III
CIIRISTIXE A rONTAIXEBLEAU.
Un soir, il était dix heures, deux gardes furent placés à la porte qui conduisait de l'intérieur de la galerie de Diane aux appartemens de la reine Christine. Quelques rares flambeaux éclairaient cette immense galerie
au bout de laquelle se trouve un salon ouvert qui semblait, illuminé par un grand nombre de bougies, le centre ardent d'une longue comète qui traîne à sa suite une queue brumeuse et terne. A peine ces hommes eurent-ils pris leur poste, qu'ils s'assurèrent que la reine, les seigneurs et les dames de sa cour étaient fort occupés dans ce salon à une de ces conversations où Christine aimait à faire parade de cet esprit de femme et de cette érudition d'homme qui en eurent fait une reine si renommée. Lorsqu'ils avaient entendu le murmure animé de cette conversation, certains qu'ils ne pouvaient être vus, et assurés qu'ils ne pouvaient être surpris, ils déposèrent, près de la porte, l'arquebuse doutils étaient armés, et pénétrèrent dans une antichambre qui séparait la galerie de l'appartementdelareine.
La figure de ces deux hommes , leur teint bilieux , leurs cheveux noirs attestaient qu'ils
étaient de ces Italiens que le marquis de Monaldeschi avait attachés au service de la reine Christine. En effet, depuis son voyage à Romcy cette reine, éprise d'un fol amour pour Monaldeschi, avait vu s'éloigner d'elle tous les gentilshommes suédois qui, dans un moment d'enthousiasme pour sa fastueuse abdication, s'étaient attachés à sa fortune.
Un seul avait résisté à la désillusion qui avait éloigné tous les autres : c'était le comte Suénon de la Gardie , fils de ce Magnus cfe la Gardie que la faveur de Christine avait élevé si haut, quelques années avant qu'elle^ quittât le trône, qu'on supposait qu'il davait sa fortune à l'amour de la femme plutôt qu'à l'estime de la reine. Les bruits vagues qui avaient alors circulé à la cour de Christine se turent tout-à-coup; car à la suite d'un sonpci où Magnus s'était laissé trop légèrement féliciter sur son bonheur, il mourut en proie à des con-
aSo l'homme de lettres,
vulsions telles, qu'on parla d'empoisonnement. La grandeur de Christine, plus encore que son titre de reine, la mirent à l'abri du soupçon d'avoir voulu punir un indiscret; et ce soupçon, fùt-il entré dans quelques esprits, il eût été détruit par la douleur que montra la reine et la protection éclatante qu'elle continua au fils après la mort du père. Cependant ce n'était pas la reconnaissance seule qui avait fait persévérer Suénon dans son dévouement à Christine ; une passion insensée , violente , s'était emparée de ce jeune homme : passion aveugle qui ne voulait point voir ce qui se passait dans celte cour ambulante , de peur d'être obligé de mépriser l'idole qu'il ne pouvait s'empêcher d'adorer.
Comme nous l'avons dit, Suénon était le •eul gentilhomme suédois qui fût demeuré près de Christine, et ce n'était même que par hasard qu'au milieu de la France même, deux
CHRISTINE A FOiNTAINEBLKAU. 25 1
gentilshommes français se trouvaient parmi les vingt ou trente seigneurs italiens qui formaient la maison royale de l'ex-reine de Suède.
Le premier de ces gentilshommes était M. de Guise, petit-fils du Balafré, appelé le chevalier de Guise, et que Louis XIV avait chargé de recevoir la reine Christine et de lui faire les honneurs de Fontainebleau. C'était lui qui, à Naples, avait secondé le mouvement de Mazaniello contre les Espagnols, et qui tenta , un moment , de livrer ce royaume à la France , en le poussant à la révolte pour conquérir son indépendance nationale.
Le second était le vicomte de Charnacé , fameux par ses duels , ses chansons et ses folies. Condamné à mort pour avoir fait de la fausse monnaie, condamné à mort pour avoir violé la clôture d'un couvent et enlevé la fille d'un président du parlement de Rennes , il
avait obtenu deux fois sa grâce. Enfin , condamné une troisième fois à mort pour avoir, après une orgie , fait le pari d'aller arrêter sur la grande route les voyageurs attardés, il était venu se réfugier auprès de la reine de Suède , en attendant qu'une troisième grâce lui permît de se livrer à de nouveaux méfaits. Christine accueillit favorablement Charnacé , son nom était une recommandation très-puissante près de cette reine. En effet, il était le fils de l'ambassadeur français Charnacé qui, pendant un séjour de quinze ans en Suède, avait rendu à la reine les plus éminens services.
Ce soir là, toute cette cour était réunie dans le grand salon de Diane , tandis que les deux gardes dont nous avons parlé pénétraient dans l'antichambre. A les examiner soigneusement, on eût pu remarquer que ni l'un ni l'autre n'étaient accoutumés à l'habit qu'ils j)ortaient. Le plus jeune pouvait avoir trente ans.
Malgré son air résolu, l'accoutrement militaire qu'il avait revêtu semblait le gêner.
L'œil et l'oreille tendus, il portait involontairement , au plus léger bruit', sa main à son poignard, plutôt qu'à son épée ou à son arquebuse. En effet, c'était un de «es bandits italiens qui se mettent à la solde de quiconque les paie bien , et Monaldeschi l'avait pris à la sienne; mais, par une précaution qui ne pouvait tenir qu'à des projets longuement médités, il l'avait toujours tenu éloigné de la reine. Jamais Merula , c'était son nom , n'habitait le palais, quel qu'il fût, où Monaldeschi demeurait avec Christine. 11 se logeait presque toujours dans quelque maison voisine, et ne se présentait au marquis que sous des déguisemens assez variés pour que personne ne put soupçonner l'existence de cet agent secret.
Autant cet homme avait l'air farouche et résolu, autant celui qui l'accompagnait avait
un air tremblant ; l'arme qu'il portait ne l'embarrassait pas, elle lui faisait peur. Cependant cet homme était, comme l'autre, un agent de mort ; mais ce que Merula accomplissait par le poignard , Landini l'exécutait par le poison. Attaché depuis long-temps à Christine en qualité d'alchimiste , ce n'était pas seulement à la recherche de la pierre philosophale qu'il aidait sa maîtresse; et ceux en qui la douleur de Christine et sa faveur pourSuénon n'avaient pu arracher leurs soupçons prétendaient que Landini n'avait pas été étranger à la mort du comte Magnus. Écoutons un moment le dialogue de ces deux hommes, il nous instruira du motif qui leur avait fait prendre ce déguisement pour entrer dans cette partie du château , et nous fera connaître les autres personnages qui doivent jouer un rôle dans ce récit.
— Maintenant que nous voilà arrivés , dit
Merula , accomplis la part que tu as choisie dans cette expédition. Voyons, reconnaissons bien les localités, pour ne pas nous égarer dans ce château , plus difficile à débrouiller que les sentiers les plus inconnus des Apennins. D'abord, quelle est cette porte ?
— Celle-ci , dit Landini , c'est celle qui mène par un escalier étroit à l'appartement du marquis.
— Je comprends , c'est par ici qu'il entre et qu'il sort, quand personne ne devrait plus entrer ni sortir. Et cette autre porte, quelle est-elle?
— C'est la porte de l'appartement de la reine.
— Bien , c'est là que tu as affaire; entre. L'alchimiste s'arrêta, et, secouant la tête
d'un air piteux, il reprit tristement :
— Merula, nous jouons un jeu à nous faire pendre.
— Et, si tu n'entres pas, tu vas jouer un jeu à le faire poignarder.
— C'est que tu ne sais pas, repartit Landini sans s'alarmer de cette menace de Merula, c'est que tu ne sais pas ce que renferme d'abominable le libelle que le marquis veut que j'aille déposer sur le chevet du lit de la reine.
— Je sais que, plus il sera abominable, plus il servira les projets du marquis. Nel'as-tu pas compris , lorsqu'il nous a expliqué les voies par où il compte arriver à son but ?
— Ce que j'ai compris surtout , c'est que , si nous sommes découverts, nous serons pendus.
— Et c'est le plus grand bonheur qui puisse t'arriver, misérable; car, si tu n'es point pendu pour ce fait, tu seras assurément brûlé pour tes infernales sorcelleries. C'est nn choix à faire entre la corde et le fagot.
— Écoute, Merula, répondit l'alchimiste, crois-moi , il en est temps encore, quittons cette cour, nous avons mes poisons et ton poignard pour nous assurer une honnête existence, associons-nous et allons ailleurs exercer pour notre compte.
— Trembleras-tu ailleurs moins qu'ici ? Tu recules pour la chose du monde la plus aisée, cacher des papiers dans le lit d'une femme; si je ne craignais de me perdre dans ce labyrinthe de portes et de corridors , il y aurait longtemps que ce serait fait.
— Bah! bah ! bah ! murmura sourdement Landini, c'est que ce n'est pas tout; il faut encore enlever...
— Enlever un enfant, une fille de quinze ans! Mais tu n'as donc de courage, damné sorcier, que pour aller, la nuit comme un chacal , déterrer des uiorts , afin de les disse-
25S l'homme de lettres.
quer et d'étudier sur leurs cadavres les horribles secrets de ta science?
— Les nobles secrets de la nature 1 reprit Landiniavec un soudain sentiment de fierté et en élevant la voix.
— Silence donc, dit Merula; quand on te parle de cela, lu te redresses comme une vipère sur qui l'on marche. Mais , puisque nous en sommes sur ce chapitre, voyons, comment ferons-nous pour enlever Marianne?
— Est-ce que nous l'enlèverons?
— Aussi vrai que je suis bon chrétien , reprit Merula , en mettant la main sur son poignard; aussi vrai que j'ai tué en plein jour, ' sur les marches de Saint-Pierre , un officier
du pape qui m'avait trahi, après m'avoir commandé la mort de son ennemi . nous enleva rons Marianne.
