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— Sans doute, répondit le comte avec un sourire qui dissimulait mal son étonnement. Mais pourquoi cette question? ajouta-t-il en observant avpc une légère inquiétude le regard obstiné que Lucienne fixait sur son trésor.
— Cela se rencontre à merveille, continua Lucienne, sans paraître remarquer l’embarras de son interlocuteur; je venais justement vous prévenir que j’ai besoiu d‘e vingt mille francs aujourd'hui même.
A cette requête inattendue, le visage du comte se couvrit d une pâleur mortelle. Il regarda la jeune fille avec stupeur et, comme s'il doutait du sens des paroles qu'il venait d’entendre. Il se remit bientôt cependant, et, il dit, avec le fin sourire qui était un des caractères de sa physionomie :
— Vous êtes en veine de plaisanterie aujourd'hui, Lucienne, et vous m’en voyez tout heureux. Je m’en félicite d’autant plus que depuis longtemps vous m'avez déshabitué de ces bonnes fortunes.
— En vérité, mon oncle, reprit Lucienne avec une mordante ironie, oit voyez-vous donc que je plaisante, et en quoi la demande que je vous adresse vous paraitelle si singulière?
Cette fois, le comte de Villefleur fut sérieusement alarmé. Il connaissait le caractère positif, absolu de sa nièce ; il était évident pour lui que sa démarche était le résultat d’un projet arrêté et qu’il n'était pas possible de la détourner de son but par ces faux-fuyants qui suffisent quelquefois à éluder tin caprice. Il n’entendait pas cependant céder à une exigence aussi exorbitante, et il se disposa à combattre de pied ferme, puisqu’il ne
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pouvait songer à' une retraite honorable. C’est pourquoi, abandonnant tout à coup le terrain un peu glissant où il s’etait placé d’abord :
— Me ferez-vous, dit-il, la grâce de m’apprendre ce que vous comptez faire de ces vingt mille francs?
v — Assurément, monsieur, répondit négligemment Lucienne : je les destine, si vous' le trouvez bon, au payement d’une parure de diamants que le juif Israaèl Gantz m’a vendue hier.
Au nom d’Ismaël Gantz, le visage du comte de Villefleur devint livide; il se leva brusqùement et fit avec agitation quelques tours dans la chambre. Puis, quand il se fut rendu maître de son émotion, il s’arrêta en face de sa nièce et lui dit avec une fermeté polie, mais résolue :
— Quand vous aurez réfléchi, Lucienne, vous comprendrez mieux qu’en ce moment, sans doute, que je ne puis accéder à une semblable folie!
.Lucienne se leva à son tour. Elle attacha sur les yeux du vieux gentilhomme un regard pénétrant, et lui dit en articulant lentement chacune de ses paroles :
— C’est parce que j’ai réfléchi, mon oncle, que je suis déterminée à accomplir ce qu’il vous plaît d’appeler une folie.
En entendant cette déclaration si positive, qui empruntait un nouveau degré de force à l’accent dont elle était formulée, le comte de Villefleur recula d’un pas et contempla la jeune fille avec un étonnementindicible. Une pareille insistance, lorsqu’il avait fait connaître sa volonté, lui paraissait un acte d’insubordination inqualifiable, et par cela même qu’il ne pouvait
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s’en pendre compte, ce mépris de l’autorité dont il était revêtu excitait en lui une curiosité qui n'était pas exempte de crainte. Aussi, au lieu de couper court à toute explication, comme il n’aurait pas manqué de le faire dans une circonstance moins grave, il provoqua par uno question indirecte l’explication qu’il désirait et appréhendait tout à la fois.
— Vous êtes déterminée à satisfaire cette fantaisie ? dit-il en adoucissant le terme dont il s’était servi d’abord, Vous oubliez, Lucienne, que votre volonté est subordonnée à la mienne et que votre bon plaisir ne peut se passer de mon consentement. Et si je refusais de vous donner. cette somme?
-—Vous ne refuserez pas, répondit froidement Lucienne.
