‹ L'homme de lettresChapitre 7 sur 7 · III · texte numérisé non relu

III

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fixé sur la porte, était demeurée immobile; puis elle leva lentement son bras qui tremblait convulsivement, un éclair de raison parut briller dans ses yeux, et elle s'écria d'une voix déchirante :

— Mon père!

Les deux Italiens se retournèrent, et virent Clairet debout près de la porte , Merula voulut s'élancer vers lui; mais il trébucha sur le corps de Marianne qui était tombée en prononçant sa dernière parole. Avant qu'il put se relever, Clairet lui dit :

— Prenez garde tous deux : cet ermitage est entouré. Trente hommes m'accompagnent. Si c'est de l'or que vous voulez, en voici.

Il traversa la cellule sans regarder le corps de sa fille, et prit quelques poignées d'or.

— Pour cela, dit-il, je vous demande un service ; vous creuserez une tombe et vous y déposerez ce cadavre.

— C'est ta fille, dit Merula.

— Celle qui a aimé Monaldeschi n'est pas ma fille : prenez-là, et que la malédiction...

— Tais-toi, lui dit le brigand ; malheur au père qui maudit son enfant vivant 1 malédiction sur le père qui maudit son enfant mort!

— Allez donc! dit Clairet.

Tous deux sortirent, et le vieillard resta seul en présence du cadavre de sa fille. Il ne pleura pas, il ne maudit pas ; il demeura immobile et muet. Puis les deux brigands rentrèrent.

— La terre attend... dit Merula.

— Et la vengeance aussi, dit Clairet.

Il leur montra sa fille du doigt, s'empara de la cassette et reprit la route de Fontainebleau.

Pendant que ceci se passait dans la forêt de Fontainebleau, d'autres événemens se pressaient dans le château. Christine, anéantie par la disparition des preuves du crime de Monaldeschi, était rentrée chez elle dans un état de rage d'autant plus violent, qu'elle avait inutilement mis sa honte en spectacle devant tous ses officiers. Après avoir tenu dans ses mains la condamnation du coupable, la voir échapper lorsqu'elle venait de l'annoncer si hautement : c'était une de ces déceptions dont eût souffert cruellement un moindre orgueil que

te sien. Aussi, lorsque Clairet voulut essayer de parler, elle éclata soudainement, et lui faisant porter tout le poids de son désappointement :

— C'est vous qui avez porté cette accusation contre le marquis, c'est vous qui avez engagé votre tête à en fournir la preuve, c'est vous qui serez puni.

— Mais voire majesté sait bien, reprit Clairet. . .

— Ce que je sais, dit Christine, qui ne voulait pas ajouter à la honte d'avoir accusé injustement celle d'avoir bassement espionné , ce que je sais, c'est que je vous chasse.

Sur ces mots, elle était sortie suivie de Guise, qui savait trop bien les intrigues de la reine pour ne pas deviner qu'il y avait un terrible mystère caché dans cette accusation qui semblait s'être dénouée si simplement.

A peine la reine était-elle éloignée, que la

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colère de tous les officiers, honteux que leur chef eût été exposé à la dénonciation d'un valet, éclata contre Clairet. Charnacé, qui professait pour les gens de peu un de ces heureux mépris qui n'avaient de considération ni pour la faiblesse ni pour l'âge, s'écria tout-à-coup :

— La reine a chassé ce drôle : gibier de roi est aussi gibier de gentilhomme, à la chasse donc ! à la chasse du vieux renard 1

Et, en disant cela, il se mit à chanter une fanfare, et, détachant son épée, il frappa Clairet du baudrier. Le vieillard s'éloigna pour éviter le coup; mais tous les officiers, trouvant la plaisanterie de bon goût, chacun s'arma de la même manière, et Charnacé ayant crié :

— Plaisir complet de roi , messieurs, la chasse aux flambeaux 1

Chacun s'empara d'une bougie, d'une torche, ( t Clairet entendit rire et gronder après lui la meute de ses ennemis.

— Rabattez le renard dans la galerie des Cerfs, disait Charnacé , qui prévoyait que le vieux serviteur allait demander asile à la reine, malgré sa colère. En effet, deux jeunes fous, plus lestes que le vieillard, atteignirent avant lui le haut de l'escalier souterrain, et, lui barrant le passage, le poussèrent dans cette longue et étroite galerie.