— Hé, là, là ! reprit l'alchimiste en baissant la tête , nous l'enlèverons. Mais écoute-moi
bien. Marianne est en ce moment avec les filles de la reine, à l'antre extrémité de son appartement; là -bas, de l'autre côté de la cour ovale. Tu peux voir, à travers la fenêtre, la lumière de la salle où elles sont rassemblées. Quand le coucher de la reine sera fini, les autres femmes de service rentreront chez elles dans cette partie du château ; Marianne seule reviendra par ici, car elle n'habite pas avec ses compagnes. Elle demeure avec son père , le vieux Clairet, qui est logé dans la cour des cuisines, tout là-bas, à l'extrémité de la galerie de Diane. Il faudra donc que Marianne repasse par ici.
— Suffit. Tu as le bâillon et le masque?
— Oui.
— Tu as la clé de la porte qui mène chez le marquis ?
— La voilà.
— Va donc faire ce qui devrait être fini de-
puis long-temps. Ecoute ! Là-bas le bruit de
la conversation s'affaiblit. L'esprit manque ,
à ce qu'il paraît. La reine va rentrer. Allons
hâte-toi.
Landini hésita encore , et répéta tout bas : — Nous nous ferons pendre.
Merula vit l'alchimiste si effrayé, qu'il jugea à propos de le guérir par le système des semblables, comme on apaise la douleur d'une brûlure en l'approchant du feu. Il tira son poignard , et lui dit :
— Tout à l'heure Je te donnais à choisir entre la corde et le ^fagot; maintenant choisis entre la corde et le poignard.
— Saint Chrysostôme , ayez pitié de moi 1 dit Landini en soupirant.
Et il entra chez la reine Christine.
11 était temps. Presque aussitôt on entendit le bruit des sièges qui se remuaient au bout de la galerie. Merula regarda , et vit des dômes-
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tiques s'emparer des flambeaux pour précéder la reine. Un d'eux s'approcha d'une des fenêtres de la galerie , l'ouvrit et agita la torche. Il sembla que ce fut un signe , car la lumière qui brillait dans la chambre des femmes de service s'agita de même, et Merula, placé à un des angles de la cour ovale , put voir s'avancer, à travers les vitres , vers l'antichambre où il était, la lumière qui précédait la reine , tandis que la lumière des femmes de service avançait rapidement de fenêtre en fenêtre vers la chambre de Christine.
— Il n'aura pas le temps, murmurait-il tout bas, en suivant avec anxiété ce double mouvement.
Comme il prononçait ces paroles, Landini rentra pâle et tremblant , en disant :
— C'est fait.
— A notre poste donc! dit Merula.
Et tous deux rentrèrent dans la galerie de m. ij
Diane, et se rangèrent de chaque côté de la porte , en ayant soin de s'abriter , le plus possible , derrière les énormes piliers qui en soutenaient le fronton. La reine passa rapidement devant eux, et entra dans l'antichambre. Elle était radieuse et presque belle , tant le bonheur est une séduisante parure. Elle parlait avec une volubilité qui semblait dire que son cœur , trop plein , avait besoin de s'épancher. Guise, Charnacé . Monaldeschi, Suénon , Doria, dix autres officiers et quelques femmes parmi lesquelles la comtesse de Palma , la suivaient en l'écoulant. Arrivée à la porte qui conduisait chez elle , elle s'arrêta, et s'adressant successivement aux personnes qui l'entouraient , elle leur dit à chacune un mot aimable puis parlant à Guise, elle continua ainsi :
— Quant à vous, M. de Guise, puisque vous partez demain pour Paris, je vous remet-
irai une lettre pour obtenir la grâce de ce mauvais sujet de Charnacc.
— Que votre masjesté ne se fatigue pas de ce soin , dit le marquis en s'approchant humblement. J'écrirai moi-même au cardinal , et je pense que mon intervention suffira...
— J'écrirai au roi , Monsieur, dit la reine avec hauteur , et je pense que cette intervention vaudra la vôtre.
— A quelle heure faudra-t-il me présenter chez votre majesté pour écrire sous sa dictée? reprit Monaldeschi sans paraître ému de l'air froid de la reine.
— Vous avez trop de soin de mon repos , pour que je n'aie pas souci du vôtre, reprit Christine. Je prierai le comte de la Gardie de me servir de secrétaire^
Monaldeschi , qui s'était approché de la reine, s'inclina sans se retirer et ajouta avec persévérance :
— En ce cas, et puisque je n'aurai pas l'honneur de voir sa majesté avant le départ de M. le duc, je dois lui remettre une dépêche du cardinal, qui exigera peut-être une réponse dont M. le duc pourra se charger.
— C'est ce que je déciderai , dit la reine en prenant la dépêche ; puis elle salua tout le monde de la main , et Suénon du regard. Monaldeschi remarqua ce coup-d'œil; mais sa figure expressive d'Italien garda son indifférence , et la reine rentra chez elle.
A peine fut-elle retirée que Charnacé s'écria :
— C'est, parbleu ! une maison de reclus que ce palais ; il est à peine dix heures et demie du soir , et la nuit y commence. Est-ce qu'il n'y a ici ni cartes ni dés pour la rendre moins longue et célébrer ma bien-venue?
— Cartes , dés et bons vins , reprit un des offiaiers , et nous sommes à vos ordres.
— Eh bien , dit Charnacé , voici une salle
admirable pour une si joyeuse orgie. Qui en est ?
— Moi, moi, moi , dirent toutes les voix.
— Mais pas ici , s'écria vivement Monaldeschi.
— Pourquoi donc? dit Charnacé,
— Si près des appartemens de la reine , cela ne serait pas convenable , reprit le marquis.
— Et ce serait surtout gênant pour ceux qui y passent après le couvre-feu royal , dit Charnacé à demi-voix à ceux qui étaient auprès de lui.
Aucun des Italiens qui entendirent le propos ne fit semblant de le comprendre, et Charnacé, stupétait de cette couardise de cour si nouvelle pour un homme qui avait été un des plus hardis frondeurs de l'époque, reprit en donnant à sa voix un ton sépulcral :
— Allons boire , Messieurs , cela ne tourne que la tête et ne la compromet point.
On sortit en tumulte et l'on regagna le salon de Diane situé à l'extrémité de la galerie ; les dames se retirèrent, et les gentilshommes, parmi lesquels Monaldeschi , s'établirent au Jeu. A peine étaient-ils en place que Merula rouvrit la porte de l'antichambre en appelant Landini. Celui-ci le suivit, mais plus tremblant que jamais.
— ISous serons pendus, répétait-il d'une voix plaintive , nous serons pendus.
— Assez, s'écria brutalement Merula, tu as failli déjà nous faire surprendre ; allons , n'oublie pas qu'une maladresse peut nous perdre si nous ne réussissons pas.
— Ce qui nous perdra , c'est de réussir. Enlever une fille, et la fille de Clairet 1
— Ah 1 voilà donc le grand mol lâché ! . . .
Clairet.... Clairet.... cet homme le fait donc bien peur ?
— C'est que tu ne connais pas ce damné barbier. C'est un Gascon qui ne sait ni lire ni écrire, et qui cependant menait Gustave- Adolphe par le bout du nez.
— Quand il lui faisait la barbe, sans doute?
— Toujours. C'est la ruse et la méchanceté en personne que ce misérable vieillard. Je crois que si on cachait une aiguille dans un sac de farine , il l'y trouverait en une minute. Il servait d'espion au père, et sert d'espion à la fille. Christine ne fait rien sans le consulter.
— Et c'est pour qu'elle ne le consulte pas, reprit Merula , que Monaldeschi fait enlever sa fille. Le bonhomme va s'amuser à courir après elle à Paris , où il ne la découvrira de long-temps ; et cela, pour la raison toute simple qu'elle n'y sera pas. En vérité, tu trembles si fort, que j'ai peur que tu n'aies oublié l'or-
268 l'hommi- de lettres.
dre et la marche de l'enlèvement. Je vais le la répéter de façon à ce que lu ne t'égares pas. Ecoute bien , une fois la fille enlevée , nous l'emporterons dans la voiture qui est à la grille de la cour du Cheval-Blanc. Celte voiture a dû être remarquée.
— Il y a trois heures qu'elle est là; et elle a été assez remarquée.
— 11 faut qu'elle le soit davantage. Mais une fois que la jeune fille y sera, et que les chevaux seront partis, laisse-lui la liberté de crier si cela lui convient, pour qu'on soit bien assuré qu'une femme a été enlevée et conduite sur la roule de Paris. Le vieux Clairet sera prisa la piste, car la voiture continuera sa route jusqu'à la capitale. Quanta toi, lu descendras à la hauteur de la roule qui mène à l'ermitage de l'ranchard, el tu y conduiras Alarianne à pietl. J'y serai.
— Mais ce chcmm est plein de brigands.
— Je te dis que j'y serai. Il faut que je prépare l'ermite à cette visite, et que je lui demande poliment un asile. Tranquillise-toi. Je serai arrivé avant vous.
Comme ils parlaient ainsi, ils entendirent marcher dans le premier salon de la reine, et éteignirent les flambeaux de l'antichambre, après avoir allumé une lanterne sourde. Marianne entra; elle parut surprise de se trouver, avec la seule lumière qu'elle tenait à la main, dans cette pièce, ordinairement éclairée, et se hâta de gagner la porte de la galerie. Au moment où elle allait la franchir, un masque lui fut jeté sur le visage, et un mouchoir le noua fortement. Il n'y eut pas un cri de poussé dans ce premier moment. Landini avait saisi la jeune fdle par les deux mains , tandis que Merula allait ouvrir la porte de l'escalier secret. Landini , qui avait la clé de cette porte à sa ceinture , lâcha une des mains
de Marianne pour prendre la clé et la donner à Merula. Marianne , qui se débattait vainement, profita de cette liberté, et arracha le bandeau qui tenait son masque, et poussa un cri terrible de désespoir.
Tous les gentilshommes qui buvaient et jouaient au bout de la galerie , se levèrent soudainement ; mais ils n'entendirent rien que le bruit d'une porte qui s'ouvrait à côté d'eux, et ils virent le vieux Clairet, qui s'arrêta en voyant l'air d'attenlion et de surprise qu'ils avaient tous.
— Qu'avez-vous donc. Messieurs? leur ditil d'un air insolent et railleur; on dirait que l'apparition d'un vieillard vous fait peur?
— Je veux être pendu, dit Charnacé, si je n'ai pas entendu...
— C'est le bruit de cette porte qui, répété par les voûtes de cette galerie , vous a étonnés, dit brusquement Monaldeschi.
