‹ L'homme de lettresChapitre 2 sur 7 · HOMME DE LLTTI.LS · texte numérisé non relu

HOMME DE LLTTI.LS

traversait toute l'épaisseur des murs, et après avoir franchi quelques marches qui conduisaient à un rez-dc-chaussé élevé, ils entrèrent dans une salle dont le sol était couvert de feuilles de maïs longues et étroites comme un fer de lance, souples et douces comme un ruban de soie. Dans cette salle était dressée une table servie; devant cette table était assis un homme d'un âge avancé ; en face de cet homme, de l'autre côté de la table, deux esclaves tenant chacun un flambeau ; dans un coin de la salle , sur un monceau de feuilles de maïs, un homme étendu et qui paraissait dormir du plus profond sommeil. Cet homme portait une longue robe de bure et avait la tête couverte d'un capuce qui l'enveloppait jusqu'aux oreilles et aux sourcils. Lorsque les deux nouveau-venus furent entrés , le personnage qui était à table leva un moment les yeux

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sur eux et demanda à celui qui était entré le premier :

— Est-ce l'homme?

— C'est l'homme, répondit celui à qui s'adressait cette question.

La conversation n'alla pas plus loin , et le maître de la maison , c'est-à-dire celui qui mangeait, mit devant lui un plat creux où se seraient probablement noyés dans le bouillon rougeâtre qui le remplissais deux pigeons farcis d'herbes odoriférantes, si ces pauvres oiseaux n'eussent été déjà rôtis. 11 dévora les pigeons, but la gauce, puis étendit à droite et à gauche ses deux bras comme un crabe qui cherche à gagner terre , découronna le le sommet d'une demi-douzaine de corbeilles où étaient entassés des fruits et des gâteaux de toute sorte, fit un monceau de toules ces provisionsdcvaiit lui, tourna son siège de côté pour examiner les deux individus qui venaient

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d'arriver, se croisa gravement les deux jambes l'une sur l'autre , et caressant sa barbe d'une main tandis qu'il se bourrait de l'autre sans discontinuité, il dit, entre une pomme et une tarte :

— Ah ! c'est l'homme?

— C'est l'homme, monseigneur.

Le silence reprit; l'absorption des alimcns n'avait pas élé interrompue. Quand le mangeur eut nettoyé la table de l'amas de vivres qu'il avait formé à sa porlée, il porla un regard de regret sur ce qui restait devant lui; il y eut un moment d'hésitation entre la voracité et la peur gastriques de cet homme. Enfin il leva au ciel un œil contrit, fit le signe de la croix comme pour se couvrir d'un bouclier céleste contre le repas tentateur et se décida à quitter la place.

11 sortit et fit signe aux deux étrangers de le suivre. Les deux esclaves les précédèrent en les

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«l'clairant, et ils arrivèrent, après avoir traversé plusieurs salles, dans un cabinet décoré jusqu'au tiers de sa hauteur d'une boiserie artistement eculptée; on renvoya les esclaves, et la porte fut exactement fermée.

Quand le maître du lieu avait quitté la salle du repas , elle était restée mal éclairée par une lampe qui pendait à la voûte par trois chaînes de fer, et tout aussitôt l'homme qui semblait endormi s'était levé sur son séant , avait abandonné son lit et suivi avec une précaution subtile les personnes qui s'éloignaient. Dès que les esclaves furent sortis du cabinet où s'étaient enfermes le mangeur et les arrivés, cet homme colla son oreille à la porte; mais les madriers dont elle était composée et les bandes de fer qui les joignaient ensemble, ne lui laissaient arriver aucun son : quelquefois seulement il crut entendre des gémissemcns violens mêlés de grands éclats de rire.

Un mouvement de la porte lui annonça que quelqu'un allait sortir, et à l'instant, avec la rapidité silencieuse d'un chat, et avec sa clairvoyance au milieu des ténèbres , le curieux s'éloigna , rentra dans la salle du festin , et se rejetta sur son lit de feuilles.

Presque aussitôt il fut suivi des deux hommes qui n'avaient point soupe et qui venaient s'engorger des restes de la pâture de l'évêque Cyrola; car nous avons oublié de dire que le glouton était l'évêque de Cyrola de la secte d'Arius , et que ce palais épiscopal était le sien.

Celui de ces deux hommes à qui il avait adressé la parole était son premier camérier, dont le nom visigoth était Gideric , mais que le peuple de cette partie de la Gaule où l'usage de la langue latine était encore conservé, avait appelé Hispidus, hérissé, à cause des cheveux rouges et droils que sa tête dardait

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coDime un hérisson, et de sa difforme laideur. L'autre, qui paraissait bien plus vieux que lui, si on considérait sa face ridée, jaune et défaite, et beaucoup plus jeune si on remarquait son allure ferme et dégagée ; l'autre était un homme dont il eût été difficile de déterminer l'origine parmi toutes les populations qui habitaient au dixième siècle la Narbonnaise , ou autrement dit Gallia-Bracatta, la Gaule habillée de braies. Ce vêtement dont le nom a servi d'origine à celui de braguette, n'avait cependant aucune ressemblance avec ce dernier; c'était une robe longue et ample dont se servaient les Gaulois à l'imitalion des Persans et des Arméniens.