Monaldeschi, qui avait quitté le souterrain pour suivre la reine, s'y promenait seul, rêvant à tout ce qui venait de lui arriver, lorsque tout-à-coup elle fut envahie par la bruyante troupe des officiers, chantant des fanfares de chasse et poursuivant Clairet. Le marquis, ignorant d'où venait ce bruit, se rangea dans l'embrasure d'une croisée, et vit passer plusieurs fois le malheureux vieillard, traqué, poursuivi comme une bête fauve. Un moment sa haine prit plaisir à ce barbare spectacle, puis il eut honte de sa joie, et, au moment où

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Clairet passait encore devant lui, il se jeta entre lui et ceux qui le poursuivaient, et donna au malheureux le temps de gagner l'extrémité de la galerie. Il exhortait encore les officiers à prendre pitié du vieillard, quand il entendit la voix du vieux barbior lui crier avec une raere indicible :

— Merci, marquis; je me souviendrai de la galerie des Cerfs.

Monaldeschi ne sut s'il devait prendre ces paroles pour un remercîmcnl sincère ou pour une menace ; mais il sembla les dédaigner, et après avoir reçu les félicitations des officiers sûr son éclatante justification, il se laissa aller à une confiance qui le perdit. En effet, chacun se porta fort pour lui, chacun déclara que la conduite de la reine était telle, que toute la noblesse de sa maison devait exiger d'elle une réparation, et le marquis se crut tellement sur de tous ceux qui l'entouraient, qu'il ne crai-

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gnit pas de rester dans ce château d'où il pouvait fuir en ce moment, grâce au trouble qui y régnait.

Cependant la reine s était retirée dans son appartement, où Guise et Suénon l'avaient suivie. A peine y fut-elle arrivée, qu'elle laissa éclater sa douleur, et tomba dans un fauteuil en se pressant la tête de ses poings fermés. Guise alors s'approcha d'elle, et lui dit :

— Pourquoi cette colère et celte douleur, madame, lorsque vous venez de reconnaître qu'un ami que vous soupçonniez est innocent?

— Ah! s écria la reine, comprenez- vous quel rôle j'ai joué, ridicule et odieux! Comprenez-vous comment, en cédant à la pusillanimité d'un vieillard, j'ai laissé échapper ma vengeance, car maintenant ces preuves ont disparu, et si maintenant je le condamne, on dira nue je l'assassine.

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— Oubliez-vous, madame, qu'il n'est point coupable?

— Eh! Guise, me croyez-vous imprudente et folle à ce point d'avoir fait un pareil éclat sans être sûre du forfait?

— Cependant...

— Cependant, j'en ai tenu les preuves en mes mains.

— Mais comment se fait-il?...

— Oh ! monsieur le duc, dit Christine d'un ton d'impatience et de mépris, si je le savais, je ne serais pas dans l'état où vous me voyez. Si je le savais , je serais tranquille, car le marquis serait mort.

— Mort !

— Mort.

— Piemerciez donc le hasard qui a sauvé le marquis d'un premier moment de colère.

— Ce n'est pas un moment de colère, mon-

sieur; ce qui eût été juste aujourd'hui le sera demain.

— Mais ce qui eût été impossible aujourd'hui le sera également demain.

— Qu'est-ce à dire?

— Vous êtes dans le royaume de France , madame, dans un palais du roi de France, et nul homme ne peut y être mis à mort que par un jugement du roi ou par un crime.

— Je suis reine, je jugerai.

— Vous n'êtes pas reine ici.

— M. de Guise, dit Christine avec hauteur, je n'ai ni la volonté ni le temps de discuter mes droits; le marquis mourra.

— Vous l'assassinerez !

— Je pardonne ce mot au petit-fils du Balafré : adieu, monsieur, qui m'avez offert votre épée. Je vous prouverai que je puis m'en passer.

Guise se retira, et la reine demeura seule

avec Suénon. Elle sembla d'abord ne pas s'apercevoir de sa présence ; mais , au bout de quelques momens, elle lui dit:

— Il est coupable, il faut qu'il meure.