— Une porte qui dit : /^ti secours ! reprit Charnacé, me semble extraordinaire.
— Au secours? dit Clairet dont l'œil brilla d'un sauvage éclat. On a crié au secours au bout de cette galerie ?...
Puis il compta rapidement les gentilshommes présens, et reprit, en haussant les épaules :
— Ils y sont tous.
Puis il s'approcha de la fenêtre, et reprit, toujours en se parlant à lui-même, mais assez haut pour qu'on l'entendît.
— D'ailleurs il y a encore de la lumière chez la reine. Marianne n'est point sortie.
— Qu'est-ce que c'est que ça, Marianne? dit Charnacé en buvant un verre de vin.
— C'est ma fille, monsieur le vicomte, dit (Mairct avec insolence, et toute fille qu'elle est d'un valet, si aucun des gentilshommes ici
présens avait osé l'insulter, il me l'aurait payé cher.
— Combien vaut la fille, pour savoir le prix de l'injure? dit Charnacé en se penchant dans son fauteuil.
— Si peu qu'elle vaille, reprit Clairet d'un ton goguenard, elle est toujours au-dessus de la fortune de ceux qui paient en fausse monnaie.
— Insolent ! dit Monaldeschi.
— Laissez, dit Charnacé, cet homme s'acquitte fort bien de son métier de bouffon.
Clairet ne répondit point à cette injure; mais il lança à Monaldeschi un regard de haine : celui-ci, qui n'était pas le maître de son trouble, voulut le cacher sous un air de hauteur, et dit à Clairet :
— Qui vous appelle , à cette heure , dans cette partie du château ?
— Monseigneur, reprit Clairet avec une humilité affectée et un air de raillerie, Marianne
devait passer par ici pour rentrer chez moi. Marianne est jeune et indiscrète, elle aurait pu vous déranger de vos graves occupations, et j'ai voulu prévenir ce désagrément.
— Va donc, dit Charnacé...
Clairet s'éloigna lentement, et l'on n'entendit plus que les pas pesans du vieillard le long de l'immense galerie. Monaldeschi écoutait d'un air inquiet , lorsque lout-à-coup de nouveaux cris se firent entendre. Monaldeschi se sentit défaillir. Les autres gentilshommes s'emparèrent de torches et coururent à l'extrémité de la galerie. Quand ils arrivèrent à l'antichambre, elle était déserte, et toutes les portes étaient fermées, et tout était rentré dans le silence. La lumière brillait encore dans l'appartement de la reine, et Clairet avait disparu.
Il est nécessaire d'expliquer mainlenant d'où venaient les cris qui avaient été entendus par les officiers de Christine, et qui les avaient attirés dans l'antichambre où s'était passée une partie des scènes que nous venons de rapporter. Pour cela, il faut pénétrer dans l'appartement de cette reine. Elle venait d'y rentrer joyeuse et fîère : la galanterie de Guise, qui lui avait prodigué ces hommages élégans qui semblent toujours prêts à arriver à la passion ; l'amour triste et dévoué de Suénon, dont le silence était une admirable flatterie, car il at-
testait à Christine un respect qu'elle s :ivai t ne pas mériter; ce triomphe obtenu sur deux cœurs si haut placés l'avait charmée. La présence de Monaldeschi seule avait troublé ce bonheur. Cet homme à qui elle s'était donnée avec une folle passion, et qu'elle n'aimait plus, lui était un désenchantement perpétuel d'elle-même.
Sa basse flatterie, qu'elle avait prise pour de l'amour, tant qu'il n'avait- pas été son amant, lui répugnait, maintenant qu'il avait le droit de parler en homme à la femme qui lui appartenait. Elle l'eût peut-être aimé encore, s'il avait osé se montrer exigeant et tyranique; mais il était resté trop soumis pour ne pas lui faire sentir qu'elle s'était livrée à un valet. La jalousie et les cmportemcns do Suénon, lorsqu'elle recherchait l'hommage d'un étranger, lui plaisaient mille fois mieux que l'obséquieuse complaisance avec laquelle le marquis semblait ne pas voir ses attentions pour un autre.
2'jQ l'hoMxME de lettres.
Si donc quelque chose avait mêlé de lamertume à sa joie de cette soirée, c'avait été d'abord la présence deMonaldeschi, ensuite la manière dont il s'était approché d'elle et lui avait parlé; l'impassibilité de son visage, le calme de sa parole lorsqu'elle l'insultait par la dureté de ses réponses, l'avaient irritée. En effet, la chaîne qu'impose à une reine l'homme qu'aucun tort ne peut assez blesspr pour le pousser à une rupture est la plus lourde de toutes. Il y avait encore trop de femme dans celle qui s'était fait appeler le roi Christine, pour chasser son amant comme un laquais qui ennuie.
Tous ces sentimens, soulevés un moment dans son cœur, se calmèrent cependant bien vite, et ce soir-là elle reçut les soins de ses femmes avec une affabilité qui ne lui était pas ordinaire. Elle les renvoya toutes avec bienveillance et dit qu'elle désirait être seule pour travailler. Elle les trompait ou se trompait
elle-même, car, dès qu'elle fut seule, la pensée de Suénon lui revint avec une persévérance dont elle-même s'étonna. C'est que, ce soir-là, Suénon , excité par la galanterie de Guise , avait laissé éclater, malgré lui, la passion qui l'occupait. C'avait été entre le courtisan consommé et le jeune officier une lutte de paroles, que la présence et l'habilité de Christine avait seule empêché d'aller jusqu'à une querelle. Plus Suénon avait laissé percer d'impatience et d'audace, plus Christine avait pris plaisir à lancer et à retenir tour à tour cette fougue irréfléchie, comme un habile écuyer qui tourmente son cheval de l'éperon pour lui mieux faire sentir la bride. En ce moment , Christine aimait la Gardie, non pour son amour, mais pour lui avoir donné lieu d'exercer son pouvoir de femme.
Christine n'était pas de ces âmes à se repaître d'un amour idéal; en sa pensée, elle con- 111. 18
2^8 L'riOJIilE DE LETTRES.
duisit bien vile celui-ci à sa conclusion probable, et la possibilité de se donner un nouvel amant lui déplut : ce pouvait être un nouveau Monaldeschi. Elle secoua donc tout d'un coup ses pensées , et , pour les mieux détacher de son esprit, elle lui chercha une autre occupation ; elle aperçut la lettre de Mazarin sur une table où elle l'avait Jetée, et prévoyant qu'elle y trouverait quelques nouvelles d'une haute importance , elle l'ouvrit. Voici ce qu'elle lut :
t Madame,
» Il est temps de vous décider; les États de » Suède sont tout prêts à replacer sur votre tête >une couronne que le successeur que vous » vous êtes donné ne peut plus soutenir ; mais il » faut que cette affaire amène à sa suite l'allian- >ce de la France avec la Suède; vous savez à » quel prix sera cette alliance. 11 est nécessaire
» que VOUS fassiez un choix et preniez un mari » qui ne puisse alarmer sa susceptibilité. Quant »à moi, vous n'ignorez pas quel choix je vous » conseillerai, et qui je soutiendrai de tous mes «♦efforts. *
A ce momont Christine s'arrêta, et murmura entre ses dents :
— Italien et Italien, toujours Italien... Puis elle continua de lire.
« Quoi qu'il en puisse être, il faut vous dé- >• cider. On distribue à la cour un libelle infâ- * me contre votre majesté. Vos projets de re- » prendre le sceptre de Suède y sont dévoilés » et combattus dans des termes que je dois » vous taire. »
Christine laissa tomber la lettre. Cette liberté de la vie privée, qu'elle avait appelée avec tant de faste en abdiquant la couronne,
aSo I,'HOM>fE DE LETTRES.
commençait à lui peser. Cette activité d'esprit qui n'arrivait plus à l'application de ses théories, mais à de vaines discussions, ce besoin de s'occuper que les voyages les plus actifs n'avaient pu satisfaire, tout cela lui avait souvent fait regretter son métier de reine, comme elle l'appelait. En même temps, et en suivant les actes du gouvernement de Charles-Gustave, elle éprouvait l'impatience d'un joueur qui a cédé sa partie à un autre et qui, lui voyant faire des fautes grossières, est toujours tenté de lui arracher les cartes des mains. Ces cartes, pour Christine, c'était le pouvoir suprême ; et, de quelque manière qu'on les joue, la partie rapporte toujours assez à celui qui les tient pour qu'il ne la cède pas aisément.
(Christine avait prévu qu'il faudrait une révolution en Suède pour qu'elle y rentrât; mais la difficulté de l'entreprise ne l'avait rendue que plus séduisante aux yeux de celte femme.
Elle avait, par conséquent, profité de sa présence en France pour nouer une intrigue avec Mazarin, se réservant de pousser les choses ou de les arrêter, selon le caprice qui dominerait au moment de l'exécution. Du reste, l'obligation de choisir lui époux lui avait été imposée par les membres des États de Suède, qui s'étaient offerls ù seconder sa cause. Voulaientils prévenir le retour des intrigues que lait naître à la cour l'existence d'une reine non mariée, ou espéraient-ils qu'un d'eux pourrait se faire roi en refaisant une reine. C'est ce qa'il est impossible de dire ; mais ce qui est certain, c'est que Monaldeschi avait trouvé dans Mazarin un allié puissant qui lui promettait toute son influence sur la reine de Suède, à la condition, par lui, d'assurer plus tard à la France toute son influence sur le royaume de Suède. Christine n'avait pas besoin de cette lellre pour comprendre par quelle intrigue
a8a l'ho.mme de n-rmEs.
on comptait la forcer à un mariage dont elle avait autrefois flatté Monaldeschi. Depuis longtemps, elle avait résolu d'échapper à cette double obsession et au marché que lui proposait Mazarin. Pour cela, elle avait fait demander à Cromwell la permission de passer en Angleterre, espérant trouver en lui, sans condition, un appui queftia/arin lui vendait si cher. Mais, malgré toutes les flatteries dont la reine avait chatouillé la vanité du protecteur, Cromwell avait refusé, et la nouvelle en était arrivée à Christine.