Cotte assurance mit le comble à l’étonnement du comte de Villefleur. Malgré ses habitudes de politesso exquise et l’empire qu’il exerçait, extérieurement et on apparence du moins, sur lui-même, il ne put cette fois contenir son irritation. Ce fut donc avec l’expression du plus vif mécontentement qu’il s’écria en reprenant sa promenade rapide à travers la chambre : ,
— En vérité, c’est inouï! Ne croirait-on pas, à vous entendre, que c’est vous qui avez le droit de commander, que c’est moi qui dois vous obéir? Sachez-le bien, Lucienne, si j’ai usé sobrement jusqu'ici du pouvoir que la loi me confère sur vous, c’est que j'ai regardé eoramo des enfantillages les singularités de votre caractèr^les bizarreries do votre conduite. Tout 1e premier je me suis fait l’esclave do vos caprices, dans l’espoir d’apporter quelque adoucissement à votre malheur; et puis ces
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caprices ne dépassaient pas les limites raisonnables; mais aujourd’hui qu’ils s’élèvent à des proportions colossales, mon devoir est de les combattre, au risque d’encourir votre disgrâce. Vingt mille francs pour un colifichet, tudieu! mademoiselle, c’est payer cher une vanité bien mince. Je suis votre tuteur, ma nièce, et si je prêtais la main à des prodigalités aussi extravagantes, je mériterais, moi aussi, d’êtro mis en tutelle.
Le comte de Villefleur avait prononcé ces dernières paroles avec une véhémence qui ne lui était pas habi- * tuelle. Surpris lui-même et comme confus de s'être laissé emporter hors des bornes de la modération dont il s’était, fait une règle invariable, il s’apaisa tout à coup, et, enveloppant la jeune fille d’un regard caressant, il continua d’un ton presque enjoué, en pressant affectueusement ses mains dans les siennes :
— Pardonnez-moi, Lucienne, de vous avoir parlé durement pour la première fois de ma vie. Une pareille sévérité, vous le savez, n’est pas dans mon caractère, et je souffre plus que vous d’être forcé de vous refuser un bonheur. Mais, en vérité, il faut être raisonnable. Songez-y donc : vingt mille francs, c’est une fortune. A votre âge, on ne connaît pas la valeur de l'argent; un joyau, une bagatelle plaît, et pour l’obtenir on sacrifierait des trésors dont on regretterait plus tard la perte Des pierreries! Eh! mon Dieu! laissez ces factices ornements aux femmes dont les attraits équivoques empruntent toutes leurs séductions aux mensonges de l’art; en avez-vous besoin pour être belle? Regardez-vous donc, Lucienne, et dites si les diamants les plus purs
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pourraient rivaliser d'éclat avec ces yeux si limpides et si éblouissants de lumière?
Le comte de Villelleur avait doucement attiré sa nièce vers une glace, et il étudiait avec anxiété l’effet que produisait sur elle son artificieuse éloquence. Mais Lucienne n’était pas de ces femmes frivoles qui se laissent prendre aux paroles doucereuses, aux mielleuses flatteries : imprudents oiseaux qui ne voient pas le filet du chasseur derrière les éclairs du miroir ! Lorsque le comte eut fini de parler, elle se retourna vers lui, calumet grave, en fixant un regard profond sur son visage, qui conservait toujours son expression insidieuse :