— Oui, répondit Suénon, il mourra... Je vous jure sa mort, madame; si lâche qu'il soit, il est gentilhomme, il faudra bien qu'il me demande raison de l'insullc que je lui jetterai au visage.

— Oh ! ce n'est pas ainsi qu'il doit mourir, répondit Christine.

— Doutez-vous de mon courage?

— Non, la Gardie, et peut-être en auraisje accepté l'appui, sans ce que Guise vient de me dire; mais à j)résent il faut que Monaldeschi soit jugé par moi, condamné par moi, ou }e ne suis plus reine, ou je ne suis plus rien. Pour cela, il faut que je retrouve ces preuves qui n'ont pu encore être enlevées du château.

Aussitôt Christine appela et donna l'ordre

à un valet d'aller chercher Clairet. Un moment après, le valet revint, et annonça ce qui s'était passé clans la galerie des Cerfs. A celte nouvelle, la colère de Christine s'anima de nouveau ; elle interrogea cet homme qui avait entendu les propos tenus contre elle, la réparation qu'on prétendait exiger, et la menace faite de l'abandonner.

— Ah ! c'est donc ainsi , s'écria-t-elle , on s'arme pour lui, on prétend m'imposer des obligations, me tenir peut-être prisonnière dans ce château. Allez me chercher Landini.

Le valet sortit , et Suénon répéta avec une épouvante indicible:

— Landini , madame ? et pourquoi Landini?...

— Pourquoi ? s'écria la reine emportée par la colère, pour me venger.

— Et comment? dit Suénon, qui devint pâle...

Christine leva les yeux sur lui, et s'aperçut alors que le fils de Magnus était près d'elle. A son tour, elle pâlit et eut peur. Placée entre la révolte de ses officiers italiens et les soupçons de Suénon, elle comprit que tout était prêt à l'abandonner. Christine n'en était pas à son coup d'essai en fait de crime et de duplicité, elle garda un moment le silence, et dit à Suénon :

— Landini est le complice du marquis, Landini peut me fournir la preuve de son crime.

— Il me semblait que c'était votre vengeance que vous attendiez de lui.

— Pensez-vous, Suénon, qu'une fois le crime prouvé, les vengeurs me manquent?

Suénon ne répondit pas.

— Je croyais être sûre d'un pour le moins.

— Pour un combat loyal, madame.

— Et croyez-vous que je demande autre

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chose? Croyez-vous qu'une femme veuille déshonorer celui qu'elle aime?

— Christine', s'écria Suénon, de qui parlezvous?

— Vous l'ignorez ?

— Christine !

-^ Allons , Suénon , soyez calme , n'abusez pas d'un malheur qui me fait dire des secrets que j'aurais voulu cacher à moi-même.

— Oh! dites-moi de vous venger du marquis, et je croirai à ces aveux.

— Je vous le dirai quand il en sera temps.

— Madame, le marquis m'appartient maintenant; c'est à moi qu'il doit compte de sa vie.

— Attendez, Suénon, dit la reine, attendez, un jour encore. •

— J'y consens, Christine; mais si ce soir vous n'êtes pas vengée...

Christine réfléchit long-temps ; ellc'n'acceptait qu'à regret pour sa vengeance la chance

d'un duel, car elle voulait, avant tout, punir en reine. Mais à défaut d'une exécution, elle voulait se réserver un combat, et elle répondit à Suénon :

— Si, avant la nuit prochaine, la reine n'a pas puni... venez, Suénon... la femme vous dira ce qu'elle attend de vous.

Suénon prit la main de Christine et la baisa avec transport ; mais à peine fut-il sorti, qu'elle essuya sa main comme si ce baiser l'eût brûlée, et qu'elle murmura tout bas : Horreur!...

Elle s'épouvantait elle-même de ce qu'elle venait de faire, et cependant elle sentait qu'elle eût été plus loin encore pour assurer sa vengeance.