Unmomentdesuccès de femme avait distrait la reine de ses préoccupations politiques, lorsque celle lettre vint l'y replonger. Dans son impatience d'être dérangée de la j oie à laquelle elle s'était laissée aller un moment, elle rejeta cette lettre avec colère, s'avança vers son lit pour y monter et le découvrit. Elle fut frappée de surprise en y voyant un petit cahier de papier avec
«necouverture jaune, et, parun pressentiment singulier, cette femme, si résolue, le prit avec l'effroi qu'on sent à toucher un serpent. Elle jeta les yeux sur le titre, et lut : Advis aux peuples de Suède j touchant l' ex-reine Christine. Christine tourna la page avec une terreur indicible, et, d'un regard dévorant, elle par-* courut les premières lignes de cet abominable écrit. Ce qu'elle y lut devait être bien horrible, car elle s'émut peu à peu, devint tour à tour pâle de colère,. rouge d'indignation, et finit par porter la main à sa tête, en poussant un cri de rage: alors, courant comme une insensée dans son appartement, elle tomba dans un de ces accès de fureur qui, plus tard, devinrent, dit-on, de l'épilepsie. Ses femmes accoururent à ses cris; une d'elles alla à tout hasard du côté de l'antichambre, pour appeler du secours, tandis qu'une autre se rendait dans l'appartement de Laridini, qui, à sa
284 l'hommk de lettres.
qualité d'alchimiste, joignait celle de médecin. La première rencontra Clairet, qui devait à son premier état de barbier quelques connaissances chirurgicales; il suivit cette femme dans l'appartement de la reine, qui, en proie à une colère sans raison, laissait échapper lesexclamations les plus insensées. Lorsqu'elle aperçut Clairet, elle laissa échapper un cri de joie, et, s'élançant vers lui, elle le traîna jusque près de la table, et lui dit :
— Tiens, lis.
Le vieillard baissa la tète d'un air confus et mécontent, tandis que Christine, appuyant son doigt sur la page, lui répétait :
— Là... là,., Magnus... Shumlack. .. et toi aussi... lis savent tout.
— Sortez, reprit le vieillard d'un ton violent, en s'adressant aux femmes qui étaient restées dans la chambre, et sans s'apercevoir que Marianne n'élalt pas avte elles.
Elles se retirèrent , et Christine, frappant du pied, reprit avec plus de rage :
— Les infâmes! les infâmes! et j'étais reine... j'avais des juges, j'avais des bourreaux, et j'ai perdu tout cela! Folle! folle! folle!
— Et tout cela se retrouve , dit Clairet, quand on en a besoin.
— Besoin, s'écria Christine avec une rage amère... vois si j'en ai besoin, lis.
— Eh! vous savez bien, dit le vieillard, que je ne sais pas...
— Que venez-vous donc faire ici ? lui dit la reine... qui vous a appelé... qui vous a permis d'entrer?
— On a appelé au secours, repartit Clairet avec humeur, et je suis venu. Je comprends que c'est un tort.
A ce mol, et après tant de secousses violentes, les larmes de Christine se firent jour et
calmèrent l'exaltation de ses idées , mais non
point la violence de sa douleur.
— M'abandonnes-tu donc aussi ? s'écrie -telle à travers ses sanglots, ne suis-je entourée que de traîtres et d'ennemis?... Clairet... Clairet... tu ne peux m'en vouloir... ils m'ont trop fait de mal...
— Mais enfin, que renferme donc ce papier, ce libelle.
— D'horribles secrets. Ecoute... ou c'est Satan qui a dévoilé à son auteur tout ce qu'il renferme dans les premiers mots que j'ai lus. .. ou c'est un. . .
Elle s'arrêta.
— Ou c'est un homme que vous avez assez aimé pour lui dire tout.
— Ta haine pour Monaldeschi t'égare. Il ne sait pas tout, lui.
— Qui donc est si bien instruit?
— C'est à toi que je pourrais le demander, car il y a un mot qui t'accuse.
— Moi.
— Toi; lis et tu me répondras.
— Donnez, dit Clairet, je me ferai lire cela par mon filleul.
— Te le faire lire par un autre '....Initier un autre à ces horribh^s révélations !
— Alors, lisez-le vous-même.
Christine regarda autour d'elle, comme si elle eût eu honte d'être vue dans ce qu'elle allait faire, et reprit à voix basse, comme si elle eut craint d'être entendue dans ce qu'elle allait dire, et répondit :
— Clairet, lu as des ruses d'enfer pour découvrir les secrets les plus impénétrables : il est peu d'hommes, parmi ceux qui m'entourent, dont tu ne m'aies dit les trahisons. Je l'ai paye cher tes révélations, et tu dois être content: eh bien, dis-moi le nom de l'homme
qui a fait ce libelle, et je te le paie du prix que je t'ai refusé jusqu'à présent : je l'anoblis; je te fais baron; je te ferai comte si lu veux,
— Vous me ferez comte, s'écria Clairet en se redressant.
— Je te ferai comte; mais si tu ne peux m'en nommer l'auteur, c'est loi que j'accuse et que je punis.
— Pour vous satisfaire, il me faudrait connaître cet écrit.
— Je vais te le lire.
— Soit. Je vous écoute, répondit Clairet. Christine s'assit près de la table, Clairet à
côté d'elle. Elle s'empara du libelle, et lut d'une voix dabord résolue:
« Christine veut remonter sur le trône de » Suède. Pense-t-elle donc que les souvenirs ') qu'elle a laissés en Suède soient entièrement Belfaccs; pcnse-t-elle que tous les témoins de
» ses cl(^bauchcs nocturnes soient morts par le » poison, comme Magnus de la Gardie. »
Christine s'arrêta, et dit :
— C'est toi qui le lui as ser^i, Clairet.
— C'est Landini qui l'a préparé, madame.
— Qui m'a trahie de vous deux?
— IN i l'un ni l'autre, peut-être. L'accusation a couru depuis long-temps... Continuez.
Christine reprit le papier.
« Lequel de ses nombreux amans Christine » compte-l-elle choisir pour commander l'ar- » mée qui doit la ramener à Stockholm ? Sera-ce » le Norwégien Bellinder, le Suédois Shumlack, »le Russe Teskisheff, les Italiens Bellamonte » ou Monaldeschi ? »
— Vous lisez trop bas, je ne puis entendre, dit Clairet en se rapprochant.
— Ah! ne me regarde pas, s'écria Christine en cachant sa tête dans ses mains
ago l'homme de lettres.
— Ne sais-je pas tout cela, dit lé vieillard d'un ton négligent; allons, courage, continuez.
— Ecoute donc ceci, Clairet, et écoute bien. Et elle reprit d'une voix ferme :
« Paiera-l-elleson armée avec ce million de » piastres qu'elle a empruntées, il y a trois mois, » à Rotterdam, au juif Winter, et pour lesquel- » les elle a donné en nantissement de faux dia- » mans. »
— Eh bien, dit Christine en regardant Clairet en face.
— Eh bien, dit Clairet en regardant à son tour la reine, les diamans livrés à Winter étaient-ils faux? vous devez le savoir.
— Ces diamans étaient-ils faux quand je te les ai remis pour les garder ?
— Je ne sais pas quels sont ceux que vous avez livrés au juif Winter : vous me les avez
redemandes huit jours avant le marché.
— Ils sont restés chez moi tout ce temps.
— Personne n'a-t-il le droit d'entrer chez vous quand vous n'y êtes pas?
— Personne.
— Personne n'y est-il entré quand vous veilliez, et n'en est -il sorti pendant votre sommeil?
— Monaldeschi.
— Qu'en pensez-vous?
— Ohl c'est impossible... impossible... un vol... un vol honteux... non, cela ne se peut
pas.
— Il n'y a pourtant que celui qui l'a fait qui
puisse en parler.
— Ce serait donc lui...
— C'est lui, s'écria Clairet en se levant avec une joie féroce, et je m'engage à vous en donner la preuve.
— Toi. .4 pense bien à cette accusation;
pense bien que tu joues ta lêle contre une haine qui est égale à la tienne.
— Enfin, enfin, s écria Clairet, sans répondre directement à la reine, je vous tiens, M. le marquis... Mais, madame, il ne faut pas qu'il se doute de nos soupçons, il peut nous échapper. . . 11 peut. . .
— Mais la preuve....
— La preuve, la voici...
Clairet allait continuer, lorsqu'un bruit tumultueux se fit entendre à la porte de la reine ; on s'agitait, on appelait.
Clairet alla ouvrir la porte en demandant ce qu'il y avait.
— M. Clairet, M. Clairet, reprit une des femmes de service; votre fille est enlevée...
— Enlevée, Marianne!...
— Effrayée de l'indisposition de la reine, j'étais allée chercher le médecin, il signorLandini; je traversais la cour du Cheval-Blanc,
CIir.ISTFNE A FONTAINEBLEAU. Sg5
lorsque j'aperçus, dans lobscurité, un corps emporté par deux hommes ; je me signai, car je m'imaginai que c'était un de ces morts que ce mécréant de Landini introduit dans son laboi^toire pour ses expériences; mais ils se dirigèrent du côté de la grille. Je les suivis; ils placèrent ce corps dans une voiture; mais, à peine y étaient-ils placés tous trois, que j'entendis des cris : au secours 1 et que je reconnus la voix de Marianne.
— C'est impossible, c'est impossible, dit la reine... ; courez, courez.
Toutes les femmes sortirent : Clairet était resté immobile.
— Elle a raison..., elle a raison, reprit Clairet; c'est Marianne... Je me rappelle maintenant, les gardes manquaient quand je suis passé à la porte de la galerie ; les lumières
étaient éteintes, el, en mo dirigeant à tâtons, III. 19
294 l'iiosime de letthes,
j'ai rencontré cette clé sur une porte... Je
vous la rapportais.
— Cette clé, dit Christine en devenant rouge de honte.
— Vous savez à qui elle appartient, reprit Clairet...
— Oh! c'est sourtout maintenant que Je veux la preuve de son crime...
— Pourquoi faire?
— Pour le punir.
— De quel supplice?
— De la mort...
— De la mort, n'est-ce pas ?
— De la mort, je te le jure.
— J'y compte... Comptez aussi sur la preuve que je vous ai promise.
iir.
