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L'homme de minuit

Ce roman dramatique doit sa plus grande publicité au JOURNAL DU DIMANCHE, dont VOUS êtes Ull des principaux administrateurs. Il y a là pour nous une dette de reconnaissance, et nous nous empressons de l’acquitter en vous offrant ce volume comme un hommage de notre vive amitié.

E. Enault et L. Judicis.

KHOMME DE MINUIT

L’Àngelus matinal tintait à toutes les églises. Déjà ces mille rumeurs qui rendaient à Boileau le séjour de Paris insupportable, commençaient à transpirer par tous les pores de la grande ville. Paris s’éveillait, le Paris du travail, bien entendu ; ce laborieux Paris des artisans, des marchands, des commis et des coureurs d’affaires; ce Paris fiévreux, haletant, essoufflé, qui considère bourgeoisement la nuit comme une halte de repos entre deux étapes de fatigue et de labeur. Quant au Paris oisif, au Paris des viveurs, des grecs et des courtisanes, les premières clartés de l’aurore venaient de lui donner le signal du sommeil. Ainsi se divise le temps, ainsi se partage la vie dans cette ville familiarisée avec tous les contrastes : les tripots se ferment • quand les ateliers ouvrent leurs portes; le chant du coq sonné à la fois la retraite pour les uns et la diane pour les autres.

En ce moment un homme, enveloppé d’un taste man-

teau, se glissait furtivement le long du mur de clôture d’un jardin de la rue de Babylone. Il s’arrêta devant une porte basse percée dans l’épaisseur de ce mur, l’ouvrit au moyen d’une petite clef d’acier suspendue avec d'autres menues breloques à la chaîne ne sa montre, et entra dans le jardin. 11 le traversa à la hâte, en se glissant comme une ombre le long des espaliers, et parvint ainsi au pied d’un élégant hôtel situé à l’extrémité d’une pelouse; mais, au lieu d’y pénétrer par le perron, il ouvrit, toujours au moyen de sa petite clef, une porte cachée derrière une épaisse charmille. Cette porte communiquait avec un escalier dérobé. L’homme au manteau gravit légèrement les vingt marches qui le séparaient du palier, et poussa une dernière porte qui lui donna accès dans un petit salon faiblement éclairé par la lueur mourante d’une veilleuse. Il commença par se débarrasser de son chapeau et de son manteau, alluma une bougie et se jeta dans un fauteuil placé près d’un secrétaire ouvert. Puis il tira de sa poche un portefeuille qu’il secoua sur la tablette du secrétaire; il en tomba une pluie de billets de banque qu’il se mit à remuer avec une volupté fébrile, et qu’il compta ensuite scrupuleusement en les massant par petits paquets égaux.

Le personnage dont nous nous occupons était un homme de haute taille, mince, un peu grêle même; mais cette légère imperfection était suffisamment rachetée par l’aisance exquise de sa tournure et la distinction aristocratique de toute sa personne. A l’observer superficiellement, il eut été difficile de déterminer exactement son âge, car l’éclat presque juvénile de son

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regard contrastait avec les rides nombreuses de son front et l’appauvrissement de sa chevelure grisonnante. Mais ces légers symptômes de décrépitude ne pouvaient-ils pas être le résultat des chagrins ou des passions autant que des années? La première supposition se trouvait confirmée par un examen plus attentif. En étudiant, en effet, les contours fermement arrêtés de sa bouche, le cercle de bistre qui entourait ses yeux, la mobilité de ses sourcils richement garnis, et, je ne sais quelle contraction nerveuse qui, de temps à autre, agitait ses traits, il était aisé do reconnaître, sous le masque d’emprunt dont l’habitude du monde couvre certains visages, une âme tumultueuse et livrée à de perpétuels combats.

Lorsqu'il eut achevé de compter ses billets de banque, il se leva et se promena à grands pas dans la chambre en respirant largement, comme si l’air eût longtemps manqué à sa poitrine.