Cette vengeance semblait pourtant devoir lui échapper en effet ; Landini et Clairet avaient disparu du château, et elle ne savait ce que l'un et l'autre étaient devenus. Nous avons dit pourquoi Landini était allé à Fran-

chard; il faut expliquer comment Clairet y avait été amené. Errant autour du château d'où il avait été chassé, il fit rencontre de l'ermite qu'il connaissait, et qui, ne sachant à qui s'adresser pour arriver jusqu'au marquis, alla vers Clairet. Au nom de Monaldeschi, le vieillard conçut une espérance, et s'offrit à remettre la lettre au marquis lui-même. Il rentra donc dans le château par une porte basse, et s'étant rendu chez lui, il y retrouva son filleul Simon, un enfant de dix ans, par qui il faisait lire tout ce dont il avait besoin, sans craindre une indiscrétion dans un âge aussi tendre.

Dès que Simon eut lu à Clairet la lettre de Marianne, le vieillard, au lieu d'aller prévenir la reine, voulut se garder le mérite d'avoir découvert les preuves du crime. Pour cela, il se rendit près d'un nommé Sentinelli , espèce d'aventurier italien, chef d'une trentaine de

misérables comme lui, qui se mettaient à la m. a 3

solde de qui les voulait payer, et qui s'était attaché à Christine. Clairet l'ayant séduit par les plus riches promesses, se fit accompagner à Franchard. Il y courut à cheval, y arriva avant l'ermite, et en revint en toute hâte.

Lorsqu'il arriva à Fontainebleau , la reine désespérait déjà de ressaisir jamais les preuves du crime. Enfermée dans son appartement , elle était informée de la forfanterie que montrait Monaldeschi, et la colère qu'elle en éprouvait fut telle, que lorsqu'on lui annonça l'arrivée de Clairet, elle laissa échapper un cri de joie, sachant bien que le vieillard n'oserait reparaître devant elle s'il ne lui apportait la vengeance. En effet, Clairet avait envoyé Sentinelli en avant, et celui-ci fut chargé de l'introduire par les couloirs secrets de l'ancienne Conciergerie'^. La soif de vengeance qu'éprou-

* Occupés aujourd'liul par la salle LouU-Pbilippe , et qui alors touchaient encore à la foret.

vail Christine ne fut pas plus tôt en mesure de se satisfaire, qu'elle se hâta, sans réfléchir à rénormilé du crime qu'elle allait commettre. Assurée qu'elle était de la résistance de ses officiers , elle acheta des bourreaux , et Sentinelli fut le premier qui s'oflrit pour cet emploi, s'engageant, avec deux de ses compagnons , à expédier le marquis en tel lieu et à telle heure qu'il lui plairait de l'ordonner. Cela fait, et sans perdre de temps, la reine fit avertir le marquis de vouloir bien se rendre dans la galerie des Cerfs où elle désirait l'entretenir. Il était deux heures de l'après-midi. Le marquis ne pensa pas qu'en plein jour, et lorsque tous les oflficiers du diâteau et Guise s'étaient déclarés ses défenseurs, la reine oserait entreprendre rien contre lui. Il se rendit dans la galerie des Cerfs. Nous ne ferons pas le récit de la scène qui s'y passa ; on nous accuserait peut-être d'avoir chargé le tableau de

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ce crime hideux. Nous laisserons parler un témoin oculaire, un prêtre, et nous sommes assurés que la naïveté de son récit portera plus d'épouvante avec lui que tout ce que nous pourrions dire.

Voici ce récit, rédigé par le père Lebel, supérieur du couvent des Mathurins :

0 Le samedi, dixième jour du mois de novembre 1657, à une heure après-midi, la reine de Suède m'envoya quérir par un de ses valets. Je suivis ce valet , lequel m'ayant mené par la porte du donjon , me fît entrer dans la galerie des Cerfs, et aussitôt que nous fûmes entrés, il ferma la porte avec tant d'empressement, que j'en fus étonné. Ayant aperçu vers le milieu de la galerie la reine qui parlait à un de sa suite qu'on appelait le marquis ( j'ai su depuis que c'était le marquis Monaldeschi ) , je