— Monsieur le comte, lui dit-elle, je ne vous pardonnerais pas votre refus, si je vous avais adressé une prière. Pour un homme du monde, c’eût été me donner une triste opinion de votre courtoisie que d'hésiter un moment entre ce qu’il vous convient d'appeler un devoir et la reconnaissance que m’en eut inspirée le sacrifice. Mais, permettez-moi de vous le dire, je n’ai pas songé à soumettre votre galanterie à cette épreuve. ÎS’ayant pas eu le mérite de la prière, je vous tiens quitte de l’odieux du refus. Je vous ai déclaré que j’avais besoin de ces vingt mille francs, rien de plus, rien de moins; et si j’ai bien voulu vous instruire de l’usage que je comptais en faire, c’est que je n’ai attaché aucune importance à cette concession, c'est surtout que je me préoccupais peu des paternelles remontrances dont ma franchise pouvait vous fournir le prétexte. Vous paraissez surpris de la netteté d’expression que j’apporte dans cette explication; c'est tout simple : je n’ai jamais parlé affaires avec vous, et vous avez pu prendre pour de l’insou-
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oiance, ou pour un excès de confiance, à votre choix, ce qui n’était en réalité que du dédain. Aujourd’hui, je comprends la nécessité de sortir enfin de cette réserve et de ne pas vous laisser plus longtemps dans une erreur aussi préjudiciable à mes intérêts qu’à mon amour-propre. J’entends donc que vous me connaissiez aussi bien que je vous connais vous-même; peut-être, alors, ne tenterez-vous plus de ruser avec moi et de me donner le change, comme vous l’avez fait tout à l’heure par des amusettes ridicules à l’usage exclusif des vieilles coquettes et des petites filles. Veuillez vous asseoir, mon oncle, et faites-moi l’honneur de prêter une sérieuse attention à mes paroles» «. •
Le comte de Villefleur assistait, muet et immobile, à ^ ^ ’ cette transformation apparente d’une jeune fille dont les instincts d’indépendance ne lui avaient sans doute pas entièrement échappé, mais qui avait toujours affecté, dans les relations journalières de la vie commune, sinon' une soumission très-spontanée, du moins une silencieuse résignation. Quant au motif de cette obéissance passive, qui contrastait singulièrement avec la nature ardente de Lucienne, il ne l’avait attribué ni à l’insouciance de cette jeune fille, ni à une confiance excessive, par la raison qu’il ne s’en était jamais préoccupé. Il avait accepté le fait sans en rechercher la cause. Le maintien de son autorité n’étant pas pour lui une question de dignité, niais une nécessité et un calcul, peu lui importaient les petits mystères dont le for intérieur de sa pupille pouvait être le foyer. Il avait promulgué dans sa maison une charte domestique assez semblable à ces constitutions politiques qui respectent les opinions de
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chacun à condition qu’elles ne se manifesteront par aucun acte extérieur.
Il fut donc étrangement surpris de l’attitude agressive que Lucienne venait de prendre vis-à-vis de lui, et qui équivalait, dans sa pensée, à une véritable déclaration da guerre. Son étonnement alla même jusqu’à paratyser sa présence d’esprit, qualité précieuse que ne lui avait pourtant point marchandée la nature ; aussi ne trouvat-il rien à répondre à l’exorde gros de tempêtes qu’il venait d’entendre, et se borna-t-il à saluer silencieusement Lucienne en prenant place sur le fauteuil qu’elle lui indiquait d’un geste plein d’autorité.
— Il y a quatre ans, continua-t-elle, lorsque j’eus le malheur de perdre ma mère, ce fut pour moi, au milieu de la douleur où j’étais plongée, une consolation d’apprendre que je vous aurais désormais pour protecteur. Je ne vous avais pas encore vu, monsieur le comte, le hasard sans doute ne vous ayant jamais conduit dans le château où, depuis la mort de son mari, ma mère avait caché son existence obscure et sa douleur; mais il me semblait que le frère de ma mère devait avoir, comme elle, une âme noble et généreuse, et que je retrouve^ rais auprès de vous une partie de l’amour ineffable qui avait entouré de tant do bonheur les années de mon enfance.
— Eh bien, Lucienne?...
