachet de l'administration des douanes; le brigadier la lut, une vive rougeur lui monta au visage.

— Pardicul s'écria-t-il, voilà bien les supérieurs; on se tue à faire son service, et voilà les complimens qu'ils vous envoient!

— Qu'est-ce donc? dit le curé.

— Le supérieur est toujours jaloux de l'inférieur, dit Crampon; j'avais un sergent dans

ce goût là. Quand j'ai quitté le régiment, je III. 4

lui en ai dit un mol clans les fausses côles avec

un bout de fleuret.

— Eh bien, dit l'Esperou , on n'est pas mieux traité dans les douanes. On se plaint que l'avant-dernière nuit trois mules chargées de tabac ont passé la frontière, et que c'est par notre manque de surveillance. En même temps, on nous donne avis qu'il y a un convoi qui se tient prêt au village de C , en Espagne, et qu'il lâchera de passer incessament.

— Qu'est-ce qui le mènera? dit Crampon.

— Probablement le Sémélaïré.

— Bien, Irès-bien, de profundisj curé, ajouta le douanier en buvant un verre de vin. Et le Gaspard en sera-t-il ?

— Je ne sais pas, dit l'Esperou en baissant la tête, mais dépéchons -nous, nous avons des mesures à prendre; je vais vous accompagner un bout de chemin.

Le déjeuner se termina en silence; dès qu'il

fut fini, les deux douaniers prirent leurs armes et sortirent.

Jeannette, demeurée seule avec le curé, lui raconta la scène qui s'était passée le matin entre elle et Gaspard, et l'amour qu'elle avait encore dans le cœur éclata si vivement dans ce triste récit, que le vieillard levait sans cesse les yeux au ciel avec un triste regard de repentir pour ce qu'il avait fait.

Pendant ce temps, l'Esperou avait l'entretien suivant avec Crampon :

— Tu veux tuer le Sémélaïré !

— Oui.

— Eh bien! moi, je veux tuer Gaspard.

— C'est dit.

— Comme il nous est défendu de tirer sans nécessité, il serait dangereux de tenter l'affaire tout seul.

— Diable!

— Voici ce que je te propose.

— Voyons.

— Nous nous posterons tous deux ensemble ; si tu aperçois le Sémélaïré, lire dessus, tue-le coninic un chien, je jurerai devant Dieu qu'il t'a attaqué.

— Bien, très-bien, et si tu rencontres Gaspard, tu le tueras comme un moineau, et je jurerai devant les magistrats qu'il t'a attaqué.

— C'est convenu.

— C'est convenu.

— Maintenant, vas au bureau, dis qu'il nous faut quinze hommes pour celte nuit; je vais tâcher de découvrir la route par où ils doivent passer.

— Et comment la reconnaîtras-tu? est-ce qu'ils la marquent ?

— Ils en marquent dix pour nous tromper; mais ils ont oublié que j'ai été des leurs. Gaspard n'est pas dans ce canton pour rien. Il a peut-être découvert un passage que je m'étais

réservé autrefois. S'il en est ainsi, je te réponds de lui et du Séniélaïré.

— J'en accepte l'augure, dit Crampon avec un dandinement élégant.

Ils se séparèrent. Crampon alla vers le village de B et l'Esperou s'enfonça dans la

montagne.

Le soir de celle journée, un corps de douaniers gravit la montagne qui était située en face la maison de l'Esperou ; lorsqu'il eut atteint à peu près le deux tiers de la hauteur, Jean disposa ses hommes de manière à surveiller tous les sentiers qui conduisaient d'Espagne en France, et leur ordonna de ne quitter leur poste sous aucun prétexte, même quand ils entendraient le bruit d'un engagement; il donna pour raison à cet ordre qu'il arrivait souvent que les contrebandiers dirigeaintvers certains endroits une mule ou deux chargées de marchandises de peu de valeur, et que tandis qu'on les saisissait au milieu

L'N PROJET DE LOI. Sg

d'une résistance adroitement calculée pour attirer le concours de tous les surveillans, ils faisaient passer en d'autres points le véritable convoi de contrebande.