m'approchai de cette princesse et la saluai. Eq ce moment, elle faisait voir et lire au marquis des lettres et écrits, lui demandant, d'une voix grave et d'un port assuré , s'il les connaissait bien. Le marquis les dénia, mais en pâlissant. — Ne voulez-vous pas reconnaître ces lettres et ces écrits? lui dit-elle. Le marquis les dénia encore, car ce n'étaient, à la vérité, que des copies que cette reine elle-même avait transcrites... Sa majesté suédoise ayant laissé songer quelque temps ledit marquis sur ces copies, tira de dessous elle les originaux, et, les lui montrant , l'appela traître et lui fit avouer son écriture et son signe. Elle l'interrogea plusieurs fois; à quoi ce marquis, s'excusant, répondait du mieux qu'il pouvait, rejetait la faute sur diverses personnes. Enfin, il se jeta aux pieds de celte reine, lui demandant pardon, et en même temps les trois hommes qui

étaient là présents, tirèrent leurs épées hors du

fourreau.

» 11 se releva et tira cette reine à un coin de la galerie, et tantôt à un autre, la suppliant toujours de l'entendre et de le recevoir dans ses excuses. Sa majesté ne lui dénia jamais rien, mais l'écouta avec une grande patience, sans que jamais elle témoignât la moindre importunité ni aucun signe de colère. Aussitôt , se tournant vers moi, lorsque ce marquis la prersait le plus de l'écouter et de lentendre : « Mon père, me dit-elle, voyez et soyez témoin que je ne presse rien contre cet homme, et que je donne à ce traître et à ce perfide tout le temps qu'il veut et plus qu'il n'en saurait désirer d'une personne offensée pour se justifier, s'il le peut. »

«Le marquis, pressé par cette reine, lui donna des papiers et deux ou trois petites clés liées ensemble qu'il tira de sa poche , de la-

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quelle il tomba deux ou trois pièces d'argent; et, après une heure et plus de conférence, ce marquis, ne contentant pas cette reine par ses réponses, sa majesté s'approcha un peu de moi, et me dit d'une voix assez élevée, mais grave et modérée : «'Mon père, je me retire et vous laisse cet homme, disposez-le à mourir, et ayez soin de son âme. » Quand cet arrêt eût été prononcé contre moi , je n'aurais pas eu plus de frayeur; et à ces mots, ce marquis se jelant à ses pieds, et moi de même, en lui demandant pardon pour ce pauvre marquis, elle me dit qu'elle ne le pouvait pas, et que ce traître était plus coupable et criminel que ceux qui sont condamnés à la roue ; qu'il savait bien qu'elle lui avait communiqué, comme à un fidèle sujet, ses aûaires les plus importantes et ses plus secrètes pensées, outre qu'elle ne voulait lui point reprocher les biens qu'elle lui avait faits , qui excédaient ceux

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qu'elle eût pu faire à un frère , l'ayant toujours regardé comme tel, et que sa conscience seule lui devait servir de bourreau. \

» Après ces mots, sa majesté, se retirant, me laissa avec ces trois qui avaient leurs épées nues, dans le dessein d'achever cette exécution. Après que celle reine fut sortie, le marquis se jeta à mes pieds, et me conjura avec instance d'aller après sa majesté pour obtenir son pardon. Ces trois hommes le pressaient de se confesser avec l'épée contre les reins, sans pourtant le loucher; et moi, avec la larme à l'œil, je l'exhortais de demander pardon à Dieu. Le chef des trois partit pour aller vers sa majesté pour lui demander pardon, et implorer sa miséricorde pour le pauvre marquis; mais, revenant triste de ce que sa maîtresse lui avait commandé de le dépécher, lui dit en pleurant : « Marquis, songez à Dieu et à votre âme, il faut mourir. » A ces paroles, comme

hors de lui, ce marquis se jeta à mes pieds une seconde fois, me conjurant de retourner encore une fois vers la reine pour tenter la voie du pardon et de la grâce; ce que je fis, ayant trouvé seule sa majesté dans sa chambre avec un visage serein et sans aucune émotion. Je m'approchai d'elle, me laissant tomber à ses pieds, les larmes aux yeux et les sanglots au cœur, je la suppliai , par les douleurs et les plaies de Jésus -Christ, de faire miséricorde et grâce à ce marquis. Cette reine me témoigna être fâchée de ne pouvoir accorder ma demande, après la perfidie et la cruauté que ce malheureux lui avait voulu faire endurer en sa personne, après quoi il ne devait jamais espérer de rémission ni de grâce, et me dit que l'on en avait envoyé plusieurs sur la roue qui ne l'avaient pas tant mérité que ce Iraîlre.