Quanta notre homme, s'il n'avait ni la figure brune des Gaulois narbonnais , métis de sang italien et espagnol, ni le visage blanc et les cheveux blonds des Golhs qui occupaient le payscn s'y conservant purs; il n'avait nonj^lus

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ni l'habit court et étroit de ceux-ci, ni la robe flottante de ceux-là. A vrai dire, sa figure était une grimace et son vêtement une guenille. Il s'appelait Léon ; et , comme le sobriquet était de toutes les manies romaines celle qui avait le mieux poussé sur le sol moqueur de la Gaule , les enfans l'avaient appelé Baburrus , le fou , l'imbécile. En entrant dans la salle du festin, il avait jeté dans un coin un vaste manteau de serge qui l'enveloppait entièrement , et dont il couvrit quelque chose de long et de pesant comme eût été une béquille de fer.

Dès que ces deux hommes furent assis , ils se mirent en devoir de manger, et tous deux montrèrent dans cette occupation une activité qui , si elle avait été excitée par le moindre jnotif d'amour-propre , fût arrivée à des résultats prodigieux. Heureusement ils s'en tinrent à deux épaules de mouton grillé, à un lilct de porc enlevé dans toute la longueur de

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l'échine , à une douzaine de pommes ou de poires chacun , à sept ou huit grappes de raisin et à deux corbeilles de gâteaux au miel. Lorsqu'ils eurent achevé leur frugal repas et assuré leur pitance au fond de leur estomac par une large coupe de vin des coteaux de Rivesaltes, ils commencèrent ainsi leur conversation.

— Eh bien! Léon, dit Hispidus, je pense que tu dois être content de la générosité de mon maître. Vingt pièces d'or et un bracelet pour une jonglerie de deux heures 1 il me semble que te voilà riche pour toute ta vie, et que pas un sénateur ^ n'aura droit d'être plus fier que toi.

— Pas plus les sénateurs que les évêques, pas plus les évêques que le pape ; car je vais

• Le inotsénalcur n'a pas dans les ôcrivains de celte ôpociuc de eignificalion précise, coiiiitaule el uiii(|ue. Il signiiiail laiilôt les membres des familles élevées par les empereurs à la diguité

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faire plus qu'aucun d'eux ne peut , je vais faire un saint. D'ailleurs je lui fournis deux miracles, ce n'est donc que dix pièces d'or pour chacun.

— Ah ça ! j'espère que tu es bien sûr de toi. Ne va pas cligner les yeux, lorsque je te menacerai de mon bâton; ne vas pas tendre la main , lorsque quelque noble matrone fera le geste d'y jeter une aumône ; ne caresse pas amoureusement tes lèvres du bout de ta langue , si quelque prisonnier passe devant toi avec un quartier d'isard rôti , et ne laisse pas épanouir ta face ridée, si quelque esclave grecque te jette un regard de pitié en sortant des éluves avec sa maîtresse. Songe que tu es aveugles. Quant à ton talent pour faire le cul-

ile ineiiibri'S du sénal louiaiii, latilùl les magislials uumicipaus dos tUIcs de la Gaule, et en général toute personne considérable par la naissance ou la fortuue.

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de-jatte , tu viens de nous en donner une expérience qui m'a fort réjoui.

A ce propos , Léon fît signe à Hispidus de se taire, et lui montra l'homme qui dormait sur son lit de feuilles , et qui pouvait les entendre.

— Ne t'inquiète pas , dit le camérier; c'est une brute qui dort les trois quarts du temps de son corps, et qui dort toujours de son esprit. Il serait éveillé, qu'il ne nous comprendrait pas davantage que si nous parlions la langue des Hébreux.

Léon ne put cacher un mouvement d'inlérêt, et ajouta cependant d'un ton assez indifférent :

— Quel est cet homme ?

— Cet homme, dit Hispidus, est Attale le petit-fils du roi Amalaric , que celui-ci avait confié à Theudis poui' l'élever. Lorsque Amalaric fut mort, les Golhs assemblés ayant ap-

pris que le petit-fils de leur roi était borné comme un oison et timide comme un cerf, le repoussèrent du trône, et élurent Theudis, qui nous gouverne actuellement. Theudis ne sachant qu'en faire dans les expéditions qu'il a tentées contre les Suèvesqui ont envahi l'Espagne, l'a confié, pendant son absence, à l'évéque Cyrola. On l'a rasé et il compte au nombre des clercs de cette maison dont il ne sort jamais, si ce n'est pour accompagner quelquefois son maître à l'église. Il me semble que quoique tu sois du pays qu'on nomme la Chalcédoine, tu devrais savoir ces événemens.