Après que l'Esperou eut pris ces dispositions, il continua avec Crampon à monter la route, et lorsqu'il eut atteint la sommité de la montage, il se jeta rapidement à gauche, et à travers les broussailles et les houx, il descendit jusqu'à mi-côte d'une gorge profonde et pour ainsi dire ensevelie parmi les hauteurs qui la dominaient. Au pied de cette gorge coulait un torrent dont les eaux étaient peu profondes; cependant, les rochers anfractueux qui servaient de lit à ce torrent ne permettaient pas de croire que personne osât s'y aventurer, et la montée delà colline était si rapide, que c'est à peine si Crampon pouvait se tenir debout, et que le plus souvent il glissait sur ses talons plutôt qu'il ne descendait.

6o l'homme di: LErrRES.

La lune était levée et illuminait le paysage d'un éclat mort et immobile. Car, s'il faut le dire pour ceux qui ont vu la lune ailleurs que dans les poésies des faiseurs de vers, la lune n'a ni molle ni douce clarté , elle jette sur tous les objets une lumière droite et fixe ; elle dessine les contours par uiie ligne sèche et durement arrêtée : ce n'est pas, comme lorsque le soleil est sur l'horizon, une clarté qui se brise en rebondissant, qui s'éparpille, pénètre partout et éclaire jusqu'à l'ombre, c'est une lumière qui tombe et qui dort à la place où elle est tombée.

Au moment où l'Esperou et Crampon arrivèrent à l'endroit où ils devaient s'arrêter, la lune n'était pas encore au sommet du ciel et ne plongeait pas jusque dans les profondeurs du ravin. Le poste où se placèrent les deux douaniers n'était autre chose qu'une petite caverne creusée dans le flanc de la col-

LN PROJET DE LOI. 6 t

line; une espèce d'esplanade de quelques pieds se trouvait en face et pouvait servir de lieu de repos; mais les yeux mal exercés de Crampon ne voyaient pas que de droite et de gauche glissait un chemin qui avait à peine un pied de largeur et qui était recouvert de mousse; il ne comprenait pas qu'on pût arriver à l'endroit où il se trouvait, autrement qu'il n'avaient fait eux-mêmes, c'est-à-dire en traversant les halliers et en s'aidant des genoux et des mains. A peine furent-ils sur cette esplanade, que l'Esperou se jeta rapidement dans la caverne en faisant signe à Crampon de le suivre ; mais celui-ci, peu accoutumé à la majesté du spectacle qu'il avait sous les yeux, demeura un instant debout sur ce terrain, d'où l'on découvrait toute la vallée; ce ne fut que sur l'ordre pressant de l'Esperou qu'il se cacha à côté de lui,

— Maladroit, lui dit le brigadier, lu viens

62 l'ho](îme de lettres.

peut-être de nous faire manquer notre coup. Les contrebandiers rebrousseront chemin ou changeront de route, s'ils ont seulement aperçu le reflet de ton fusil ou le mouvement d'une ombre. A cette heure, rien ne remue dans cette montagne, que des hommes, et si ces hommes ne sont pas des contrebandiers, ce sont des douaniers.

— C'est parfaitement juste, repartit Crampon; mais comme Je n'ai rien \u remuer en face qui ressemble à un homme, je ne conçois pas ce qui aurait pu me voir remuer par ici.

— INe vois-tu pas que nous sommes éclairés par la lune et que l'autre côté est encore dans l'obscurité. Je te dis qu'ils doivent être déjà en marche : fais comme moi, et tu entendras sans doute le fer des mules résonner sur les cailloux.

Ils se couchèrent tous deux l'oreille contre terre , mais aucun bruit perceptible n'arriva

jusqu'à eux, et l'Esperou ajoute en se levant : — Ils sont plus avancés que nous ne pensions ils ont descendu la colline qui nous fait face; ils ont passé le torrent, et probablement le convoi marche le long d'un petit sentier de sable qui borde son lit. C'est fort heureux pour nous; car ils n'ont pu nous apercevoir d'en bas. Du reste, il leur faudra une bonne demi-heure jusqu'au moment où ils arriveront à la montée qui conduit ici; une heure encore pour arriver jusqu'à nous, ainsi enveloppe bien le bassinet de ton fusil, pour que l'humidité ne gagne pas la polidre ; tire ton sabre, car si ton coyp de fusil n'est pas juste, tu n'aurais pas porté la main à la poignée que tu auras un coup de bâton sur la tête, et tu sais ce qu'ils pèsent.

— Bien, très-bien! dit Crampon.

Et il se conforma aux instructions de l'Es perou et s'assit j)ar terre, à côté de lui.