i Voyant que je ne pouvais rien gagner par

mes prières sur l'esprit de cette reine, je pris la liberté de lui représenter qu'elle était dans la maison du roi de France, et qu'elle prît bien garde à ce qu'elle allait faire exécuter, et si le roi le trouverait bon. Sur quoi, sa majesté me fit réponse qu'elle avait fait celte justice en présence de l'autel , et qu'elle prenait Dieu à témoin si elle en voulait à la personne de ce marquis , et si elle n'avait pas déposé toute haine, ne s'en prenant qu'à son crime et à sa trahison, qui n'aurait jamais de pareille et qui touchait tout le monde, outre que le roi de France ne la logeait pas dans sa maison comme une captive réfugiée; qu'elle était maîtresse de ses volontés pour rendre et faire justice à ses domestiques en tout lieu et en tout temps, et qu'elle ne devait répondre de ses actions qu'à Dieu seul, ajoutant que ce qu'elle faisait n'était pas sans exemple; et quoique je repartisse à cette reine qu'il y avait quelque diffé-

rence; que si les rois avalent fait quelque chose de semblable, c'avait été chez eux et non ailleurs.

» Mais je n'eus pas plus tôt dit ces paroles, que je m'en repentis, craignant d'avoir trop pressé cette reine. Partant, je lui dis encore ; « Madame, dans l'honneur et l'estime que vous vous êtes acquise en France, et dans l'espérance que tous les bons Français ont de votre négociation, je supplie très-humblement votre majesté d'éviter que cette action, quoiqu'à l'égard de votre majesté, madame, elle soit de justice, ne passe néanmoins, dans l'esprit des hommes, pour violente et pour précipitée. Faites encore plutôt un acte généreux et de miséricorde envers ce pauvre marquis, ou du moins mettez-le entre les mains de la justice du roi , et lui faites faire son procès dans les formes, vous en aurez toute la satisfaction, et vous conserverez, Madame, par ce moyen, le

titre d'admirable que vous portez en toutes vos actions parmi tous les hommes. — Quoi ! mon père, me dit celte reine, moi en qui doit résider lia justice absolue et souveraine sur mes sujets, me voir réduite à solliciter contre un traître domestique dont les preuves de son crime et de sa perfidie sont en ma puissance, écrits et signés de sa propre main? — Il est vrai, lui dis-je, madame; mais votre majesté est moitié intéressée. » Cette reine m'interrompit, et me dit : c Non, non, mon père, je vais le faire savoir au roi; retournez et ayez soin de son âme; je ne puis en conscience accorder ce que vous me demandez. » Et ainsi me renvoya. Mais je connus à ce changement de voix, en ces dernières paroles, que si cette reine eût pu différer l'action et changer de lieu, elle l'aurait fait indubitablement; mais l'affaire était trop avancée pour prendre une autre résolution, sans se mettre en danger de

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laisser échapper ce marquis et mettre sa propre vie au hasard.

» Dans ces extrémités, je ne savais que faire et à quoi me résoudre. De sortir, je ne pouvais, et quand je l'aurais pu, je me voyais engagé, par un devoir de charité et de conscience, à secourir le marquis pour le disposer à bien mourir.

» Je rentrai donc dans la galerie, et, embrassant ce pauvre malheureux qui se baignait en larmes, je l'exhortai, dans les meilleurs termes et les plus pressans qu'il me fut possible et qu'il plut à Dieu de m'inspirer, de se résoudre à la mort, et songer à sa conscience, puisqu'il n'y avait plus, dans ce monde, d'espérance de vie pour lui, et, qu'offrant et souffrant sa mort pour la justice, il devait en Dieu seul jeter ses espérances pour l'éternité où il trouverait ses consolations.