C'était toujours durant la même nuit , une heure après l'entrevue de Clairet et de Christine. Landini et Marianne marchaient à pied à travers la forêt. C'est qu'à peu de distance du château, la voiture que Merula venait de quitter s'était brisée. D'abord Landini avait voulu forcer Marianne à le suivre jusqu'à la grotte de Franchard; mais la jeune fille s'y était refusée avec une violence qui avait fait trembler l'alchimiste. Empoisonneur décidé , il n'eût fait qu'un lâche assassin cl n'était pas homme à obtenir par des menaces de mort
immédiate l'obéissance que Merula eût imposée, en quelques mois, à la tremblante Marianne. Il était donc entré en composition avec elle, et s'était offert à la reconduire au château. La jeune fille s'étonna de cette proposition , et sembla craindre de tomber dans un nouveau piège : elle voulut s'en assurer, et lui dit, tout en marchant vers Fontainebleau :
— Ainsi vous allez me reconduire jusqu'à la grille de la grande cour; et, sur mon honneur , je vous jure que je déclarerai à mon père et à la reine ne pas connaître les hommes par qui j'ai été enlevée.
— Ce n'est pas ainsi que je l'entends, repartit Landini : je vous remettrai aux mains de votre père en personne.
— Vous?
— Moi.
— Vous ne craignez donc pas sa vengeance?
— Je lui offrirai une si belle proie à ma place, qu'il me remerciera, j'en suis sûr.
— Que voulez-vous dire, Landini?
— Vous êtes belle comme une sainte vierge, Marianne. Mais vous devez bien comprendre que ce n'est pas par amour pour vous que je vous ai enlevée, moi qui n'ai d'autre passion que celle de mon laboratoire et de mes fourneaux. :j. iib .lOo:»
— Où vous ne trouvez pas sans doute l'or que vous y cherchez; ce qui fait que vous voulez celui dont on paie un crime. Et quel est celui que vous voulez trahir pour son forfqiit, après l'avoir aidé à l'accomplir?
— Un homme que Clairet déteste peut-être plus qu'il ne vous aime.
— Le marquis? repartit Marianne en s'arrclant.
— Le marquis , dit Landini.
— C'est Monaldeschi qui m'a fait enlever 1
2gS l'homme de lettres.
s'écria encore Marianne avec une expression
d etonnement telle , qu'elle surprit Landini.
— N'étes-vous pas assez jolie pour que le marquis, tout grand seigneur qu'il est, désire une maîtresse comme vous?
— Oh ! mon Dieu, mon Dieul que veut dire tout cela? murmura sourdement Marianne.
— Vous ne comprenez pas les secrets de cour, dit Landini... Vous ne savez pas...
— Vous me trempez , Landini , s'écria Marianne, ce n'est pas le marquis qui m'a fait enlever, ce ne peut être lui... Non, non... ce n'est pas lui.
— Et pourquoi n'est-ce pas lui? dit l'alchimiste.
— Parce que...
Marianne s'arrêta ; mais si la nuit n'eût pas été si profonde, Landini eût pu comprendre, en voyant la rougeur de Marianne, pourquoi elle avait le droit de supposer que
finr.ISTINE A FONTAINEBLEAU. 299
ie marquis ne l'avait pas fait enlever. Cependant, après un moment de silence , elle reprit :
— Eh bien , si c'est le marquis qui m'a fait enlever, conduisej:-moi vers lui. Je veux le voir.,, je veux lui parler...
— Ce n'est pas là mon affaire, répondit ï'alchimisle. On peut vous découvrir dans le château, et alors...
' — Sur mon âme et ma foi, je le jure, dit Marianne, de te sauver, si tu me conduis vers Monaldeschi... Ce sera une trahison que je te sauverai
Landinî réfléchit long-temps, et répondit enfin :
— Eh bien, soit : dans un quart d'heure, nous serons à Fontainebleau, dans un quart d'heure vous aurez vu Monaldeschi... ^e vous occupez pas de moi, je me sauverai bien moi-même. . .
3oo l'homme de lettres.
En elFet, après ce temps, ils arrivèrent au pied du château, du côté où la galerie de Diane et la galerie des Cerfs s'étendaient jusqu'aux fossés dont il était entouré à- cette époque. En y descendant, Landini et Marianne purent entendre les cris joyeux de l'orgie qui continuait dans le salon de Diane. Une fois arrivés au pied du château, Landini ouvrit une porte basse, et introduisit Marianne par un long corridor souterrain. Ils étaient dans la plus profonde obscurité. Enfin, ils arrivèrent à une seconde porte que Landini ouvrit encore, et ils se trouvèrent dans une chambre faiblement éclairée par une lampe.
— Restez là, dit Landini à la jeune fille, je vais prévenir le marquis de votre arrivée.
Aussitôt il disparut par une autre porte et laissa Marianne seule dans cette singulière chambre. Malgré ses préoccupations , la jeune fille examina l'endroit où on l'avait amenée
CHRISTINE A FONTAINF-BLEAU. 5o 1
et reconnut qu'elle était dans le laboratoire de l'alchimiste. Elle s'aperçut alors que, si la porte par laquelle il était sorti était comme toutes les portes ordinaires , celle par laquelle ils étaient entrés était cachée de manière qu'il fallait en connaître l'existence pour la découvrir. Elle la chercha par une précaution dont elle ne se rendit pas bien compte.
Par une crainte instinctive, elle supposa un moment qu'elle aurait besoin de fuir et s'en assura le moyen. En effet, elle était enfermée dans une prison souterraine où l'homme qui l'avait amenée pouvait ensevelir son crime avec elle. Puis elle examina plus en détail l'appartement où elle se trouvait : c'était un mélange de livres, de cornues, de creusets, de fourneaux, de manuscrits, de tableaux constellés; des animaux empaillés, des sphères occupaient les tablettes et se mêlaient à des fioles de toutes formes. Lorsque ses yeux
3o2 l'homme de lettres.
se furent accoutumés à la faible lueur que répandait la lampe, elle s'assit sur une escahelle et se mit à réfléchir.
Cependant, ce n'était pas la préoccupation d'une jeune fille exposée seulement à un danger présent : il y avait, dans les réflexions qui l'agitaient , un combat où sa conscience prenait part; c'est que Marianne était coupable; c'est que , lorsqu'elle s'était si vivement étonnée de ce que Monaldeschi l'avait fait enlever, elle avait pu se demander pourquoi, car Monaldeschi n'avait rien à obtenir d'un enlèvement, depuis un mois elle lui avait tout donné.
Nous n'avons pas à expliquer cet amour de la fille pour un homme à qui son père portait une haine si profonde. ÎNous ne voulons pas montrer comment cet amour naquit précisément de cette haine; comment il se fit que Marianne regarda plus attentivement cet
homme que son père accusait sans cesse; il faudrait reconnaître qu'il se mêla à celte passion quelque chose de cet esprit des femmes qui s'attache souvent aux personnes et aux choses qu'on veut exclure de leurs affections. Peut-être l'amour de Juliette pour Romeo n'eût-il pas été si soudain et si violent, s'il ne se fût pas appelé Montaigu et elle Capulet. Peut-être aussi la rivalité d'une reine, au lieu d'épouvanter cette jeune fille, n'avait-elle fait que l'exciter davantage. D'ailleurs, Monaldeschi était un de ces hommes qui plaisent aisément aux femmes. Il avait une beauté passionnée qui prêtait un charme remarquable à l'adulation toujours amoureuse de ses moindres paroles. Il faisait état d'aimer et d'être aimé, et Marianne l'aimait avec cette passion insensée qui est le partage du premier .lioiour et du dernier amour.
Déjà un assez long-temps s'était écoulé de-
3o4 l'homme de lettres.
puis que Marianne était seule , cherchant à découvrir le motif de la conduite de Monaldeschi. Pourquoi la faisait-il enlever? Pour fuir ensemble? Mais il savait bien qu'elle l'aurait suivi au bout du monde. Elle se perdait dans ses réflexions, lorsque le bruit d'une horloge qui sonna vint l'avertir que l'heure se passait sans que personne vînt. Peu à peu la peur la gagna, surtout lorsqu'elle eut reconnu que la porte par où Landini avait quitté le laboratoire était fermée. S'était-elle trop confiée à lui ? Était-il véritablement l'agent de Monaideschi, ou bien avait-il suivi son premier projet, et avait-il été dire son retour à son père et dénoncer le marquis? Elle était dans cette horrible anxiété, lorsque tout-àcoup elle entendit un léger bruit dans le corridor par où Landini s'était éloigné. Peut-être, un moment avant , se fût-elle élancée vers l'endroit d'où partait ce bruit ; mais , par un
ZnK
mouvement instinctif d'effroi , elle s'éloigna à mesure que ce bruit s'approchait, et lorsqu'elle entendit tourner la clé dans la serrure, elle se cacha derrière le panneau tournant par lequel elle était entrée. Sa surprise fut grande, lorsqu'elle entendit la voix de la reine et celle de son père. Marianne ne pouvait voir ce qu'ils faisaient, mais la boiserie qui la séparait d'eux était assez légère pour qu'elle pût entendre leurs moindres paroles. Elle s'arrêta; et les premiers mots prononcés par son père la firent tressaillir. Celui-ci disait à Christine :
— C'est ici , madame , c'est ici que nous trouverons la preuve de son crime.
— Ici , dit la reine , dans le laboratoire?
— Landini , madame , n'en connaît pas tous les secrets; il ignore que là, sous les joints de cette boiserie , est cachée une porte.
A ces mots , Marianne se sentit prête à dé-
3o6 l'homme de lettres.
faillir; s'iniaginant que son père allait ouvrir celle derrière laquelle elle s était cachée, elle fit un mouvement pour s'enfuir; mais un nouveau bruit qu'elle entendit de l'autre côté du laboratoire l'arrêta; elle écoula encore.
— En effet, disait Christine, dont la voix lui sembla plus étouffée , sans doute parce qu'elle s'était avancée vers la porte qu'on lui avait désignée... Oui, voilà une armoire trop secrète pour ne pas enfermer des choses coupables. Regarde, Clairet... regarde ce qu'elle contient...
Il se fit un moment de silence, et, un moment après, Marianne entendit ces mots de Christine :
— Une cassette pleine d'or!... ce n'est pas cela... 11 est avare, ce fastueux marquis... je le sais... c'est un vice; mais c'est un crime que je cherche. . .