— Mais, dis-moi, reprit-il, comment diable es-tu si sûr qu'ils passeront par ici?

— C'est parce que j'ai reconnu les signaux convenus; une branche cassée d'un côté, deux petits brins de bois posés en croix à un autre, une pierre arrachée à la mousse qui la recouvrait, et qui montre qu'une main d'homme a passé parla, mille autres indices, devant lesquels lu passerais cent fois sans les apercevoir, m'ont appris la marche qu'ils suivront pas à pas et sans s'en écarter un instant.

— Mais c'est sans doute celui qui a reconnu le chemin, dit Crampon, qui sert de guide au convoi et qui, par conséquent, leur enseigne par où il doit passer. Alors il n'est pas nécessaire de marquer la roule.

— Cela arrive le plus souvent, mais un contrebandier peut manquer à chaque inslanl à l'appel, et s'il est absent, la contrebande n'en doit pas souHVir; un autre le remplace

Pi suit le chemin qui a été indiqué, comme s'il l'avait lui-même visité, tant ils ont l'habitude de leurs signes de reconnaissance.

Comme ils parlaient ainsi, l'Esperou se pencha vivement vers la terre, et dit aussitôt à Crampon.

— Les voilà qui s'engagent dans la montée, encore dix minutes et ils sont perdus.

— INe m'avais-lu pas dit qu'il leur fallait près d'une heure pour monter jusqu'ici?

— Sans doute, mais une fois engagés dans le sentier qui longe la colline, il faut que le convoi passe devant nous, ou qu'il tombe dans le torrent, car il n'y a pas moyen de faire retourner une mule, et, à moins que le diable ne la prenne entre ses griffes et ne l'enlève de terre pour lui mettre la tête où elle avait la queue; il faut qu'elle roarche en avant ou qu'elle reste en place. C'est pour cela que je

me suis emparé de cet endroit, le seul où il*

pouvaient faire leur évolution.

Crampon se pencha à son tour vers le sol; et, quoique son oreille fût moins exercée que celle de l'Esperou, il reconnut bientôt le piétinement sourd des mules sur la terre, malgré la mousse qui la recouvrait.

— Bien, très-bien, dit-il; voilà la lune dans tout son éclat; et, quoique j'aimasse mieux avoir à tirer un coup de fusil en plein jour, je promets de reconnaître mon homme, bien qu'il ne m'ait pas laissé trop de temps pour considérer sa figure à mon aise.

L'Esperou répondit, en baissant encore plus la voix :

— Est-ce que tu t'imagines qu'ils vont te montrer leur figure ou te faire entendre leur voixPTu vas avoir devant les yeux, toutà l'heure, des figures noires comme celle du diable, el si tu entends quelque chose, ce ne sera que

le bruit des coups que lu recevras ou que tu donneras. Mais il est temps de nous taire; seulement écoute bien ceci : si c'est le Sémélaïré qui paraît le premier, je poserai en terre la crosse de mon fusil, et lu pourras l'expédier à ton aise; si c'est Gaspard, je mettrai mon fusil à l'épaule, et tu me laisseras faire.

Crampon baissa la tète en signe d'assentiment, et tous deux restèrent immobiles et dans un silence complet. Comme l'avait prévu l'Esperou, il se passa près d'une heure avant que le convoi n'arrivât assez près d'eux pour qu'ils pussent se montrer. L'Esperou , attentif au bruit de sa marche, contenait l'impatience de Crampon, en lui disant, avec une justesse remarquable, la distance exacte où il se trouvait. Enfin, lorsqu'il ne fut plus guère qu'à vingt-cinq pas de la caverne, l'Esperou arma son fusil et fit signe àCrampon d'en faire autant; il plaça son sabre nu à sa ceinture, et tous

deux sortirent au même instant et se placèrent sur l'esplanade. Au cri de qui vive! qu'ils prononcèrent, le convoi s'arrêta subitement ; les deux hommes qui se trouvaient en tête se parlèrent rapidement et à voix basse : c'étaient Gaspard et le Sémélaïré; il s'agissait pour eux d'une forte somme à gagner, ou de perdre tout ce qu'ils possédaient, car ils s'étaient engagés à faire passer le convoi pour une prime de dix-huit pour cent; une fois colle prime payée, ils devenaient responsables de la valeur des marchandises.