— Quarante mille francs! dit-il tout à coup en contemplant son trésor; oh : je puis vivre maintenant,!... Et s’il était trop tard? ajouta-t-il avec, inquiétude. Qui sait?... Un jour, c’est une heure... ou un siècle! Ah ! je veux être prudent... une fois dans ma vie.

En disant oes mots, il s’assit de nouveau devant son secrétaire, prit du papier, une plume, et traça rapidement ees quelques mots : »

- Ma toute belle, ne vous défaites pas de ce que vous savez ; j’ai la somme, et je vous la porterai aujourd’hui même. « t

Puis, après avoir plié et cacheté ce laconique billet il écrivit, sur l’enveloppe :

» A mademoiselle Florimonde, rue de la Victoire, »

Cette opération terminée, il passa dans sa chambre à coucher, contiguë au petit salon. Cinq minutes après, il dormait d’un profond sommeil.

Dans un pavillon situé à l’extrémité du même hôtel, une autre personne veillait. C’était une jeune fille do vingt ans, d’une beauté éclatante et sévère. Son visage régulier, d’une blancheur opaque, mate, sans reflets, était éclairé par un regard d'une intelligence et d’une profondeur singulières. La largeur de son front, le dessin hardi de ses sourcils minces et noirs comme l’ébène, la finesse do ses lèvres, abaissées vers les angles et surmontées d’une légère ombre bleuâtre, attestaient un courage viril, une volonté indomptable, un penchant inné à la domination, toutes les qualités comme tous les défauts de l’orgueil. Nature ardente et passionnée, Lucienne de Grandpré était accessible aux plus fortes émotions du cœur. Elle pouvait haïr, mais elle pouvait aimer ; seulement, son amour devait être aussi tyrannique que sa haine, et se manifester comme elle par des emportements et des éclats. La veille, après avoir renvoyé sa femme de chambre, Lucienne s’était étendue sur une ottomane et avait entrepris, pour combattre le sommeil, la lecture d’un roman à la mode; mais bientôt le livre était tombé de ses mains, et elle était restée, pendant de longues heures, immobile, absorbée dans ses réflexions.

Le jour venait de paraître lorsqu’un léger bruit de pas dans le jardin la fit tressaillir. Elle se leva vivement, écarta par un geste rapide les rideaux de la fenêtre, et plongea un regard avide à travers les inter-

l’homme de minuit

stices de la jalousie abaissée. Au bout de quelques instants elle s’éloigna de la fenêtre, se pencha vers le cadran de la pendule, qui marquait cinq heures, et retourna s’asseoir sur l’ottomane. Après quelques minutes de réflexion profonde, elle secoua la tête comme si elle venait de prendre une résolution inébranlable; puis elle se remit à lire, sans qu’aucune pensée étrangère vînt cette fois la distraire de cette occupation. Le soleil était déjà levé sur l’horizon lorsqu’elle ferma son livre. Elle secoua alors le cordon d’une sonnette; une femme de chambre parut aussitôt sur le seuil.

— Césarine, lui dit-elle, priez le valet de chambre de M. le comte de Villefleur de vous prévenir aussitôt que son maître pourra me recevoir.

Césarine sortit et revint, quelques instants après , annoncer à sa maîtresse que M. le comte de Villefleur l’attendait dans son cabinet. Lucienne se rendit aussitôt chez le comte. Celui-ci, en la voyant entrer, fit rapidement quelques pas à sa rencontre, la prit gracieusement par la main et la conduisit vers un fauteuil, en lui disant d’une voix caressante :

— A quel inespéré hasard dois-je rendre grâce de cette visite matinale, ma chère Lucienne?

La jeune fille ne répondit à cette question que par un salut glacial; puis, ses yeux s’étant dirigés par hasard vers le secrétaire, dont la tablette était encore couverte des billets de banque que le comte y avait déposés quelques heures auparavant, son visage revêtit une expression singulière, et' elle dit d’une voix brève, incisive:

— Cet argent est à vous?

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