CONCLUSION
Une goélette, comme nous l’avons dit, était à l’ancre à quelque distance de la côte. Ce navire appartenait à Baltimore, qui avait résolu de se réfugier en Amérique avec sa femme et sa fille dès qu’il aurait accompli sur le comte de Villefleur l’acte de vengeance ou de justice, comme il l’appelait, qu’il avait si laborieusement pré- , paré. Quelques heures après les événements que nous venons de raconter, Léo et Thérèse s’embarquèrent sur ce navire, en détournant les yeux d’une terre dont la vue ne pouvait leur retracer que de lugubres souvenirs.
Deux mois après, ils avaient atteint les rivages du nouveau monde. Dès qu’ils eurent fait bénir leur union, ils se retirèrent dans une de ces solitudes profondes qui s’étendent le long des grands fleuves comme une arène toujours ouverte à l’intelligence et au travail. Oublieux et oubliés du reste du monde, réfugiés dans leur amour mutuel comme dans un fort inexpugnable, ils n’entendaient que de loin les rumeurs des cités et ces bruits discordants, ccs cris de baine et de vengeance qui s’é-
lèvent toujours comme un hymne de malédiction du fond des sociétés humaines. Autant leur vie avait été agitée et battue par la tourmente, autant elle s’écoulait calme et limpide, comme ces ruisseaux qui s’échappent de leur source eu cascades tumultueuses et qui se perdent ignorés au milieu des prés qu’ils fécondent.
Un soir, pourtant, ils furent rappelés malgré eux aux souvenirs du passé. Après une journée de travail et de fatigue, Léo et Thérèse jouaient avec leurs enfants sur le seuil do leur habitation rustique, lorsqu’une troupe d’émigrants européens vint à passer à quelques pas d'eux. En les apercevant, un de ces étrangers poussa un cri de surprise. C’était Gil Biaritz, le fidèle et intrépide compagnon de Baltimore. Cet homme avait toujours entouré Thérèse d’une tendresse et d’un dévouement qui contrastaient singulièrement avec la grossièreté de ses habitudes et la rudesse de son caractère. Il accourut vers elle avec empressement, et, après lui avoir témoigné toute sa joie de la revoir, il lui apprit, imaginant sans doute qu’elle prendrait intérêt à ses récits, qu’après la mort de Baltimore les bandits s’étaient dispersés, n’ayant pu tomber d’accord sür le choix d’un nouveau chef; qu’il s’était réfugié avec sa femme de l’autre côté des monts, où il était entré au service de don Balthazar Higuierro, devenu depuis peu l’époux d’une jeune Parisienne, nommée Lucienne deGrandpré, et que, la pauvre Catherine étant morte quelques années après, il s’était déterminé à venir chercher fortune en Amérique. Jean Guérin, à qui son humeur caustique attirait souvent de fâcheuses affaires, avait été tué dans une rixe de cabaret. Quant à Israaël Gantz, le banquier
i.'homme de minuit
de l’association, Gil Biaritz n’avait pas entendu parler de lui depuis longtemps. Il savait seulement qu’après la liquidation de la société, le vieux juif s’était retiré en Angleterre , où il continuait vraisemblablement son métier d’usurier.
Après quelques instants donnés à ces souvenirs, Gil Biaritz reprit sa course à travers le désert, et, depuis cette rencontre, le fils du comte de Villefleur et la fille de Baltimore ne furent plus troublés dans leur repos et leur bonheur par les funèbres évocations du passé.