On se tut encore, puis toul-ùcoup la voix
CHraSTINE A FONTAINEBLEAU. .^07
perçante et cassée de Clairet reprit avec une joie cruelle :
— Les voici... les voici...
'— Donne, dit Christine.
Marianne entendit le choc d'une cassette de fer qu'on venait de poser sur une table , puis ces mots étouffés de Christine :
— C'est vrai... c'est vrai... voleur!... voleur 1... Monaldeschi un voleur!... Cette cassette est à lui... elle porte ses armes. Il a un blason, ce misérable.
Marianne, à cette étrange accusation contre un homme comme le marquis , écouta plus attentivement.
— Eh bien! reprit Clairet...
• — Oh! ce n'est pas là son plus grand crime.
— Attendez, attendez, dit Clairet , je n'ai pas tout vu encore.
5o8 l/lIOMME DE LETTRES.
Marianne entendit remuer divers objets avec vivacité.
— Arrête, s'écria Christine...
— Je vous l'avais bien dit... que vous auriez pitié de lui , repartit Clairet d'une voix colère.
— Non, non, Clairet... dit tout bas Christine... J'ai honte de moi s'il est coupable, honte de moi s'il est innocent. Non, ce n'est pas possible, car enfin, ce n'est pas chez lui que sont ces diamans... et d'ailleurs, comment sais-tu qu'ils étaient dans ses mains?
— Oh! reprit Clairet, c'est un soupçon qui m'est venu il n'y a pas long - temps... Ces diamans, je les connais... Cette couronne... remarquez-la bien , il y manque une pierre.
— C'est vrai...
— Cette pierre, je la connaissais, car elle a un défaut qui a souvent fait dire aux joail-
CHRISTINE A FONTAINEBLEAU. So^
liers à qui je l'ai montrée qu'elle déparait ce magnifique diadème.
— Eh bien, cette pierre? dit Christine.
— Il y a quelques jours, je l'ai vue au doigt d'une femme.
— D'une femme? dit la reine.
— D'une femme 1 murmura Marianne sourdement.
— Et maintenant que je suis sûr que votre vengeance ne peut l'épargner... je puis vous dire quelle est cette femme — C'est ma fille...
-< Ta fille?
— Oui, ma fille... innocente encore, je l'espère... Ma fille que l'infâme a fait enlever., j'en suis sûr... Ma fille 1
— Clairet... Clairet, reprit Christine, mais cet homme est abominable.
— Non , il est adroit. Il s'est assuré par un
vol une fortune de roi. Il s'est assuré par un m. 20
5lO L HOMME DE LETTRES.
enlèvement une femme qu'aucune n'égale en beauté et en grâces.
— Tu trouves, Clairet? repartit la reine d'une voix aigre.
— Madame , je parle de ma fille...
— Tu as raison... tu es son père... Elle doit être belle à tes yeux... elle l'a été aux siens.
— ÎS'esl-ce pas un crime qui mérite la mort?
— Pour toi peut-être , dit la reine d'un ton dédaigneux ; mais crois-tu que Christine soit assez femme pour punir une infidélité par la mort?... La crois-tu assez avare pour punir un vol d'un tel châtiment? Le mépris pour les deux crimes , voilà tout ce que mérite Monaldeschi.
— Ce n'est pas là ce que vous m'avez promis, madame.
— Mais ce n'est pas là non plus le crime dont tu m'as promis la preuve.
— Attendez... attendez... nous trouverons, dit Clairet avec confiance.
Il se fit un nouveau silence, et bientôt Marianne entendit le bruit de papiers qu'on agitait, puis la reine disant de moment en moment :
— Ce n'est pas cela... ce n'est pa cela. Puis, un moment après, elle reprit ;
— Des lettres de Mazarin..., encore..., encore... Écoute..., écoule... (elle lut).
* Soyez assuré qu'il ne tiendra pas à moi que votre plan ne réussisse. 11 faut assez alarmer la reine sur sa réputation pour la forcer à remonter sur le trône, et, une fois qu'elle aura pris ce parti , fiez-vous à moi du soin de diriger son choix. »
— Eh bien, reprit Clairet, découvrez-vous
012 l'hommi ds lettres.
enfin toute l'intrigue ? Reconnaissez - vous
maintenant la main d'où part le libelle ?
— Mais alors pourquoi cet enlèvement , s'il voulait arriver jusqu'à moi?... Devines-tu, Clairet?...
Le vieillard ne répondit pas , car un horrible soupçon était entré dans son âme.
— Est-ce donc une maîtresse jalouse qu'il a voulu éloigner? Et ta fille...
— Oh! répondit Clairet, que Dieu le protège si ce soupçon est vrai , car lui fissiez-vous grâce, je ne lui pardonnerai pas, moi!
— Mi moi, s'écria soudainement Christine qui avait continué à parcourir les papiers de Monaldesrhi ; la voilà cette preuve , voilà écrit de sa main ce libelle qu'il a osé faire imprimer... Maintenant, maintenant. Clairet, je le jure sa mortl
Comme elle prononçait ces paroles avec
CHRISTINE A FONTAINEBLEIU. 3l3
«clat, Clairet l'interrompit et reprit à voix basse :
— Silence, on vient... Écoutez, c'est lui...
— Enfin ! Il faut qu'ici même il apprenne. . .
— Silence, madame, silence, dit Clairet , vous ne connaissez pas cette race d'Italiens. Le cerf aux abois est souvent plus redoutable que le sanglier. Songez que nous sommes seuls dans un souterrain d'où on n'entendrait ni mes cris ni vos ordres. Landini, que, depuis long-temps, je soupçonne d'être devenu son complice, Landini l'accompagne. Ils sont armés tous deux ; tous deux doivent s'estimer perdus s'ils se voient découverts : cachez ces papiers, ces dîamans; et qu'il ne soupçonne rien, si vous voulez que votre vengeance ne iious échappe pas.
— Tu as raison, dit Christine, je veux qu'elle soit juste... Je veux qu'il prononce lui-même sa sentence.
3i4 l'homme de lettres.
Marianne reconnut, au mouvement qui s'opéra dans le laboratoire, que son père avait rejeté dans la secrète armoire tout ce qu'il y avait découvert. Un moment après, elle entendit kl voix de Landini et celle de Monaldeschi; ils entrèrent et tous deux laissèrent échapper un cri de surprise. Mais presque aussitôt Christine, qui ne voulait pas leur laisser le temps de prendre un soupçon , s'adrcssant au marquis, et lui dit d'un ton plein de douceur :
— Yous ne pensiez pas nous trouver ici, marquis , et moi-même je ne comptais pas vous y voir. J'étais venue chercher ce mécréant de Landini; et déjà je l'accusais de paresse , car il se vante sans cesse à nous de passer ses nuits au travail. Mais j'ai trouvé ses iourneaux éteints.
— Je venais pour les rallumer, et j'avais
CHRISTINE A FONTAINEBLEAU. 5l5
prié le marquis de m'accompagner pour cire téuioin d'une expérience toute nouvelle.
— Vous ne la ferez pas cette nuit, reprit Christine, ou Landini la fera seul. Marquis, vous allez me suivre, j'ai à vous parler.
— Je suis à vos ordres, répondit Monaldeschi d'une voix que toute son hypocrisie ne put rendre calme. Je vous suis, madame...
— Et vous aussi, Landini, venez; allumez un flambeau à cette lampe , et marchez devant nous. J'ai besoin de vous consulter tous deux sur une affaire de la plus haute importance. Clairet, allez, et puisque les officiers de notre maison ne sont pas retirés, faites-les avertir que je les attend tous dans le grand salon de mon appartement, où j'ai à leur communiquer d'importantes nouvelles.
— D'importantes nouvelles! dit le marquis...
— Oui, reprit-elle en tendant la main à
5i6 l'homme de litxkes.
Monaldeschi et en lui souriant, j'ai reçu une lettre de Mazarin qui me décide tout-à-fait. Oui , je veux remonter sur mon trône. Vous me connaissez, j'y suis résolue à cette heure ; mais demain, je puis balancer encore. Je veux annoncer sur-le-champ ma résolution à tous mes officiers pour me lier moi-même sans retour.
— C'est un parti bien rapidement pris.
— INe vous en plaignez pas , dit Christine de ce ton avec lequel les femmes font les aveux les plus doux ou les perfidies les plus infâmes.
Ils sortirent, et durant tout le chemin qu'ils eurent à parcourir jusqu'à l'appartement de Christine, elle fut pour Monaldeschi d'une obligeance si gracieuse, qu'il pensa avoir enfin atteint un des buts de ses intrigues. En effet , Monaldeschi, amant d'une reine, avait voulu être roi; mais , à défaut de ce titre, il n'avait
CHRISTINK A FONTAINEBLEAU. 3l7
pas voulu subir la destinée de ses pareils , être rejeté dans la foule des courtisans obscurs. Pour cela , il avait voulu s'assurer une fortune royale, et c'est dans ce jour, dont nous racontons l'histoire, qu'il avait jeté les dés de son imprudente partie. Au moment où il sortit, avec Christine, du laboratoire de Landini, elle était perdue. Le hasard qui devait la perdre tout-à-fait la fit remettre.
En effet, dès que Christine fut arrivée dans son appartement, toutes les personnes qui composaient sa maison s'y rendirent. Dès qu'elles furent toutes réunies, Christine, qui n'avait pas quitté son air de bonheur, fit signe à chacun de prendre place , et dit, d'un ton calme qui peu à peu prit l'accent de la raillerie, puis du sarcasme, de la colère, et enfin de la menace :
— 11 m'a plu de vous réunir pour une chose bien frivole. C'est pour que vous prononcitz
5l8 l'iIOMME DE LETTRES.
sur une question que je désire vous soumettre! Que pensez-vous que mérite l'amant qui trahit sa maîtresse ?
— Tous les supplices imaginables, dit Charnacé en riant : celui de ne plus boire et celui de ne plus jouer.
— 11 mérite d'être trahi , dit Guise.
— Et vous, messieurs, reprit Christine en s'adressant aux gentilshommes italiens, qu'en pensez-vous ?