— Ne m’interrompez pas, mon oncle. Je ne vous reproche pas, croyez -le bien, l’indifférence avec laquelle vous avez accueilli la pauvre orpheline. J’ai appris à connaître le monde. J’ai remarqué que le cœur des hommes est trop rempli de passions pour que des affec-
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tions désintéressées puissent y trouver place. J’ai constaté, par des observat ions incessantes, qu’un égoïsme absolu, exclusif, féroce, est la règle de leurs actions. Aussi nie suis-je fait un plan de conduite dont je ne me suis jamais départie. J’ai travaillé tous les jours, à toute heure, à comprimer les élans généreux do mon âme, â me rendre égoïste aussi, et de plu$, — c’est en cela, remarquez-le bien, mon oncle, que je me suis fait une personnalité à part,— j’ai pris la résolution ferme, inébranlable, de ne pas demander aux autres plus que je ne me sens disposée à leur accorder. Or, comme je n’éprouve pour vous que cette affection banale qui nous lie aux gens avec lesquels nous avons l’habitude de vivro, j’aurais mauvaise grâce, d’après mon système, d’exiger de vous un attachement plus profond. Ces explications peuvent voug paraître oiseuses; j’ai voulu vous les donner cependant, afin que vous n’alliez pas vous imaginer que je vous garde rancune pour m'avoir privée de ces caresses paternelles et de ces baisers sur le front qui font tant de plaisir aux jeunes filles bien élevées. Non, je vous l’ai déjà dit, depuis longtemps j’ai pris mon parti de votre froideur ; mais ce que je vous pardonne moins aisément, monsieur le comte, c’est votre improbité.
Le comte de Villefleu'r avait écouté sans impatience, sans mécontentement visible, le commencement du discours de sa pupille ; il semblait même acquiescer, par la permanence de son bienveillant sourire, à l’opinion.que la jeune fille s’était faite de ses sentiments pour elle; tout au plus paraissait-il prêter une attention curieuse à ses récriminations philosophiques; mais le dernier
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mot qui s’échappa des lèvres de Lucienne lui communiqua, pour ainsi dire, une commotion électrique ; il s’écria d’une voix saccadée, en se dressant de toute sa haute taille en face de Lucienne :
— En vérité, voilà qui est inouï! Souvenez-vous, mademoiselle, qu’à défaut d'affection, puisque ce sentiment est trop vulgaire pour votre grand cœur, j’ai droit à votre respect.
— Mon respect! répondit Lucienne en s’animant à son tour et en s’élevant peu ït peu au diapason hautain de son interlocuteur; ali ! monsieur, qui vous obligeai! à prononcer ce mot? Mon respect! et qu’avez-vous fait, je vous prie, pour je mériter? Est-ce en affichant devant moi un scandaleux dédain pour les devoirs les plus sacrés de la famille? Est-ce en m’initiant, par vos imprudences de chaque jour, aux désordres de votre conduite? Me croyez-vous donc si aveugle que je n’aie pas remarqué les larmes que vous faites couler? si inintelligente que je n’eit aie pas découvert la cause? Est-ce que je ne sais pas que vous passez toutes les nuits hors de votre maison ? Est-ce que ce matin encore je ne vous ai pas vu vous glisser clandestinement comme un malfaiteur derrière les charmilles du parc? Pensez-vous que j’ignore que vous dépensez honteusement votre vie dans des tripots clandestins ou dans des boudoirs suspects? Eh! mon Dieu! monsieur, il n’est bruit dans le monde que de votre passion pour la roulette et de vos amours surannés avec une fille perdue qu’on nomme, dit-on, Florimonde. — Vous voyez que je suis bien informée, mon oncle, si bien informée que, sans crainte de me tromper, je pourrais affirmer que ces billets de
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banque qui s’étalent sur votre secrétaire, vous les avez gagnés cette nuit au jeu; que cette lettre cachetée de vos armes est pour la créature que je viens de vous nommer. Ne parlez donc plus du respect que je vous dois, mon oncle; vous avez pris soin vous-méme de me relever de cette servitude.
Cette foudroyante apostrophe avait littéralement atterré le vieux gentilhomme. Les faits articulés par Lucienne étaient tellement précis, ses remarques personnelles, comme ses informations, avaient un tel degré d’exactitude, que tenter de les infirmer eût été folie. Le comte de Villefleur était trop habile pour nier l’évidence ; il n’entendait pas davantage abaisser son orgueil jusqu’à se justifier; il fit ce que font les avocats dans toutes les causes perdues d’avance : il déclina la compétence du juge.
— Vous n’espérez pas, sans doute, mademoiselle, dit-il en se drapant avec une dignité quelque peu théâtrale, que je consentirai à vous suivre sur un terrain où vous vous êtes engagée avec une hardiesse aussi indiscrète que téméraire. En admettant la vérité de vos étranges allégations, vous ne pensez pas, j’imagine, que ce soit précisément à vos yeux que je doive me disculper?