» A cette triste nouvelle, après avoir poussé

deux ou trois grands cris, il se mit à genoux à mes pieds, mêlant assis sur un des bancs de la galerie, et commença sa confession; mais, l'ayant bien avancée, il se leva deux fois et s ecriait. Au même instant, je lui fis faire des actes defoi, renonçant à toutes pensées contraires : il acheva sa confession en latin, français et italien, ainsi qu'il le pouvait mieux expliquer dans le trouble où il était. L'aumônier de cette reine arriva comme je l'interrogeais en l'éclaircissement d'un doute, et ce marquis, l'ayant aperçu, sans attendre l'absolution, alla à lui, espérant grâce de sa faveur. Ils parlèrent bas assez long-temps ensemble, se tenant les mains et retirés en un coin. Et, après leur conférence finie, l'aumônier sortit, et emmena avec lui le chef des trois commis pour celle exécution; et, peu après, l'aumônier étant demeuré dehors, l'autre revint seul et lui dit : « Marquis, demande pardon à Dieu, car, sans

plus attendre, il faut mourir. Es-tu confessé?» Et, lui disant ces paroles, le pressa contre la muraille du bout de la galerie où est la peinture de Saint-Germain-en-Laye, et je ne pus si bien me détourner, que je ne vis qu'il lui porta un coup dans l'estomac du côté droit; et ce marquis, le voulant parer, prit l'épée de la main droite, dont l'autre, en la retirant, lui coupa trois droigts, et l'épée demeura faussée; et pour lors il dit à un autre qu'il était armé dessous, comme en effet il avait une cotte de mailles qui pesait neuf à dix livres, et le même, à l'instant, redoubla le coup dans le visage, après leqtîel le marquis cria : « Mon père, mon père. » Je m'approchai de lui, et les autres se retirèrent un peu à quartier ; et, un genou en terre, il demanda pardon à Dieu, et me dit encore quelque chose, où je lui donnai l'absolution avec la pénitence de souffrir la mort pour ses péchés, pardonnant à tous ceux

qui le faisaient mourir; laquelle reçue, il ie jeta sur le carreau, et, en tombant, un autre lui donna un coup sur le haut de la tête qui lui emporta des os; et, étant étendu sur le ventre, faisait signe qu'on lui coupât le col, et le même lui donna deux ou trois coups sur le col, sans lui faire grand mal, parce que la cotte de mailles, qui était montée avec le collet du pourpoint, para et empêcha l'excès du coup; cependent je l'exhortais de se souvenir de Dieu et d'endurer avec patience, et autres choses semblables.

■ En ce temps-là, le chef vint me demander s'il ne le ferait pas achever; je le rembarrai rudement, et lui dis que je n'avais point de conseils à lui donner là-dessus ; que je demandais sa vie et non pas sa mort; sur quoi, il me demanda pardon, et confe-isa avoir eu tort de m'avoir fait une telle demande.

» Surcediscours, lepauvre marquis, qui n'at-

CHRISTiNE A FONT AINIBLEAU. 5^3

tendait qu'ua dernier coup, entendit ouvrir la porte de la galerie ; reprenant courage , se retourna, et, ayant vu que c'était l'aumônier qui entrait, se traîna du mieux qu'il put, s'appuyant contre le lambris de la galerie , demanda à parler à lui. L'aumônier passa à la lïiain gauche de ce marquis, moi étant à la droite, et le marquis, se tournant vers l'aumônier, et joignant les mains, lui dit quelque chose comme se confessant, et après, l'aumônier lui dit de demander pardon à Dieu, et après m'avoir demandé permission , il lui donna l'absolution , ensuite il se retira, me disant de demeurer près du marquis, et qu'il s'en allait voir la reine de Suède. En même temps, celui qui avait frappé sur le col dudit marquis, et qui était avec l'aumônier à sa gauche, lui perça la gorge d'une épée assez longue et étroite, duquel coup le marquis tomba sur le côté droit et ne parla