Comme l'Esperou l'avait prévu, il n'y avait aucun moyen de faire reculer le convoi ; il fallait donc qu'il passât de vive force, et c'était leur vie que les contrebandiers jouaient contre leur fortune, ou bien qu'il fût saisi ou précipité dans le torrent, et c'était leur ruine qu'il fallait laisser s'accomplir. La discussion ne fui pas longue, car le parti était pris sans

TJN PROJET DE LOI. fjg

doute d'avance ; à l'instant même lc« deux hommes disparurent, l'un- à droite. l'autre à gauche de la route; Gaspard en se laissant glisser sur la pente qui descendait, comme s'il s'était enfoncé en terre, le Sémélaïré en se jetant du côté de la montée, et se dérobant sous les broussailles. L'Esperou tint son fusil tout prêt en se tournant du côté de Gaspard, et il montra la montée à Crampon, pour lui apprendre que sou ennemi venait de ce côté; ils suivirent tous deux attentivement le mouvement des broussailles, mais elles demeuraient immobiles du côté de l'Esperou, tandis qu'elles s'agitaient vivement du côté de Crampon. Celui-ci, l'œil fixé sur les branches qui remuaient devant lui. les suivait du bout de son fusil, prêt à tirer dès qu'il apercevrait quelque chose. En effet, l'agitation des broussailles indiquait la marche rapide du Sémélaïré, etCram-

pon voyant les branches du bord du sentier III. 5

'JO l, MOMMÎ^ Di; LETTRES.

s'agiter comme si le contrebandier allait en sortir, Crampon assura son fusil à l'épaule, le coucha en joue vers cet endroit , et apercevant aussitôt un corps qui ressemblait à une tête d'homme, il tira après avoir bien visé. Le corps sur lequel il avait dirigé son coup de fusil disparut; l'Esperou lui dit :

— Trop tôt!... Et le Sémélaïré se montra debout, un bâton à la main.

En effet, le contrebandier, arrivé à sept ou huit pieds du sentier, avait poussé son bâton dans les broussailles pour les agiter comme s'il eût continué d'y ramper. Sa ruse avait réussi, et Crampon, en apercevant la petite cruche de terre que le Sémélaïré avait attachée au bout, s'imagina casser la tête à son ennemi qui était éloigné de toute la longueur de son bras et de son bâton de six pieds. Crampon fui vivement surpris ; mais c'était un homme de résolution et de sang-froid; il jeta son

rN l'RO.TET T>E LOÏ. ^1

fusil, saisit son sabre, et s'avança vers le Sémélaïré ; c'est ce qui le perdit. Dans cet étroit sentier, il se plaça entre lui et l'Espcrou, et rendit ainsi impossible le secours que celui-ci aurait pu lui porter.

Alors commença, entre le douanier et le contrebandier, un combat resserré sur une ligne de quelques pieds de long et un pied à peine de large. Si d'une part le douanier avait quelque désavantage à cause du peu de longueur de son sabre, le contrebandier avait un désavantage égal à cause de la longueur de son bâton; car si le premier pouvait être atteint par le second sans pouvoir le toucher, d'un autre côté le Sémélaïré no pouvait pas faire tournoyer son arme aisément sur le revers de cette colline qui nionlait presqu'à pic à côté de lui. Cependant, la lutte commença. Crampon para avec assez d'adresse les premiers coups de bâton qui lui furent portés, en les

72 L HOMMK DE LETTRKS.

faisant glisser sur son sabre; l'Esperou , la main sur la délente de son fusil, promenait un regard rapide de l'endroit où il avait vu disparaître Gaspard à celui où le combat avait lieu. Crampon avançait pied à pied, il avait acculé le contrebandier contre la têle de la 2)remière mule du convoi ; encore un pas et il le tenait à portée de sa lame, et le bâton du Sémélaïré lui devenait à peu près inutile, lorsqu'un coup de celte arme terrible, tombant sur le poignet du douanier, lui fit lâcher son sabre; et il commençait à peine à se baisser pour le ramasser, qu'un nouveau coup asséné sur la tête le fit tomber à gen-oux. Ce mouvement découvrit le Sémélaïré à qui son ennemi servait pcHir ainsi dire de bouclier; l'Esperou dirigea son fusil contre lui pour sauver son camarade près d'être achevé par un dernier coup de bâton; le fusil partit et la balle entra dans la poitrine du conlrebandicr qui

UN PnOJET DE LOI. ']3

tomba, mais qui, dans sa chute, s'accrochant à Crampon, l'entraîna avec lui. Tous deux roulèrent dans le torrent où ils disparurent ensemble.