— Si vous faites allusion à vos bergeries avec mademoiselle Florimonde, répondit Lucienne, vous avez parfaitement raison. Du moment où madame de Villefleur se contente de protester par ses larmes contre le martyre odieux que votre conduite lui inflige, je n’ai pas plus le droit que le procureur du roi lui-mème d’intervenir dans cette guerre de ménage. J’ai lu Molière,
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mon oncle, et je sais ce qu’il en coûta aux officieux voisins qui voulurent empêcher Sganarelle de battre sa femme. Battez donc la vôtre, s’il lui plaît d'être battue, c’est son affaire et non la mienne; mais ce qui m’importe, c’est qu’après avoir honteusement dissipé votre fortune, vous cessiez de faire litière à vos vices de mon chétif patrimoine. Ce qui m’importe, c’est de ne plus enrichir, au prix de ma misère, vos chevaliers d’industrie et vos courtisanes. Longtemps j’ai fermé les yeux sur ces indignes dilapidations; je trouve aujourd’hui qu’elles s’élèvent à des proportions colossales, comme vous disiez tout à l’heure en parlant de mes caprices.
— Tai6ez-vous, Lucienne, je ne puis tolérer davantage...
— Vous m’entendrez jusqu’au bout, monsieur le comte, il le faut. Qu’avez-vous fait du dépôt sacré qui vous a été confié? Je vais vous le dire. De tout mon héritage, il no demeure d’entier que le château délabré oü ma mère est morte entre mes bras ; pauvres ruines que vous n’avez pu, sans doute, convertir en or. Le reste a été aliéné, démembré, vendu, gaspillé sans pudeur; la semaine dernière, voyez si je suis bien instruite, vous avez perdu au lansquenet ma ferme de Mériancourt. Où s’arrêtera cet écroulement? Sans doute, si je voulais, il ne tiendrait qu’à moi d’y mettre un terme : avant d’être la vôtre, je suis la pupille de la loi. D’un mot, je pourrais vous faire ôter votre droit de tutelle dont vous faites un si magnifique usage. Ce serait du scanflale, et je veux l’éviter, s’il est possible, non pour vous, — pourquoi me montrerais-je plus soucieuse de votre honneur que vous ne l’êtes vous-même? — mais pour votre
femme, qu’une douleur de plus pousserait au désespoir, ô. la tombe peut-être ; mais pour votre fils, dont vous avez eu l’imprudence de faire un soldat. Voici donc le projet auquel je me suis arrêtée : ne pouvant éviter ma ruine, j’entends avoir ma part de mes propres dépouilles; c’est bien le moins que, dans ce rapide naufrage de ma fortune, je recueille quelques chétives épaves. Ainsi, mon oncle, plus de remontrances au sujet do mes folies, comme vous les appelez. Mes caprices sont aussi respectables que vos vices, je suppose. Je suis résolue à les satisfaire. Pour commencer, il me plaît de me parer ce soir du collier de diamants que m’a proposé le juif Ismaël Gantz. Vous voudrez bien vous le procurer aujourd’hui même. A ce prix seulement, je consens à ne pas faire un éclat qui vous perdrait.
En disant ces mots, Lucienne, sans daigner attendre la réponse de son oncle, se leva majestueusement et sortit' en adressant pour tout adieu un regard impérieux au vieux gentilhomme.
Après le départ de sa pupille, le comte de Villefleiir resta longtemps immobile, comme anéanti. Il ne pou- •vait comprendre comment Lucienne était si bien instruite de tous les secrets de sa vie, et il dévorait avec rage la honte de sa position et l’humiliation qu’il venait de subir. Ce qui l’étonnait encore plus que le but de la démarche de Lucienne, c’est qu’elle se fut décidée à la faire. Il croyait, en effet, avoir si bien pris ses mesures que sa nièce, en supposant même que le hasard ou toute autre circonstance l’eût instruite des malversations de son tuteur, se garderait bien d’élever la moindre plainte ; d’après ses conjectures, l’audace de la jeune fille devait