plus, mais demeura plus d'un quart d'heure III. 24

à respirer , durant lequel je lui criais et je l'exhortais du mieux qu'il m'était possible. Et ainsi ce marquis, ayant perdu son sang , finit sa vie à trois heures trois quarts après midi. Je lui dis le De Profundis avec l'oraison, et après, le chef des trois lui remua une jambe et un bras, déboutonna son haut-de-chausse et soncaleçon,fouilla dans son goussetetne trouva rien, sinon, en sa poche, un petitlivre d'Heures de la Vierge et un petit couteau. Ils s'en allèrent tous trois, et moi après, pour recevoir les ordres de sa majesté. Cette reine , assurée de la mort dudit marquis, témoigna du regret d'avoir été obhgée de faire faire cette exécution en la personne de ce marquis; mais qu'il était de 'a justice de le faire pour son crime et sa trahison, et qu'elle priait Dieu de lui pardonner. Elle me commanda d'avoir soin de le faire enlever de là et de l'enterrer, et me dit qu'elle voulait faire dire plusieurs messes pour le rc-

pos de 8011 âme. Je fis faire une bière, et le fis mettre dans un tombereau à cause de la brune, de la pesanteur et du mauvais chemin, et le fis conduire à la paroisse d'Avon par mon\icaire et chapelain, assisté de trois hommes, avec ordre de l'enterrer dans l'église, près du bénitier ; ce qui fut fait et exécuté à cinq heures trois quarts du soir »

A dix heures, Suénon passait par cette même galerie et montait l'escalier par où Marianne avait été enlevée.

Tel fut le dénouement sanglant de ce terrible drame. Il serait tout à la honte de Christine, si l'histoire ne nous avait conservé une lettre curieuse de cette reine. Mazarin lui ayant écrit pour lui témoigner le mécontentement du roi, voici la réponse que lui fit Christine.

e Mons Mazarin, ceux qui vous ont appris le détail de la mort de Monaldeschi, mon écuyer, étaient très-mal informés. Je trouve fort étran-

ge que vous commettiez tant de gens pour vous éclaircir de la vérité du fait. Votre procédé ne devrait pourtant point m étonner, tout fou qu'il est; mais je n'aurais jamais cru que ni vous ni votre jeune maître orgueilleux eussiez osé m'en témoigner le moindre ressentiment.

» Apprenez, tous tant que vous êtes, valets et maîtres, petits et grands, qu'il m'a plu d'agir ainsi; quejene dois ni ne veux rendre compte de mes actions à qui que ce soit, surtout à des fanfarons de votre sorte. Vous jouez un singulier personnage pour un personnage de votre rang; mais, quelques raisons qui vous aient déterminé à m'écrire, j'en fais trop peu de cas pour m'en intriguer un seul instant. Je veux que vous sachiez et disiez à qui voudra l'entendre, que Christine se soucie fort peu de votre cour et encore moins de vous ; que, pour me venger, je n'ai pas besoin d'avoir recours à votre formidable puissance. Mon honneur l'a voulu

ainsi ; ma volonté est une loi que vous devez respecter ; vous taire est votre devoir : et bien des gens , que je n'eslime pas plus que vous, feraient très-bien d'apprendre ce qu'ils doivent à leurs égaux, avant que de faire plus de bruit qu'il ne convient.

» Sachez enfin, Mons le Cardinal, que Christine est mne partout où elle est , et qu'en quelque lieu qu'il lui plaise d'habiter, les hommes, quelque fourbes qu'ils soient, vaudront encore mieux que vous et vos affidés.

j) Le prince de Condé avait bien raison de s'écrier, lorsque vous le reteniez prisonnier inhumainement à Vincennes : Ce vieux renard ne cessera Jamais d'outrager les bons serviteurs de l'état, à moins que le parlement ne congédie ou ne punisse sévèrement cet illustrissime faquin de Piscina.

» Croyez-moi donc, Jules, comportez-vous de manière à mériter ma l)ienveil]ance , c'est

à quoi vous ne sauriez trop vous étudier. Dieu vous préserve d'aventurer jamais le moindre propos indiscret sur ma personne ; quoiqu'au bout du monde , je serai instruite de vos menées ; j'ai des amis et des courtisans à mon service, qui sont aussi adroits et aussi surveillans que les vôtres , quoique moins bien soudoyés. »

Un mois après ce meurtre, quinze jours après cette lettre, le roi de France Louis XIV, et le cardinal Mazarin, son premier ministre, accompagnés de toute la cour, vinrent rendre solennellement visite à Christine.

Nous avions raison de dire plus haut que le rôle le plus honteux de cette tragédie ne fut pus pour la meurtrière de Monaldeschi.

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