Quelque rapide qu'eût été le mouvement de l'Esperou, il n'avait pas eu le temps de jeter son fusil loin de lui, et saisir son sabre à sa ceinture, qu'un coup de bâton, lancé par Gaspard qui s'était glissé jusqu'à lui comme un serpent, l'atteignit au-dessus du genou, et le fit tomber à son tour ; sa cuisse était cassée, et le douanier resta étendu sur le bord extrême de l'Esplanade, sans pouvoir remuer. Le chemin était libre pour laisser passer le convoi : il passa en effet devant le blessé; hommes et bêtes défdèrcnl en silence, tandis que Gaspard, debout à côté de l'Esperou, le surveillait d'un regard attentif. Le moindre mouvement, le moindre cri du douanier, et le bâton de SCO rival lui brisait le crâne, ou son pied lo

74 l'hoîimk de lettres/

précipitait dans l'abîme. TEsperou le eavait : il ne bougea pas et il se tut, car il avait en lui une de ces haines profondes qui , au lieu de s'irriter contre l'impuissance du moment, au point de rejeter leur vie, attendent silencieusement pour pouvoir prendre plus tard leur revanche.

Quand le convoi fut entièrement passé, Gaspard dont le visage était barbouillé de noir et dont on voyait seulement reluire à la clarté de la lune les yeux arclens, Gaspard resta un moment seul avec l'Esperou. Probablement qu'il agita lui-même s'il se déferait de cet homme qui lui avait enlevé tout son bonheur, et sans doute un sentiment de pitié, qui ne s'adressait pas à lui , le fit s'éloigner sans qu'il y eût une seule parole d'échangée entre eux.

Huit jours après, l'Esperou était dans son lit. La nuit était venue; une faiblesse pesante l'accablait, car le malin même il r.vail subi

une terrible opération : on avait été forcé de lui couper la cuisse. Les enfans dormaient dans leur berceau ; c'est le privilège de cet âge, d'éteindre les chagrins dans le repos, et dans l'enfance les larmes même donnent le sommeil. Jeannette était au pied du lit de son mari; M. Castel était à son chevet. Un silence profond régnait dans cette chambre. La jeune femme et le vieillard, qui veillaient, n'osaient pas même échanger un regard. En ce moment un léger coup, frappé à la porte extérieure, vint les arracher à leur méditation. M. Gastel fit signe à Jeannette de descendre, car ce pouvait être une visite tardive du médecin. Jeannette descendit et alla ouvrir la porte. Ce fut Gaspard qui se présenta. La surprise de la femme de i'Esperou fut tellement grande, qu'elle ne put comprimer le cri de surprise que lui arracha l'apparition du coiitrebandicr. Ce «ri lit tressaillir M. Ca«-

tel, et éveilla l'Esperou de son abatlenient. A mesure que les autres sens s'éteignent chez un mourant, quand déjà ses yeux sont Gouverls d'un voile, et que ses mains glacées ne sentent plus , son oreille entend encore, et entend mieux qu'elle n'a jamais fait. Aussi , malgré le soin que Jeannette prit de baisser la voix en parlant à Gaspard qui lui répondit de même, l'Esperou ne perdit pas un mot des paroles qui furent prononcées dans la cham- ' bre inférieure.

— Vous ici , dit Jeannette , vous qui avez assassiné mon mari, vous qui m'avez enlevé son affection, au point que depuis huit jours il n'a pas une parole de tendresse ou de pitié pour moi, sortez, sortez.

— Je n'ai pas assassiné ton mari , dit Gaspard, et c>st par pitié pour toi que je ne l'ai pas achevé sur la montagne , et pourtant si j'avais su <e que tu vas devenir, je l'aurais

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fait, au risque de porter ma tête sur l'échafaud , pour ne pas te laisser un mari impotent qui ne pourra te nourrir. Écoute, Jeannette , j'ai appris la nouvelle loi qui va se promulguer, et qui condamne toi et tes enfans à la misère, si ton mari échappe à la mort, ou s'il ne meurt d'ici à quelques jours.

— Quoiqu'il arrive, répondit Jeannette, Dieu viendra à notre aide, si ce ne sont les hommes.