— Bah! dit Léon d'un air d'indifférence, je ne m'occupe guère de ces choses trop élevées pour moi, et je me contente de bien faire mon métier.

— IN'en as-tu jamais eu d'autre? reprit Hispidus.

— J'ai fait celui de baigneur à Rome , et

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j'ai été rhéteur à Marseille , jusqu'au moment où je me suis jeté dans la religion; alors j'ai commencé par me convertir.

— Est-ce que tu étais idolâtre comme les Suèves ou les Huns , et adore-t-on des images d'animaux dans ton pays ?

— Non point , reprit Léon ; j'ai été lavé par les eaux du baptême. Mais, lorsque je voyageais de ville en ville , il fallait bien trouver un moyen pour vivre : alors je me rendais dans une église, vêtu d'un manteau court, les cuisses et les jambes entourées de lanières de cuir, comme s'habillent les Tliuringiens ; j'écoutais attentivement le discours de quelque saint évêque; puis, lorsque je voyais que la fin en approchait, je me laissais éclater en sanglots et en larmes cruelles. Chacun surpris de voir pleurer un homme avec cet excès , s'empressait autour de moi et m'interrogeait. Je répondais que j'étais uft barbare que la foi

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du Seigneur venait de toucher, et qui demandait la purification du baptême. Alors chacun voulait me voir , me bénir, me servir de parrain. L'évèque dont l'éloquence m'avait converti me donnait presque toujours un habillement neuf avec quelques pièces d'argent. J'ai parcouru ainsi toute la Lombardie, l'Ilelvétie, le pays des AUobroges , la Bourgogne, l'Orléanais, la Touraine, le Poilon et l'Aquitaine, où je suis demeuré assez long-temps chez l'évèque arien de Bourdeaulx.

— Et qui t'a fait quitter son service et ton premier métier?

— D'abord le mélicr devenait si commun qu'il ne rapportait plus de quoi vivre honorablement. Une obole par-ci par-là. Les Danois sont ceux qui ont le plus avili la conversion : j'en ai vu se convertir pour une mesure de vin de miel. Quant à mon maître, ce qui me le fit quitter est une petite aventure bien simple.

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Levêque arien de Boui deaiilx , que je servais, et 1 evêque orthodoxe étaient en grande rivalité, comme ton maître Cyrola et Grégoire; et je dois à la justice de dire que, de même qu'ici, l'évéque catholique Martial surpassait 1 evêque hérétique, autant par son talent que par ses vertus. Mais mon maitr? n'en voulait point convenir; et, comme il voyait peu de gens venir à ses sermons, il faisait toutes sortes de pratiques pour y appeler les chrétiens. Celle qui lui réussissait le mieux était l'argent qu'il donnait par mon entremise à une certaine quantité de femmes qui venaient des premières a son prêche, et n'en sortaient que les dernières, et qui, durant tous les discours, ne cessaient de répandre des pleurs, de se frapper la poitrine ou de pousser des cris d'admiration, selon le sujet. Un jour de Pâques, où toute la ville s'était presque partagée entre les deux évcqucs, mon maître me donna

une grosse somme. Le lendemain venu, il monta en chaire ; mais , à son grand étonnement, il ne fut point du tout applaudi; il n'en eut ni trop ni pas assez pour son argent, il n'eut rien. Irrité, il me fit chercher par toute la ville, et me découvrit dans un lieu proscrit, où j'avais perdu tout son argent contre un Visigoth, après mètre enivré avec un juif. L'évêque me fit saisir par trois de ses clercs qui me frappèrent si bien de verges qu'ils me laissèrent pour mort. Lorsque je revins de mon évanouissement , je trouvai un mendiant à côté de moi. Je lui racontai mon histoire et lui témoignai que, chassé de la ville comme un malfaiteur, je craignais de mourir de faim. — Comment, me dit-il en me regardant d'un air d'envie, avec des plaies comme celles-là, vous avez peur de manquer de quelque chose? En les entretenant bien, vous en avez pour six. mois de bonne chère.

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Je crus son conseil et m'associai à son sort, et nous allâmes en Espagne. Le mendiant se nommait Miroflet et était très-habile. Ce fut de lui que j'appris à changer de figure, de peau, de couleur, de tournure; à tordre et à replier mes bras et mes jambes à volonté, à me faire bossu; et comme j'avais plus d'imagination que lui, je résolus d'appliquer mes talens au triomphe delà religion du juste Arius, pour qui j'ai^toujours eu du penchant. L'évêque de Tolède est le premier à qui j'aie rendu service, et il m'en a bien récompensé en m'adressant à votre maître, qui est un seigneur d'une grande réputation, et à qui il ne manque plus pour l'emporter sur Grégoire, évoque romain de cette ville , que de faire un ou deux miracles , ce dont le vertueux Grégoire est parfaitement incapable.

— Vertueux ! s'écria Hispidus ; tu veux dire

imbécile?

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