— Il n'y a qu'une femme qui puisse répondre, dit Doria. Si elle aime encore , elle sera implacable; si elle n'aime plus, elle peut pardonner.
— Bonne réponse d'Italien... Et vous , Monaldcschi, qu'en dites-vous?
— Je crois le crime impossible.
— C'est mieux... Doria, voilà votre maître; je continue. Que mérite , selon vous , messieurs, le valet qui vole son maître.
CHRISTINE A FONTAINEBLEAU. 3l9
— Le fouet, dit Charnacé.
— La corde, reprit Guise.
— Le mépris, repartit Suénon.
— Votre avis , marquis ? dit Christine. Monaldeschi était pâle et chancelant, cependant il répondit d'une voix mal assurée ?
— J'ignore comment on traite les valets, madame...
— Mais vous savez peut-être , dit Christine, quel châtiment a mérité le sujet qui a trahi son roi... celui qui a vendu les secrets qui lui ont été confiés.
Monaldeschi interrogé si directement se remit, espérant que son audace serait la meilleure justification, et il répondit :
— Celui-là, madame, celui-là mérite la mort.
— Je le pense comme vous, et suis ravie que vous soyez de mon avis. Marquis de Monul-
Ô20 l'homme DS LITTRÏ».
dcschi , rendez votre épée, il y a ici quelqu'un qui vous accuse de tous ces crimes.
— De tous ? dit Charnacé.
— De Yol et de trahison , dit Clairet qui avait compris la question de Charnacé.
— Et c'est moi, dit Monaldeschi, qu'on expose aux infâmes dénonciations d'un tel homme !
— Et la preuve de ces dénonciations ne sera pas difficile à donner, repartit Clairet.
— Écoutez, messieurs, dit Christine, écoutez ce que cet homme a osé écrire contre moi.
Et, sans rougir, repoussant la vérité des accusations par l'audace même qu'elle mettait à les révéler, elle lut tout haut les premières pages de ce libelle qui avait été glissé dans son lit, puis elle reprit :
— Et ces diamans, messieuri, sont on
CHIISTINE A rONTAINEBLIAU. 0!2 t
possession du marquis... Ce libelle, il a été écrit par le naarquis.
— En avez-vous la preuve? dit Suénon.
— Suivez-moi tous, dit Christine emportée par sa colère; je vais vous la donner. Amenez le coupable , pour qu'il soit confondu en votre présence.
Pour la seconde fois, elle prit le chemin du laboratoire. Il fut rapidement envahi par tous les officiers, et Christine, que la rage égarait jusqu'à rendre publics des scandales qu'une autre aurait enfouis dans un profond silence , s'écria en montrant l'armoire secrète :
— Là, messieurs , regardez.
— Cette armoire ne m'appartient pas, dit Monaldeschi , qui essaya une défense quelconque.
— Le manuscrit de ce libelle vous appartient, puisqu'il est de votre main... Ouvre, Clairet, ouvre.
322 t'iIOMME DE LETTRES.
Le vieillard s'avança vers l'armoire , en jetant un regard de triomphe surMonaldeschi. H ouvrit l'armoire... elle était vide.
Tout ce que nous venons de raconter s'était passé dans la nuit du 9 au 10 novembre 1657. Le jour commençait à luire, et, à travers les arbres de la forêt de Fontainebleau, marchait péniblement une jeune fdle portant avec effort le poids d'une lourde cassette. C'était Marianne. De temps en temps, elle s'arrêtait, écoutant si elle n'entendait pas quelque bruit autour d'elle; mais l'attention qu'elle prêtait au silence n'était pas craintive, comme si elle eût redouté une rencontre dangereuse ; on eût dit, au contraire, que ce bruit eût dû lui ap-
porter une espérance. Mais elle n'entendit rien, et s'arrêta haletante et brisée, et posa devant elle la cassette, sur laquelle elle fixa un regard morne et désespéré. Un moment après, elle tira de son sein un flacon de cristal, dans lequel étaient quelques gouttes d'une liqueur claire et limpide, et laissa échapper un triste et vague sourire. Peu à peu son visage prit une expression plus fatale ; la rougeur que lui avaient donnée et le froid et la fatigue fit place à une pâleur livide, et elle approcha le flacon de ses lèvres; mais elle s'arrêta soudainement, et murmura, comme si elle eût parlé à quelqu'un : Pas encore! pas encore!
Aussitôt elle se leva, cacha le flacon dans son sein, ramassa la cassette et reprit sa marche avec une rapidité qui attestait une résolution bien forte dans un corps si frêle. Ce fut à travers les rocs aigus de la forêt, à travers les ronces, quecette jeune fille vêtuedesoiemarcha
CHRISTINE A FONTIINEBLEAU, 02 5
près d'une heure encore, gravissant des sentiers escarpés et anguleux, traversant des fourrés où elle déchirait indifieremment ses vêtemens et ses blanches mains. Cependant la force morale qui soutenait cette enfant semblait prête à céder à la lassitude de son corps, lorsqu'elle aperçut , au-dessus des branches dépouillées des chênes et des "bouleaux, une croix qui les dominait. Un éclair de joie brilla dans les yeux de Marianne; elle touchait enfin au but de son pénible voyage. Ses forces revinrent avec cette assurance, et bientôt elle arriva à la porte de l'ermitage de Franchard.
Cette porte était ouverte, et personne ne parut à la rencontre de Marianne qui entra avec précipitation. Elleparcourut du regard la chapelle dans laquelle elle se trouvait, et, It voyant déserte, elle poussa une porte délabrée et vit une espèce de cellule au fond de laquelle
elle aperçut un homme à genoux. Le bruit que m. 21
026 I.'[IOMME DE LETTRES.
fit Marianne arracha l'ermite à ses méditations; mais il ne changea point de posture.
— Grâce au ciel , je suis arrivée, dit Marianne en posant la cassette à terre, et en s'asseyant sur une escabclle.
— Qui que tu sois, répondit l'ermite, tu ne te féliciterais pas de ta venue en ce lieu si tu savais qui tu peux y rencontrer.
— Un homme, n'est-ce pas, qui porte le costume des gardes de la reine Christine?
— Oui , mais ce costume cache un de ces misérables bandits dont cette forêt est peuplée et que n'arrêta pas toujours la sainteté de ce lieu.
— Cet homme, où est-il ?
— Je l'ignore. 11 avait l'air d'attendre quelqu'un; mais, comme personne n'est venu , il y a une heure à peu près qu'il a quitté cet ermitage.
— Ne pourriez-vous me dire où il est?
CIÎBÎSTINE A FONTAINEBLEAU. 32'^
— Tu le connais donc, s'écria l'ermite; tu es sa complice peut-être ; c'est toi qu'il attendait ?
— C'était moi 5 mon père, reprit Marianne tristement; mais ce n'était pas sa complice, c'était sa victime qu'il attendait.
— Et tu es venue?...
— Je suis venue, parce qu'il y a un homme qui eût péri si je n'étais pas venue, et la vie de cet homme sera en danger tant qu'il ne saura pas que je suis ici.
— Quel est cet homme?
— 11 est illustre par le rang^ et la naissance, dit Marianne; et cependant Mais qu'importe? J'ai voulu le sauver, je le sauverai. Cet homme habite le château de Footainebleau, et il faut que, ce matin, il reçoive un message de moi. Connaissez-vous le marquis de Monnldeschi?
— Je 1c connais ; il est venu souvent faire
ses dévotions à cet ermitage, et il y a toujours
laissé des marques de sa libéralité.
— Eh bien, mon père, c'est lui qu'il faut sauver. Vous sentez-vous assez de reconnaissance pour m'aider dans cette œuvre de charité?... Oh! oui, reprit-elle à voix basse, de charité, car je ne l'aime plus.
— Et que faut-il faire pour le sauver?
— Me donner de quoi lui écrire une lettre, et lui porter cette lettre. Le voulez- vous?
— Demande -moi si je le peux. Ne vois- tu pas que je ne puis sortir de la place où je suis?
— Quoi 1 si faible, mon père ? dit Marianne. . .
— Non, enfant; mais lié ici par ce brigand que tu comptais trouver.
— Oh! si ce n'est que cela, s'écria Marianne avec joie, je vous rendrai votre liberté... Attendez, attendez...
Aussitôt elle se mit à genoux près du vieillard, et avec ses mains déchirées, en s'aidant
de ses dents, elle parvint à défaire les nœuds de la corde dont Merula avait attaché le malheureux ermite.
Dès qu'il fut libre, il donna à Marianne ce qu'elle lui avait demandé, et la jeune fille se mit à écrire rapidement. Elle essuyait ses larmes à chaque phrase, et semblait redouter les pensées qu'elle exprimait. Gomme l'ermite l'observait, elle s'arrêta, et lui dit :
— Ne pourriez-vous pas m'enseigner un endroit où je puisse cacher celte cassette qui lui appartient, et où il puisse la retrouver quand il viendra?
— Ne l'attendras-tu pas pour la lui remettre ?
— Non, non, mon père! dit Marianne. Quand il arrivera, il ne me trouvera plus... ; ou s'il me trouve encore!...
— Tu pleures, enfant; tu pleures...
— Hélas! dit Marianne, peut-être ne plcurera-t-il pas, lui... Mais n'importe, n'importe.
3jO L HOMAir. DE LETXr.ES.
Je veux le sauver, je le veux. .. Yous aussi n'estce pas, mon père, vous le voulez?
— Oui, ma fille, car il m'a paru un homme pieux et fervent.
Marianne sourit amèrement, et répondît :
— Il est malheureux, bien malheureux!... C'est aussi un titre sacré aux yeux des serviteurs de Dieu. Dites-moi où je pourrai cacher cette cassette, et allez, allez vite.