— Eh ! bien , répondit Gaspard , il est parmi ces hommes un ami qtii ne t'abandonnera pas; cet ami, c'est moi. Tiens, voilà l'or que j'ai amassé dans le métier à cause duquel tu m'as abandonné; il te servira à nourrir les enfans de celui que tu m'as préféré.

En disant cela, Gaspard posa un sac sur un meuble et voulut sortir, mais Jeannette se plaça entre lui et la porte , et lui dit avec une sainte indignation :

7^ l'homme de 1.ETTP.E8.

— Reprends cet or, ne vois-lu pas qu'il ei>t tout taché du sang de mon mari.

— Je n'en ferai rien , dit Gaspard , en ge croisant les bras, j'attendrai que ton mari t'appelle, pour sortir de cette cabane.

— Eh bien! reprit Jeannette, je vais jeter cet or sur la route, et fasse Dieu qu'il ne brûle pas la main du passant qui le ramassera !

Gaspard arrêta Jeannette, et lui dit d'un ton de voix plus suppliant :

— Tu ne penses qu'à toi , malheureuse , tu oublies tes enfans, ne sais- tu pas que l'Esperou a tué le vieux Sémélaïré, le plus honnête homme du pays; déjà, toi et ton mari, vous étiez l'objet de la haine de tout le monde ^ maintenant vous n'avez plus ni secours ni pitié à attendre de personne. Que lui et toi y vous soyez assez forts pour supporter la faim et le froid , je n'en doute pas, mais tes enfans ^ Jeannette, tes enfans le demanderont du pain l

— Mes pauvres enfans! murmura la jeune femme en cachant sa tête dans ses mains et en laissant échapper des sanglots qui retentirent jusqu'à l'oreille de l'Esperou.

Un moment de silence s'établit dans la chambre du rez-de-chaussée, et l'Esperou, qui avait écouté toutes les paroles d'un air sombre et d'une oreille avide , dit au vénérable curé :

— Est-il bien vrai que celte loi dise ce que vous m'avez annoncé hier, et dont Gaspard parle maintenant?

- — Sans doute, répondit le curé; mais ce n'est qu'un projet qui ne s'accomplira pas, je l'espère.

— Quoiqu'il arrive, repartit l'Esperou, j'i'ii sais un qui sauvera ma femme et mes enfans de la misère; descendez, M. le curé, allez le dire à Jeannette, cl ne la laissez pas balancer plus long-temps entre l'or de cet homme et

8o l'homme de lettres.

la craiiîlo qu'il lui a inspirée pour notre fa-

niillo.

M. (Pastel quitta sa chambre; son aspect rendit tout son courage à lamalhcureuse ra^re. Elle prit le sac d'or et le jeta dehors de la cabane.

— Sortez maintenant, dit-elle à Gaspard, voici le seul protecteur à qui je demanderai appui, si Dieu m'enlève mon mari.

— Et tant que je vivrai, cet appui ne vous manquera pas dit le curé, et quoique je sois bien vieux, j'espère que Dieu me fera vivre assez long-temps pour que Jean puisse se guérir, reprendre ses forces, et réaliser le projet qui doit vous sauver tous de la misère.

Le curé avait à peine fini de parler, et Gaspard était à peine sorti, en disant à Jeannetter Prends garde, voilà celui qui a fait ton premier malheur! que déjà ce projet était accompli.

UN PROJET Di: I.OT. 8l

Quand après avoir fermé la porte de la maison , Jeannette et le euré remontèrent dans la chambre de l'Esperou, le sang ruisselait sur le plancher; le lit en était inondé; tous deux se précipitèrent vers- le moribond et arrachèrent sa couverture pour voir comment l'hémorrhagie avait pu si vite et si abondamment percer l'appareil posé sur la plaie ; mais l'appareil n'y était plus , l'Esperou l'avait arraché. Et quand le curé s'écria d'une voix désolée :

— Malheureux , qu'avez-vous fait ?...

Le moribond répondit d'une voix éteinte:

— J'ai sauvé ma femme et mes enfans , car je serai mort dans le délai voulu par la loi.

Quelques minutes après, il expira.

LEON BABUHRUS.

LÉON BABURRUS.

Comme la nuit venait de se répandre sur

la ville de Béziers , on ouvrit discrètement une

porte basse et étroite du palais épiscopal , et

deux hommes se glissèrent furtivement dans

Tinlérieur. Ils suivirent une longue voûte qui III. 6

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