L'ermite indiqua à la jeune fille une excavation pratiquée dans le rocher, et cachée par un prie-dieu en chêne, grossièrement sculpté. Aidée du vieillard, elle y traîna péniblement la cassette qu'elle avait portée durant un long chemin; car, maintenant que sa tâche de dévouement était achevée, la jeude fille était redevenue faible. Puis, lorsque tout eut repris l'aspect accoutumé, elle remit sa lettre à l'ermite; celui-ci s'éloigna en prenant un sentier plus facile que celui par lequel elle était venue,
CHRlSTirCE A FONTAINEBLEAU. 33 1
«l Marianne demeura seule dans l'ermitage. Alors elle resta plongée dans une sombre et longue méditation. Ses yeux fixes semblaient regarder devant elle un objet qui l'attirait et l'épouvantait à la fois. Ses dents claquaient, son corps tremblait, et elle finit par tomber à genoux, en s'écriant :
— Mourir! mon Dieu, mourir I
La terreur l'avait emporté un moment, le désespoir l'emporta à son tour : elle se releva comme si elle eût été poussée par une force surhumaine, arracha rapidement le flacon de son sein, but la liqueur qu'il contenait, le jeta loin d'elle, et s'écria avec une joie égarée :
— C'est fait!... c'est fait!...
Alors elle devint plus tranquille, et par un sentiment inouï, et que nous ne chercherons pas à exjjliquer, elle se regarda attentivement. Autant qu'elle le pût, elle répara le désordre de sa parure , elle renoua sur sa tête ses che-
352 l'homme de LETTÏIES,
veux défaits; s'apercevant qu'elle avait du sang sur les mains, elle voulut l'effacer, mais elle ne trouva point d'eau dans la cellule. Elle se rappela, en ce moment, qu'à quelques pas de là, elle en trouverait peut-être. Elle sortit donc , et si on l'eût rencontrée alors, portant devant elle des regards assurés et joyeux, on eût pu croire qu'un bonheur ineffable inondait son âme. Elle alla aussi vers ce rocher qu'on admire encore près des ruines de cet ermitage et qui laisse couler, goutte à goutte, une eau rare et limpide; elle s'arrêta devant la roche qui pleure; elle plongea dans le petit bassin de grès, qui reçoit les larmes de ce roc, ses mains teintes de sang. Puis elle s'assit sur le sable blanc dont il est entouré, et se mit à regarder cette eau qui tombe sans cesse et toujours de même, comme pleurerait la douleur éternelle et profonde d'un damné qui souffre depuis si long-temps , que son désespoir n'a plus de
convulsion. Et, peu à peu, cette roche qui pleure fit pleurer cette jeune fille; à chaque goutte d'eau qui tombait de la pierre insensible, une larme tombait de ce cœur brisé, etbientôt d'étranges pensées l'occupèrent.
— Oh! c'est là que je voudrais reposer! se dit-elle. Malheureuse enfant qui vais mourir, sans doute oubliée bientôt par lui et maudite par mon père, je n'aurai pas une larme sur ma tombe. Eh bien, que cette pierre qui pleure, pleure sur moi.
Et cette idée entra si profondément dans son esprit, qu'elle s'y attacha comme à une espérance, et qu'elle se dit: — Je demanderai cette grâce aux pieux ermite qui va revenir, et j'espère qu'il me l'accordera; il ensevelira mon corps sous ce sable, sous ce sable où coulent les larmes d'un rocher. Des larmes j'aurai des
larmes...
Et, comme elle se parlait ainsi en sa pensée.
554 l'homme de LETTlll-S.
elle se frappa le front avec violence, et s'écria à haute voix :
— Oh ! mon Dieu! je deviens folle...
Puis elle se leva, et regagna rapidement l'ermitage. Comme elle allait en franchir la porte, elle entendit une voix crier derrière elle :
— La voilà ! la voilà !
Elle se retourna et reconnut Landini accomjDagné de Merula. Elle s'enfuit en poussant un cri, et, se précipitant vers la cellule, elle alla tomber à genoux sur le prie-dieu. L'alchimiste et le bandit arrivèrent presque aussitôt qu'elle. Leur arrivée n'avait cependant rien de surprenant. Merula , fatigué d'attendre Landini, était allé du côté du château, et avait rencontré l'alchimiste. Celui-ci lui avait raconté l'accident qui l'avait forcé à ramener Marianne au château, puis la scène qui s'y était passée, l'accusation de Clairet et le désapoinlement de la reine quand elle avait trouvé vide
CHRISTINE A fONTAÎALBLEAU. JJJ
l'armoire où étaient enfermées les preuves de la trahison et du vol de Monaldeschi.
Landini seul eût pu expliquer au marquis le hasard qui l'avait sauvé, mais il s'en garda bien. Il avait appris que la cassette qui devait perdre le marquis renfermait plus de richesses qu'il n'en avait jamais rêvé; il savait que Marianne seule avait pu l'enlever, et, profitant du tumulte de la scène où Monaldeschi semblait avoir été injustement accusé, il était demeuré seul dans son laboratoire et avait cherché Marianne dans le corridor souterrain qui aboutissait au fossé. rSe l'y ayant pas trouvée, il s'était mis à sa poursuite, et durant toute la nuit il avait battu les environs du château, comme un louj) en quête du gibier dont il veut faire sa proie. Ce n'était qu'au matin qu'il avait rencontré Mcrula, et que, tremblant devant les questions du hardi brigand, il s'était décidé à partager avec lui le tréso/ qu'il avait compté
posséder seul. Tous deux avaient alors recommencé leurs actives recherches, et déjà la moitié du jour s'était écoulée , lorsqu'ils se retrouvèrent à la porte de l'ermitage où ils s'étaient donné rendez-vous.
A l'aspect de Marianne ils s'élancèrent à sa poursuite comme deux chiens cerviers qui viennent d'apercevoir une biche timide, et, comme nous l'avons dit, ils arrivèrent presque aussitôt qu'elle. A l'effroi qu'ils virent dans les regards de Marianne , ils reconnurent que la violence avec laquelle ils avaient cherché à l'atteindre l'avait, pour ainsi dire, avertie de leur projet. Tous deux, par un même mouvement, jetèrent un regard rapide dans la cellule , et ne voyant pas sans doute ce qu'ils y cherchaient, se firent un léger signe d'intelligence. Ce fut Landini qui s'avança le premier.
— Grâces vous soient rendues, Marianne,
lui dit-il d'une voix doucereuse ; le marquis est sauvé.
— Sauvé? répondit-elle.
— Oui , et c'est lui qui m'envoie pour vous prévenir qu'aussitôt la nuit arrivée , il sera ici près de vous.
— Eh bien, s'il en est ainsi, dit Marianne, il m'y trouvera. A-t-il donc déjà reçu la lettre que je lui ai écrite par le vénérable ermite que j'ai trouvé ici?
— Quoi ! s'écria Merula avec violence, vous avez écrit au marquis que vous étiez ici, vous lui avez dit sans doute que son trésor était dans vos mains?
— Elle a bien fait, dit Landini avec son hypocrisie pateline.
— Elle a si bien fait, reprit Merula avec Tiolence, qu'ilva venir sur l'heure, et que nous n'aurons pas le temps de fuir. Allons, trêve à toutes ces simagrées. Où as -lu mis ces dia-
ÔÙd L HOMME DE LETTRES.
mans, jeune fille?... il nous les faut sur l'heure.
— Qu'en voulez-vous faire? dit Marianne.
— Cela ne te regarde pas; donne-les.
— Je ne les ai plus.
— Tu mens ! s'écria Merula tu mens !
Parle, si tu veux revoir encore celui pour qui tu t'es dévouée.
— Frappe, dit Marianne avec mépris..:.'^ frappe vite ; ce sont des douleurs que tu m'épargneras , car je sens déjà le poison qui me dévore et qui me brûle.
— Que dit-elle? s'écria Merula.
— Oui, reprit Landini, en lui montrant le flacon qu'il venait de ramasser, elle a pris ce poison dans mon laboratoire.
— El tu l'as bu? dit Merula à la jeune fille.
— Je l'ai bu.
A ce mot, le brigand jeta son poignard à terre avec un mouvement de rage; car à quoi lui pouvait servir cette arme de mort contre la
CHRISTINE A FONTAINEBLEAU. o5g
mort que celte jeune fille portait en elle , et qui la rendait si forte?
Elle lança un regard de mépris sur les deux brigands , et s'assit sur le degré du prie-dieu en cachant sa tête dans ses mains. Pendant ce temps Landini s'approcha de Merula et lui dit tout bas :
— Laisse-moi faire , Merula. Je connais ce poison, c'est moi qui l'ai préparé. La mort qu'il donne est douce et sereine, car elle est pleine de rêves d'avenir. . . Donne-lui le temps d'agir, et bientôt je saurai tous les secrets de celte femme.
— Mais le temps presse, dit Merula; le marquis peut venir.
— Mais le poison est rapide, dit Landini, et à supposer que le marquis arrivât... il arrivera seul.
— C'est probable, dit Merula.
Et il ramassa son poignard.
540 L'HOilME DE LETTRES.
Comme ils s'entretenaient ainsi dans un coin de la cellule, ils virent Marianne relever lentement sa tête penchée. Une joie céleste illuminait son reg^ard, et elle murmurait doucement :
— Tu m'aimes, n'est-ce pas, Monaldeschi» tu m'aimes et lu sera mon époux?
— Écoute, dit Merula, elle rêve d'amour.
— Je me souviens que Magnus parlait de gloire, répondit l'empoisonneur.
Puis Marianne continua :
— N'est-ce pas que le jour est venu où tu vas me conduire à l'église? Viens, je me suis parée pour te plaire... Vois, la reine n'est pas plus richement vêtue que moi.
— Mais la reine porte une couronne et des diamans, dit Landini après avoir fait signe à Merula de le laisser parler; n'en as-tu pas aussi, Marianne? Une couronne et des diamans char-
meront ton époux... Il t'aimera ainsi, et t'aimera mieux que Christine la reine.
Marianne regarda Landini ; un reste de raison , ou plutôt d'effroi , sembla lutter en elle contre le délire qui l'emportait; mais le poison fut le plus fort, et elle répondit avec la voix joyeuse d'un enfant fier de sa beauté et de sa parure :
— Oui, tuas raison. Oui, j'ai de beaux diamans.
— Eh bien, il faut t'en parer... Où sont-ils?
— Là... là... derrière ce prie-dieu.
— Là, s'écria Merula, en bondissant comme un tigre du coin de la cellule jusqu'à l'endroit désigné.
D'un coup de pied il renversa le meuble qui cachait l'excavation, tandis que Landini , les yeux fixés sur Marianne, s'étonnait de l'épouvante qui tout- à -coup avait fait tomber , cette joie de la folie. En effet, Marianne, l'œil